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Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal « Realnews » - Propos recueillis par le journaliste Vassilis Skouris

lundi, 25 juillet 2016

Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal « Realnews » Propos recueillis par le journaliste Vassilis SkourisJOURNALISTE : Quelles pourraient être les répercussions du coup d’Etat en Turquie sur la Grèce, monsieur le ministre ? Qu’est-ce qui vous inquiète le plus ?
N. KOTZIAS : Il y a longtemps que je ne cesse de souligner que la Turquie se trouve dans un état de nervosité, terme qu’on utilisait auparavant pour décrire l’Allemagne du 19e siècle. Une nervosité qui avait comme conséquence une présence plus marquée de l’armée. Je me suis vu insulter pour mes estimations, mais la vie vient toujours confirmer les estimations judicieuses. Ce qui m’intéresse est d’éviter que cette nervosité et cette intensification des contradictions intérieures de la Turquie n’influent sur les relations interétatiques. Eviter que la crise soit exportée à travers des accidents. Tel est le principal critère pour envisager cette situation.

JOUNRALISTE : Pensez-vous que le renforcement d’Erdogan pourrait conduire à une intensification des provocations turques en Egée ?
Ν. ΚΟΤΖΙAS : L’époque sous le gouvernement d’Erdogan est caractérisée par l’absence de grave incident aux dépens de notre pays. Il y a eu bien évidemment des violations du droit international. Et ces violations pourraient probablement diminuer à court terme. Mais, dans le cas d’une hausse de l’autoritarisme intérieur dans le pays voisin, ces violations pourraient devenir plus nombreuses. Quoi qu’il en soit, nous devons faire preuve de modération et de sagesse. Et nous devons veiller au développement de l’amitié entre les deux peuples.

JOURNALISTE : Est-ce que ce coup d’Etat nous permet de tirer des leçons pour la question chypriote ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Les évolutions viennent justifier nos positions, à savoir que l’armée d’occupation turque à Chypre ne peut être vecteur de tranquillité démocratique ni garante de l’application d’une solution juste. Au contraire, elle constitue et continuera de constituer un danger menaçant tout accord. Un berceau de putschistes. Une véritable solution serait le retrait complet et définitif de l’armée et la suppression du système obsolète des garanties. Je pense que tout le monde l’a désormais bien compris.

JOURNALISTE : Athènes a soutenu Erdogan. Mais n’est-elle pas inquiète de l’autoritarisme dont fait preuve Erdogan et de la manière dont ce dernier traite ses adversaires ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Athènes est contre toute forme de putsch. Personne ne doit oublier que les putschistes ont agi contre les institutions de la République turque, quelle que soit notre opinion à leur égard. Je pense que la Turquie a besoin de plus et non pas de moins de démocratie. Les vainqueurs de ce conflit intérieur doivent faire preuve de grandeur face aux perdants. Ils doivent assurer que ces derniers soient jugés conformément aux règles du droit, en dépit de la gravité de leurs actions. Les vainqueurs doivent prouver qu’ils défendent les institutions constitutionnelles de leur pays et non pas le pouvoir en tant que tel. C’est pourquoi j’ai insisté d’emblée sur la nécessité de faire preuve de retenue et de modération.

JOURNALISTE : Quelle attitude doit adopter l’Union européenne à l’égard de la Turquie, monsieur le ministre ? Est-ce que la situation après le coup d’Etat facilite la libéralisation des visas que demande Ankara ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Lors du Conseil des ministres des Affaires étrangères la semaine dernière, nous avons salué l’échec du coup d’Etat. Nous sommes convenus que la Turquie devrait respecter les valeurs de la civilisation européenne, politique et juridique. Les vainqueurs doivent faire preuve de retenue et ne pas rétablir la peine de mort.

JOURNALISTE : Nombreux sont ceux qui pensent que la Turquie sera à court terme confrontée à des problèmes de cohésion et de maintien de ses frontières. Qu’en pensez-vous ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : L’UE veut une Turquie démocratique au sein de laquelle les intérêts et les besoins de tous les groupes religieux, nationaux et sociaux seront respectés. Nous ne voulons pas d’une Turquie dominée par des sentiments de vengeance, divisée et déstabilisée. Dans ce contexte, je pense que la déclaration faite par Erdogan concernant la Basilique de Sainte-Sophie était contreproductive.

JOURNALISTE : Encore une chose : Quelle sorte de coup d’Etat a été celui survenu en Turquie et pourquoi il y a beaucoup de monde qui a dit que c’était du « chiqué » ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : C’est un coup d’Etat d’un autre temps. D’une époque où il suffisait d’occuper les stations radios. Les réseaux sociaux et les médias privés n’existaient pas à l’époque. C’est un coup d’Etat qui a visé une partie de l’armée elle-même et des citoyens. Il a commencé le soir d’un jour férié alors que les imams étaient sur les balcons et non pas au petit matin. Nombreux sont ceux qui pensent qu’il y avait des forces qui préparaient le coup d’Etat et qui ont été découvertes et qui, par la suite, se sont fait probablement piéger afin qu’elles se manifestent plus tôt.

JOURNALISTE : Est-ce que la Grèce renverra finalement les militaires turcs qui ont demandé l’asile à Alexandroupolis ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Cette décision revient aux juges et aux autres autorités compétentes. Ces dernières, bien évidemment, prendront en considération la participation ou non des huit militaires au putsch.
Le fait que leurs avocats affirment que les huit militaires ne se s’étaient pas rendu compte du putsch constitue leur droit absolu et inaliénable. Force est de signaler à cette occasion encore une chose. Je pense que c’est une insulte de faire le parallélisme entre ceux qui luttent pour leurs droits nationaux, sociaux et démocratiques et les putschistes qui voulaient supprimer les droits de la société, qui ont bombardé le parlement et ont tué et blessé des manifestants. Ces derniers n’ont pas droit à notre solidarité.

JOURNALISTE : La Turquie menace que si les militaires ne sont pas renvoyés, les relations gréco-turques seront considérablement affectées…
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : J’imagine que vous vous référez à des extraits parus dans la presse de l’interview qu’a donnée l’ambassadeur turc mardi. Toutefois, comme vous avez pu le constater, il y a eu une déclaration de clarification concernant les vrais propos de l’ambassadeur. Selon le texte « authentique », il n’y a pas eu de menaces de ce genre.

JOURNALISTE : La décision de la Cour d'arbitrage de La Haye sur le recours des Philippines contre la Chine constitue-t-elle un « précédent » pour les relations gréco-turques, même si la Turquie n’a pas signé le droit de la mer ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Nous avons livré avec succès une lutte de négociation afin que la position et les décisions de l’UE concernant cette question puissent comporter trois éléments : a) Protéger nos intérêts nationaux fondamentaux pour ce qui est de l’application de la Convention internationale sur le droit de la mer. Pour la première fois, l’UE soutient aussi fermement son application. b) Nous avons soulevé une nouvelle question que nous continuerons de soulever plus systématiquement : si l’UE demande à des tiers d’appliquer le droit de la mer, elle doit être encore plus exigeante envers les candidats et les Etats associés, avec toutes les conséquences que cela implique, c) Enfin, les positions de l’UE ne doivent pas saper nos relations avec la Chine qui est un pays ami. Nous avons réussi à apporter des changements multiples aux textes de l’UE et par le biais de ces changements ces trois objectifs ont été atteints.

JOURNALISTE : Nombreux sont ceux qui soutiennent que le consulat turc à Komotini a agi au-delà de ses responsabilités. Même le Président de la République a lancé des mises en garde à ce sujet. Qu’en pensez-vous ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Le consulat turc agi souvent au-delà de ses responsabilités. Pour notre part, nous devons toujours le lui rappeler. Tout d’abord, force est de signaler que la communauté musulmane a depuis longtemps vécu en Grèce dans un environnement civilisé tandis que ses droits ont été garantis. Je voudrais également signaler que des Roms et des Pomaks font également partie de cette communauté.
Deux groupes musulmans de Thrace qui n’ont aucune relation avec ceux qui se définissent comme étant d’origine turque. En outre, on n’a qu’à comparer le développement de la communauté musulmane en Thrace avec les immenses souffrances subies par l’Hellénisme de l’Asie mineure et de Constantinople.

JOURNALISTE : Après le dernier carnage à Nice, nombreux sont ceux qui soutiennent que les démocraties ont atteint leurs limites et que l’Occident devrait intensifier son action militaire contre Daesh. Êtes-vous d’accord ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : La lutte contre le fanatisme, contre toute forme de fanatisme et contre le terrorisme ne doit jamais cesser. La démocratie n’a pas des limites. Pour ce qui est des attentats terroristes qui ont visé des Etats de l’UE, il faut signaler qu’il s’agit d’attaques perpétrées dans leur majeure partie par des citoyens musulmans de ces Etats. On voit donc qu’il existe un problème d’identité et d’intégration au sein de la société des Etats membres de l’UE.

JOURNALISTE : Etes-vous d’accord avec l’escalade des tensions entre la Russie et l’OTAN ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Plus au sein de l’UE et moins au sein de l’OTAN, on constate deux tendances pour ce qui est de l’attitude adoptée à l’égard de la Russie : une attitude dure et une attitude plus réaliste. C’est pourquoi dans les décisions sont présentées deux positions : « une position favorisant la dissuasion et une autre favorisant le dialogue ». Je souligne souvent que la question principale est de savoir si l’Occident veut mettre en place une architecture de sécurité en Europe contre la Russie ou avec la Russie, comme cela s’est passé au cours de la guerre froide et comme cela a été institutionnalisé avec le traité d’Helsinki. Je suis en faveur de la deuxième option, à condition que l’autre partie contribue à cette fin en faisant les choix appropriés.

JOURNALISTE : La Grèce acceptera-t-elle de participer en mettant à disposition ses forces militaires ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : La Grèce ne participe pas aux nouvelles opérations militaires de l’OTAN en Europe du nord-est.

JOURNALISTE : Est-ce que la question des sanctions contre la Russie doit être réexaminée ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Il existe deux types de sanctions. Les sanctions dont l’objectif est d’abattre l’adversaire et qui sont vouées à l’échec et des sanctions dont l’objectif est de faire venir l’adversaire à la table des négociations.
En règle générale, les sanctions n’apportent pas d’importants résultats. Je pense que nous devons discuter en automne au sein de l’UE de la raison pour laquelle l’UE souhaite renouveler les sanctions contre la Russie et quel objectif elle souhaite atteindre par là-même. Un débat sincère doit être engagé. Les automatismes n’ont jamais été utiles.

JOURNALISTE : Après le Brexit, de quels changements a besoin, à votre avis, l’Europe ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : L’UE doit prendre une décision fondamentale : est-ce qu’elle veut approfondir les processus d’intégration ? Si oui, est-ce qu’elle comprend qu’elle doit aller dans le sens d’un renforcement de la démocratie, de la justice sociale et du développement ? Comprend-elle que l’heure est venue de dire adieu aux doctrines néolibérales et aux politiques des mémorandums ?
Car si elle continue ainsi, elle s’enlisera dans des situations suicidaires…