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Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal « KATHIMERINI » (Athènes, 15 mai 2016)

dimanche, 15 mai 2016

Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias  au journal « KATHIMERINI » (Athènes, 15 mai 2016)Propos recueillis par le journaliste V. Nedos

JOURNALISTE : J’aimerais tout d’abord vous poser une question concernant la situation particulièrement problématique qui prévaut dans la région de l’Egée, notamment ces derniers temps. Des avions turcs volent au-dessus des îles grecques, des navires sont harcelés, tandis qu’avec l’« industrie » des NOTAM et NAVTEX, le statu quo en Egée est contesté…

N. KOTZIAS : En Turquie, se déroule une véritable lutte pour le pouvoir. Ce n’est pas seulement le changement de Premier ministre qui revêt une importance pour les relations UE – Turquie. Des efforts sont consentis afin de limiter le système politique à un système bipartite. Ce qui revêt une importance également, c’est la revalorisation du rôle de l’armée, tant au niveau interne, pour faire face au mouvement Gülen et aux Kurdes, qu’externe (Irak et Syrie). En d’autres termes, de nombreuses années après qu’Erdogan avait écarté son armée, celle-ci se réapproprie son rôle et fait d’une part de nouveaux compromis au niveau du pouvoir et adopte un comportement inacceptable qui n’est pas conforme au droit international. Tout cela combiné au fait que la Turquie a des tensions avec quasiment tous ses voisins.

JOURNALISTE : Et que fait la Grèce par rapport à tout cela ?

N. KOTZIAS : La Turquie est aujourd’hui plus nerveuse que dans le passé. La Grèce doit faire attention et ne pas devenir partie du problème, comme le souhaitent certains milieux du pays voisin. Comme je l’ai expliqué au Conseil national de politique étrangère, la Grèce a ses « lignes rouges » dans la politique étrangère qu’elle applique. Constante et déterminée dans ses mécanismes dissuasifs. Créatrice d’alliance et modérée. Une politique qui utilise tous les moyens diplomatiques. Elle informe constamment les membres du Conseil de sécurité, de l’OTAN et de l’UE. Elle diffuse et révèle l’information là où elle doit le faire. Et ce, en étroite coopération avec les ministères de la marine et de la défense.

JOURNALISTE : Pensez-vous qu’un incident en Egée est probable ?

N. KOTZIAS : Aucun incident ne s’est produit pendant la présidence de M. Erdogan ou encore lorsqu’il occupait les fonctions de Premier ministre. Mais si l’on ne fait pas attention, il y aura un incident qui pourrait même survenir suite à une erreur.

JOURNALISTE : Et vos réactions ?

N. KOTZIAS : Des problèmes surviennent objectivement suite aux violations répétées et aux provocations d’une partie du dispositif militaire du pays voisin. Il ne faut pas sous-estimer notre détermination en matière de défense des droits souverains et d’intégrité du pays. En politique étrangère, il y a toujours des moyens diplomatiques qui peuvent prendre d’autres formes. Dans ce contexte, nous avons rejeté des propositions qui rappelaient des logiques à la « Ponce Pilate ».

JOURNALISTE : Comment prévoyez-vous l’évolution de la Turquie à la lumière des derniers développements ?

N. KOTZIAS : La Turquie est un pays très contradictoire. La question principale est de savoir comment elle résoudra ces contradictions. Si elle le fait de façon démocratique, alors elle sera un pays modèle pour le monde musulman, tout en ayant trouvé un moyen de résoudre le problème kurde et de vivre en paix avec ses voisins. Si elle essaie de résoudre ses problèmes de manière autoritaire, alors elle risque d’être confrontée à des conflits ayant trait à des questions sociales, démocratiques, religieuses et nationales.

JOURNALISTE : Comment, d’après vous, évoluera l’opération de l’OTAN ? Des pays comme l’Italie demandent son extension à la Méditerranée centrale.

N. KOTZIAS : Lors du dernier conseil des ministres des Affaires étrangères, qui s’est penché sur l’extension de l’opération « Sofia », j’ai posé comme condition contraignante que des garanties politiques et juridiques nous soient données quant au fait que : a) les réfugiés de la région ne seront pas transférés sur des îles grecques, notamment en Crète et b) ne participeront pas des puissances tierces qui contestent la souveraineté et l’intégrité territoriale de la Grèce.

JOURNALISTE : Il y a quelques jours, vous avez effectué une visite en Autriche et en Slovaquie, pays avec lesquels nous avions quasiment interrompu nos relations diplomatiques au cours de ces derniers mois. Est-ce que nous sommes près de rétablir nos relations ?

N. KOTZIAS : Avec la Slovaquie, nous entretenons des relations excellentes et offrons toute l’aide nécessaire à la réussite de la présidence slovaque de l’UE (à partir du 1er juin 2016). Le ministre slovaque des Affaires étrangères est un homme intelligent et sérieux. Ma visite à Bratislava a montré une évolution positive de nos relations. Les relations des deux pays ont rencontré quelques difficultés en raison de la crise économique et des réfugiés. Je pense maintenant qu’ils nous comprennent mieux. S’agissant de la question des réfugiés, nous avions au départ la même approche que l’Autriche. Lorsque le problème s’est amplifié, l’Autriche a recherché des solutions assorties de conditions nationales. Ce choix a d’une certaine manière entravé la solution européenne et créé des risques de fragmentation de l’UE. Par ailleurs, certains ont voulu faire endosser à la Grèce tous les problèmes et la responsabilité de la crise des réfugiés. Ils considéraient nos frontières au nord comme des frontières [appartenant] exclusivement à des tiers. Et pour ne pas que la situation devienne insoutenable, nous avons pris une série de mesures, comme le rappel de notre ambassadeur à Vienne, qui a regagné son poste lors de ma récente visite. Je souhaitais qu’il y ait à notre égard du respect et que les conditions d’une coopération créative soient réunies. Nous y avons remédié. Enfin, je souhaiterais souligner que nous avons avec l’Autriche de nombreux souvenirs historiques communs, des éléments culturels communs. Ce n’est pas un pays avec lequel nous avons eu des problèmes dans le passé. J’espère que nous n’aurons pas de nouveaux problèmes à l’avenir.

JOURNALISTE : A la fin du mois de mai, M. Poutine effectuera une visite à Athènes. Quelles peuvent être les relations entre la Grèce et la Russie sachant que [cette dernière] entretient des relations froides avec l’Occident et l’OTAN.

N. KOTZIAS : En dépit des multiples problèmes qui existent dans les relations entre l’Occident et la Russie, nous devrons trouver des voies de compréhension et de discussion avec cette dernière. Ce n’est pas par hasard que les Etats-Unis discutent avec elle sur toute une série de problèmes fondamentaux du monde actuel. Aussi l’UE devra-t-elle se décider sur l’architecture de sécurité qu’elle souhaite avoir pour le continent européen du 21e siècle : est-ce que sera une architecture contre la Russie ou avec la Russie. Même pendant la guerre froide, la réponse était le deuxième choix. Dans ce contexte, il y a eu les accords d’Helsinki. Enfin, j’aimerais souligner que tous ces anciens membres de l’UE, comme la Grèce, choisissent de discuter avec la Russie contrairement à d’autres membres plus nouveaux.

JOURNALISTE : La Grèce fait de grandes ouvertures en établissant des modèles de coopération tripartites en Méditerranée (Chypre, Israël, Egypte, etc.). Pensez-vous que le rôle du pays en Méditerranée peut être revalorisé substantiellement en cette période aussi cruciale ?

N. KOTZIAS : Nous avons établi des coopérations avec Chypre, l’Egypte, Israël, la Jordanie, le Liban et réfléchissons sur une cinquième coopération avec la Palestine. Avec les deux premiers pays, les systèmes de coopération ne sont pas seulement sur plusieurs niveaux, comme c’est le cas avec les autres pays, mais portent sur plusieurs thématiques. En d’autres termes, nous avons créé des coopérations tripartites entre quasiment tous les ministères et pas seulement le ministère des Affaires étrangères. Cette complexité dans les relations confère une nouvelle qualité aux coopérations tripartites, grâce auxquelles nous assumons de nouvelles responsabilités, mais aussi opportunités dans la région de la Méditerranée orientale. Enfin, les 8-9 septembre se tiendra à Rhodes une rencontre internationale avec la participation de dix Etats européens (Italie, Chypre, Grèce, Slovaquie – en tant que présidente de l’UE – Bulgarie et Albanie) et six Etats arabes (Egypte, Jordanie, Liban, EAU, Libye et Tunis) sur des questions de sécurité en Méditerranée orientale. Il s’agit d’une initiative grecque qui, si tout se passe bien, contribuera à la stabilité de la région ainsi qu’à la création d’une nouvelle institution de sécurité régionale.

JOURNALISTE : Vous avez également fait des ouvertures aux Balkans. Est-ce que les questions demeurées en suspens avec nos voisins au nord (ARYM, Albanie) pourront être réglées ?

N. KOTZIAS : Ma récente initiative d’organiser une conférence à Thessalonique entre les ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur de la Grèce et de ses voisins au nord (21 et 22 avril 2016) a été couronnée de succès. Nous avons conjointement décidé d’institutionnaliser cette forme de coopération et de convoquer ces réunions sur une base semestrielle. Il s’agit d’une deuxième institutionnalisation que nous promouvons dans la région après la coopération tripartite entre la Grèce, la Roumanie et la Bulgarie. Pour ce qui est particulièrement de cette dernière forme de coopération, nous avons développé de très bonnes relations dans l’intérêt de nos deux peuples.

Avec l’ARYM, nous promouvons de manière tangible les mesures de confiance. Les mesures de confiance sont le produit de notre propre initiative. L’objectif est de renforcer nos relations sociales et économiques. S’agissant de la question du nom, je pense que les conditions devront être mûres afin que le pays voisin puisse accepter un compromis substantiel. Avec l’Albanie nous avons des contacts axés sur une proposition complète que j’ai faite visant à parvenir au règlement de l’ensemble des questions demeurées en suspens ainsi que sur la valorisation des possibilités existantes pour développer des actions communes. J’espère donc que nous trouverons des voies communes en vue de promouvoir des solutions indispensables et constructives.