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Discours de N. Kotzias, ministre des Affaires étrangères et de F. W. Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères, lors de la cérémonie d’inauguration de l’exposition « Mémoires divisées » (Thessalonique, 4 décembre 2016)

lundi, 05 décembre 2016



Discours de N. Kotzias, ministre des Affaires étrangères et de F. W. Steinmeier, ministre allemand des Affaires étrangères, lors de la cérémonie d’inauguration de l’exposition « Mémoires divisées » (Thessalonique, 4 décembre 2016)F.W. Steinmeier:
« Cette époque du déchirement d’un peuple
N’est pas faite pour la poésie
et ce genre de choses :
quand on s’apprête à écrire
c’est comme si on écrivait
sur l’autre face d’un faire-part de deuil
voilà pourquoi mes poèmes
sont pleins d’amertume
(quoi de changé au fond ?)
Et surtout si rares

Cher Nikos Kotzias,
Chers organisateurs de cette exposition,
Chers invités,

La mémoire peut faire resurgir la douleur. Nous, Allemands, le savons très bien. On le ressent en Grèce aussi, et notamment à Thessalonique.

J’ai commencé mon discours par un poème de Nikos Engonopoulos de 1948.

Ce poème montre combien il est difficile de trouver les mots pour décrire ce qui s’est passé et ouvrir la voie à la mémoire.

Aujourd’hui nous inaugurons l’exposition intitulée « Mémoires divisées ». Cette exposition s’est fixée l’objectif que notre poète s’efforce d’atteindre : découvrir le passé et notamment ce passé dont il n’existe aucune mémoire ou juste une mémoire brumeuse ou même des mémoires contradictoires.

Elle essaye de faire la lumière sur les angles morts du passé.
L’exposition présente la « décennie obscure » de l’histoire grecque pendant la période 1940-1950, en mettant en évidence les images historiques qui se chevauchent et qui sont en opposition.
Pour nous les Allemands, il y a une mémoire immuable sur laquelle notre regard est axé : les années de l’occupation de la Grèce par la Wehrmacht. Nous les Allemands sommes conscients de notre responsabilité politique et morale pour les atrocités perpétrées en Grèce. Les cicatrices sont profondes.

Et nous pouvons retrouver ces cicatrices ici, dans ce musée. Notamment ici, dans ce lieu vous voyez une série de photos en noir et blanc, encadrées sur fond noir. Sur ces photos on voit des enfants et plus on les regarde de près, plus on est bouleversé à la vue de ces images. Nous voyons des enfants affaiblis qui ne peuvent se tenir debout, qui meurent de faim. Ces photos datent de la période de la grande famine en Grèce pendant les années de l’occupation, notamment en 1941 / 1942.
Ces photos donnent un visage à l’horreur de la famine, elles dissipent le brouillard de l’anonymat.

Et cela a été possible grâce au courage de certains Grecs, et surtout au courage de Voula Papaioannou, qui, en dépit de la stricte interdiction des occupants allemands et du manque de matériel – car l’usine locale de Kodak avait été détruite – ont figé à jamais avec leur appareil les atrocités de la guerre.

De plus, Voula Papaioannou a réussi à sortir les photos du pays pour tirer la sonnette d’alarme dans le monde entier. Après la guerre, elle a ressemblé ses photos dans un album en carton noir auquel elle a donné le nom d’Album noir que vous voyez aujourd’hui ici.

Immortaliser un visage. Cela est aussi valable pour encore un chapitre de l’histoire dont l’ampleur en termes de chiffres est inconcevable : 96%, 50 000.

Ces deux chiffres froids portent en eux la haine et la violence du régime nazi ici à Thessalonique.

96% de la population juive de Thessalonique a été déportée à Auschwitz. 50 000 personnes. 50 000 personnes qui avaient leur propre histoire, leurs rêves, leurs craintes. Et telle est justement la tâche de cette exposition, briser l’anonymat de ces personnes. Dans ce lieu s’incarne la mémoire de ces personnes. Sur ces photos on voit les quartiers et le train de vie des Juifs à Thessalonique.

Permettez-moi d’évoquer un dernier chiffre : 1 200. C’est le nombre des membres de la communauté juive aujourd’hui. Je suis très ravi de pouvoir, après l’inauguration de cette exposition, visiter la Synagogue de Thessalonique et être le témoin de la vie juive qui a recommencé dans cette ville et qui revêt plusieurs facettes.

Mesdames et messieurs,

Vous direz peut-être : qu’est-ce que ces mémoires ont à voir avec notre époque ? Pourquoi deux ministres des Affaires étrangères, le ministre grec et le ministre allemand, se trouvent-ils à cette cérémonie d’inauguration d’une exposition historique ?

N’avez-vous pas d’autres choses plus urgentes et plus actuelles à faire ?

Oui, bien évidemment, il y a d’autres dossiers plus urgents, et notamment celui de notre Union européenne. L’Europe est menacée. Elle est menacée à l’intérieur des forces centrifuges de plus en plus accrues et à l’extérieur des conflits menés dans ses pays voisins. Et si l’on examine de près la situation, on pourra constater que ces menaces sont concentrées ici, dans votre pays.
Qu’il s’agisse de la crise financière, de la crise des migrants ou des relations difficiles avec la Turquie, aucune crise européenne de ces dernières années n’a épargné la Grèce. Dans mon pays, j’ai parfois l’impression que tout le monde ne l’a pas compris.

Et, plus important encore, toutes ces années les citoyens de la Grèce ont toujours soutenu l’Europe. Ces dernières années les propos que l’on a pu entendre – même dans mon pays – concernant la sortie de la Grèce de la zone euro ou de l’espace Schengen étaient très superficiels. Moi, au contraire, je souhaiterais que d’autres partenaires européens soutiennent le projet européen d’une manière aussi ferme comme vous l’avez fait ici en Grèce!

Nous traversons une période de crise. Et en temps de crise se manifestent des problèmes existentiels qui en temps d’accalmie se trouvaient à l’état latent : des questions d’identité, des inquiétudes, des craintes et aussi les vieux démons.

Ces dernières années tout le monde s’est aperçu du réveil de ces démons, dans les relations gréco-allemandes aussi.

Force est de rappeler la controverse au sujet de la crise financière, lorsque la presse allemande véhiculait l’image de Grecs « paresseux » et la presse grecque comparait les hommes politiques allemands aux nazis.

Les critiques ont été très virulentes dans le passé et ce n’est qu’en se penchant de manière consciente et sérieuse sur le passé, que l’on pourra les désamorcer. Il est vrai que cela demande un dur labeur. Je suis ravi que les organisateurs de cette exposition aient entrepris ce travail laborieux : des Grecs et des Allemands ont conçu et mis en œuvre de concert cette exposition.

Mme Skarpia Hoipel, M. Saltiel, M. Panes : je pense qu’avec cette œuvre consacrée à la mémoire vous rendez un grand service à nos relations. Car je suis convaincu que les Grecs et les Allemands s’entretiennent d’une manière différente lorsqu’ils ont conscience de leur histoire commune. Lorsqu’ils deviennent plus sensibles à l’égard des traumatismes et des périodes noires du passé. Et, vice-versa, ils découvriront également des liens positifs qui ne sont pas toujours évidents : par exemple la nostalgie qu’éprouvent depuis des siècles plusieurs Allemands pour la civilisation ancienne de votre pays mais aussi pour son climat ensoleillé.

Ou je pense encore aux nombreux liens qu’unissaient la Grèce et l’Allemagne pendant la période difficile de la dictature militaire, notamment ici, dans le nord du pays.

Un exemple illustrant à cet égard est mon ami, Nikos Kotzias qui a fait ses études et vécu pendant longtemps en Allemagne et à Giessen où se trouve l’Université. Un politologue m’a posé récemment la question suivante : Est-ce que notre bonne coopération en matière de politique étrangère est due au fait que nous avons fréquenté les mêmes endroits quand nous étions étudiants à Giessen ? Cela sans doute pourrait être une explication. Mais cela ne suffit probablement pas…

Mesdames et messieurs,

L’Europe est riche en histoire et un grand avenir s’offre à elle ! En ces temps de crise, je souhaite que l’Europe investisse davantage dans ce projet commun qu’est la mémoire, à l’instar de cette exposition. Car une Europe dont la culture politique est axée de manière consciente sur la mémoire, peut mieux relever les défis de son temps.

Mon pays, l’Allemagne, s’est battu avec acharnement après la Seconde guerre mondiale pour prendre conscience de son histoire et de sa culpabilité.

Et même aujourd’hui plusieurs chapitres demeurent dans l’obscurité. Toutefois, cette exposition vient faire plus de lumière sur l’histoire.

Et cela est bon. Car lorsque nous sommes disposés à assumer la responsabilité à l’égard de notre histoire, nous devenons plus forts et pouvons prendre l’avenir entre nos mains, en nous considérant non pas comme un objet de l’histoire mais comme un sujet actif.

Quand je regarde la Grèce, je vois un sujet actif, un partenaire qui est prêt à assumer des responsabilités. Le règlement de la question chypriote constitue un exemple spécifique et actuel à cet égard. Nous discuterons de cette question demain à Athènes, cher Nikos. On voit là une opportunité pour réaliser des progrès historiques. La Grèce joue un rôle déterminant dans ce domaine car elle est bien consciente de l’histoire et a son regard tourné vers l’avenir. La Grèce – et je tiens à le dire clairement – constitue pour l’Allemagne un partenaire nécessaire et incontestable au sein de l’Europe et pour l’Europe!

Mesdames et messieurs,

J’ai commencé mon discours en parlant de la souffrance que suscite la mémoire. J’aimerais le terminer par une note d’espoir. Dans le poème de Nikos Engonopoulos, on a senti la peine qu’a éprouvée le poète en écrivant ces lignes. Aujourd’hui, nous lui sommes reconnaissants de l’avoir écrit. Lui avec son poème et tous les autres, avec leurs œuvres d’art et les traces de leur mémoire qui sont rassemblées dans cette exposition, ont offert à nous, leurs successeurs, un cadeau. Ils nous donnent la possibilité de nous côtoyer d’une manière plus consciente, avec une plus grande sensibilité en laissant une plus large marge de diversification et en ayant avant tout une lucidité d’esprit à l’égard des questions qui nous unissent. Je serais très content si cette exposition qui a été le fruit d’une coopération aussi remarquable entre les Grecs et les Allemands nous incitait tous à aller dans cette direction.

Je vous remercie beaucoup !

Ν. ΚOTZIAS : Une exposition consacrée aux moments noirs de l’histoire, qui peut faire naître un grand espoir pour l’avenir.
L’exposition porte sur des questions obscures mais l’événement même de cette exposition est lumineux. La présence de mon cher ami et condisciple, le ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne, atteste de la manière constructive dont les relations gréco-allemandes peuvent se développer avec le regard tourné vers l’avenir.

Je tiens à remercier tous ceux qui ont contribué à l’organisation de cette exposition qui porte sur la communauté historique des Juifs de Thessalonique ainsi que sur les crimes perpétrés contre eux. Une communauté qui faisait partie d’une ville pluraliste, avec une riche vie culturelle, commerciale et artistique qui poursuit son parcours à travers les siècles.

J’ai coutume de dire que l’histoire n’est pas une prison et que l’on ne doit pas permettre à l’histoire de devenir une prison. L’histoire doit être une école. L’histoire doit nous apprendre comment on avancera vers l’avenir et elle ne doit pas constituer un obstacle à notre réflexion sur l’avenir.

L’histoire est le fait de respecter les événements du passé. L’histoire est le fait d’étudier les facteurs qui ont façonné cette histoire, en renonçant aux fabulations, au nationalisme et au chauvinisme.

Thessalonique a toujours été une ville non seulement multiculturelle mais aussi une ville lumineuse qui a préservé et défendu ses souvenirs de l’Holocauste. Dans cette ville, ont vécu et vivent des personnes qui ont connu de près l’Allemagne.

Et lorsque, nous, les Grecs, parlons de l’Allemagne, nous devons avec fierté mais aussi avec respect nous rappeler que les grands fondateurs de cet Etat de la littérature, les grands poètes de l’Allemagne, tels que Schiller et Goethe qui ont été les fondateurs de l’Aufklärung, du courant de pensée que Kant a aussi bien défini à travers le philhellénisme, à travers la recherche de l’émancipation allemande par le biais de la civilisation grecque ancienne.

Il n’existe pas, à ma connaissance, d’autre nation ou Etat qui a jeté les fondements de sa réalité contemporaine avec un esprit aussi philhellène que l’Allemagne.

Et cela est une grande contradiction. Cette grande nation de grands intellectuels, de la musique, de la philosophie, de l’économie politique, cette nation qui a été fondée sur un mélange philhellène et qui a fait renaître l’esprit grec, en rendant sa richesse accessible à toute l’Europe, a eu elle aussi des moments noirs. Telles sont les contradictions.

Mai si l’on regarde seulement le côté obscur, on ne verra pas les liens profonds qui unissent la Grèce et l’Allemagne, les liens qui unissent l’esprit grec, le mouvement des lumières grec avec l’esprit allemand et le mouvement des lumières allemand.

Nous les Grecs, avons une bonne habitude : nous pardonnons, nous faisons preuve de compréhension et nous savons qu’au cours de l’histoire il peut aussi y avoir des moments obscurs. Mais nous n’oublions pas. Nous n’oublions non seulement les moments obscurs mais aussi les moments lumineux. Je pense que le discours du ministre des Affaires étrangères restera dans l’histoire quant à la manière dont M. Steinmeier a pris position à l’égard de cette mémoire.
C’est un discours contre le nationalisme et l’irrédentisme, un discours qui donnera lieu à ce que nous faisons à Athènes, c’est-à-dire à la signature d’un plan d’action commun, un projet d’amitié entre les deux pays.

L’histoire et la façon dont on envisage l’histoire est une responsabilité. L’art aussi est une responsabilité et cette exposition associe l’art et l’histoire à la responsabilité.
Et l’art exprime l’indicible, ce que notre âme ne peut exprimer d’aucune autre manière. Comment pourrait-on décrire l’image noire qu’évoque cette photo ? Comment pourrait-on la décrire ? Et commet pourrait-on parler de la lumière que diffuse cette exposition à travers l’obscurité de ces photos ?

L’art décrit l’indicible. Il nous parle de la mort, mais il nous parle aussi de la vie. Il nous parle de ce qui nous oppresse et de ce qui nous chagrine mais il nous parle aussi de l’espoir. L’art c’est l’homme. C’est l’homme qui observe ce qui est à l’extérieur de lui-même, la nature, c’est l’homme qui réfléchit sur lui-même.

L’art c’est la tristesse mais aussi la joie. Ce sont les larmes mais aussi le sourire. Et je pense que lorsqu’on regarde ces photos, on éprouve des sentiments d’amertume et de tristesse. Toutefois, celui qui a écouté le discours du ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne et qui a vu cette exposition, aura un sourire sur ses lèvres car même aux périodes les plus dures de l’histoire de l’humanité, il existe une réponse : la paix, la compréhension, la valorisation de la civilisation.

Et s’il y a quelque chose qui nous chagrine, c’est le fait que cette communauté juive aussi importante de Thessalonique, ait autant souffert pendant l’occupation. Ces grands hommes ont souvent ressenti l’hostilité de l’antisémitisme qui est le début de la xénophobie, quelle qu’elle soit, du racisme et du sentiment d’amertume.

Nous croyons en toutes les communautés, toutes les religions, toutes les conceptions culturelles dans ce pays. Et nous le pensons car nous sommes profondément Européens. Il ne faut jamais oublier que le mot « Europe » a été entendu pour la première fois dans la mythologie grecque, même si Europe était la plus belle femme du monde qui avait été enlevée par Zeus.

Nous voulons un pays ouvert à tous, à toutes les cultures. Nous ne voulons pas que des pays d’Europe aient des armées d’occupation ou que des tiers, en dehors de l’Europe, garantissent les droits d’autrui.

Nous croyons profondément en l’Etat de droit, à la règle de droit et nous sommes une puissance stable qui croit en le projet de l’Union européenne, qui est un système de droit. Nous sommes ceux qui espèrent, avec nos amis allemands, que ce projet avancera et nous consentirons tous les efforts possibles, même dans les moments les plus difficiles, pour garder la voie ouverte vers une Europe socialement équitable, démocratique, une Europe synonyme de facteur de paix et de sécurité dans le monde et une forte puissance du 21e siècle. Pour ce faire, nous devons avoir une bonne relation, une relation productive et constructive entre l’art et l’histoire afin que l’histoire soit notre école pour l’avenir et non pas une prison pour le restant de notre vie.

Nous remercions tous ceux qui ont contribué à l’organisation de cette exposition. Je remercie mon ami et ministre des Affaires étrangères de l’Allemagne qui est venu jusqu’ici nous apporter ses lumières, pour nous faire part de sa propre conception et prouver combien la Grèce et l’Allemagne, les hommes politiques grecs et allemands, les intellectuels, les artistes, les simples ouvriers peuvent être amis et coopérer pour une Europe dotée d’un avenir démocratique.

Je vous remercie beaucoup.