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Interview accordée par N. Kotzias, ministre des Affaires étrangères, aux journaux « Nea Selida » et« Fileleftheros» (23 juillet 2017)

dimanche, 23 juillet 2017

JOURNALISTE : Certains milieux soutiennent que l’approche adoptée par la partie grecque et chypriote grecque à Crans-Montana présentait des insuffisances et même des erreurs. Qu’en pensez-vous ?

N. KOTZIAS : La majorité écrasante du peuple grec est d’accord avec la façon dont on a préparé et mené les négociations. La question de l’occupation de Chypre par un pays tiers a été finalement soumise à la table des négociations. Il y a eu de la cohérence entre ce que nous avons proposé il y a deux ans et demi et ce que nous avons fait en Suisse.
Par ailleurs, contrairement à ce que soutiennent certains à l’égard de la question de la suppression du Traité des Garanties et par extension de la suppression des droits d’intervention des puissances garantes, nous avons réussi à forger l’alliance la plus puissante possible entre Chypre, la Grèce, le Secrétaire General de l’ONU lui-même et, la plupart du temps, le Royaume Uni. Je ne peux comprendre la raison pour laquelle le fait que nous avons « isolé » les demandes illégales de la Turquie a contrarié certains.

JOURNALISTE : Est-ce qu’il y a eu d’autres problèmes ?

N. KOTZIAS : A mon sens, le plus grand problème qui perdure est le fait que nous n’avons pas réussi à mettre fin à cette dépendance des Chypriotes turcs de la Turquie. Nous n’avons pas mis en avant le fait que les Chypriotes turcs se sentent désormais comme des étrangers dans leur propre pays et vivent sous un régime militaire. Ils ont souffert et ils continuent de souffrir tout comme les réfugiés Chypriotes grecs. Ils subissent les effets négatifs du pouvoir militaire et des colons qui altèrent leur civilisation, leurs traditions ainsi que leur identité.

JOURNALISTE : Est-ce qu’il y a eu des faiblesses de notre part ?

N. KOTZIAS : Nous avons suivi une ligne correcte tant au niveau pratique que théorique. Nos faiblesses, comme je l’ai décrit à Crans-Montana, portaient sur le fait que nous n’avons pas pris soin de mettre en évidence dès le début les intérêts matériels d’un réseau particulier qui considère la capitulation inconditionnelle comme une négociation.
Par exemple, M. Eide, lors de ses visites en Grèce, s’entretenait en cachette avec des hommes d’affaires (faut-il se demander pourquoi ?) qui, comme il a été prouvé par la suite, ont des relations avec des acteurs internationaux particuliers et se trouvent derrière des choix spécifiques concernant la question chypriote. Lors de ces rencontres ont été présents aussi certains journalistes qui prennent plaisir à m’insulter et essayent de porter atteinte aux efforts communs consentis par les gouvernements grec et chypriote.
Deuxièmement, M. Eide nous a entraînés dans cette négociation sans avoir accompli à l’avance le travail de préparation nécessaire. Troisièmement, nous lui avons permis, pour une grande période de temps, de dire de nombreux mensonges. Je les lui ai signalés un par un lors de la Conférence. Il était tout à fait conscient de ses mensonges, mais il n’a pas été du tout gêné d’être pris la main dans le sac. Heureusement, il a dû faire marche arrière lorsqu’il a essayé de faire passer un document avec ses positions comme étant les nôtres. Je crains qu’il continue de suivre cette ligne de conduite après la Conférence de Suisse aussi.

JOURNALISTE : Vous avez révélé devant le parlement hellénique les vraies intentions d’Ankara. Pourriez-vous nous dire quelles sont les plus importantes d’entre elles ?

N. KOTZIAS : L’intention de la Turquie était de légaliser son occupation, si possible, de l’étendre sur toute l’île. C’est pourquoi elle n’a jamais répondu à la question de savoir si sa position à l’égard « de la poursuite de l’application du traité des garanties sur le territoire de Chypre » signifierait la continuation de la division de facto de Chypre ou la revendication du contrôle sur tout le territoire de l’île. Toutefois, la Turquie a avoué qu’elle voulait finalement, à travers le maintien du droit d’intervention, intervenir unilatéralement sur toute l’île, lorsqu’il lui semblerait opportun. Tel a été le point de friction avec le Secrétaire General de l’ONU, qui a mis fin aux négociations.
La question se pose donc de savoir à quoi aspirent ceux qui nous reprochent, avec acharnement, d’avoir refusé de donner un tel droit à la Turquie. Un droit qui va à l’encontre des principes de l’ONU, de l’UE, du droit international, de la culture politique démocratique, des principes même du siècle des Lumières qui stipulent que l’armée doit être soumise à l’ordre politique. Mais cela est également contraire aux accusations des Turcs eux-mêmes contre les officiers putschistes qui dirigeaient aussi l’armée d’occupation à Chypre. D’où les arrestations multiples auxquelles les Turcs ont procédé dans les territoires occupés. Ceux, donc, qui soutiennent cela devront bien nous dire, au lieu de nous qualifier de maximalistes, pour quelle raison céder à la Turque le droit d’intervention sur tout le territoire de Chypre serait une solution à la question chypriote. Il est intéressant aussi de savoir pour quelle raison ils refusent de voir et d’accepter ce que le Secrétaire général lui-même a déclaré, à savoir qu’il ne peut y avoir des droits d’intervention sur le territoire d’un Etat indépendant membre de l’ONU et de l’UE.

JOURNALISTE : Pensez-vous que la Turquie n'est pas prête pour une solution ? Comment cette attitude pourrait-elle être changée ?

N. KOTZIAS : Je pense que certains milieux du système politique turc et du statu quo ont du mal à comprendre les changements qui s’opèrent dans le monde d’aujourd’hui et ils se comportent comme si on vivait encore à l’époque de la colonisation et des protectorats. Ils ont aussi du mal à renoncer, par la voie diplomatique à ce qu’ils ont conquis par la voie militaire. Ils sont confrontés aux mêmes difficultés en Iraq où ils ont du mal à obéir au gouvernement iraquien et à se retirer de son territoire. Dans le même temps, je pense que des forces puissantes en Turquie souhaitent une solution véritable et substantielle. Nous devons les aider à aller dans ce sens. C’est pourquoi nous soutenons la démocratisation de la société turque et son européanisation. Une Turquie européenne serait dans l’intérêt de tous. Toutefois, cela ne peut sans aucun doute se faire en s’inclinant devant le « sultan » ou à travers des marchandages à l’orientale. Ceux qui, à l’issue de la conférence, soutiennent les positions turques pour une soi-disant solution à la question chypriote, ne font qu’empêcher la Turquie d’adopter une manière de penser plus avancée.

JOURNALISTE : Est-ce qu’il y a eu aussi d’autres acteurs, outre la Turquie, dont l’attitude a influencé de manière négative la négociation ? M. Eide, par exemple ?

N. KOTZIAS : Oui, il y en a eu, mais ce n’est pas le moment d'en discuter. En outre, dans les négociations, les connaissances et les expériences de chacun jouent un rôle important. M. Eide a donné à un certain moment l’impression d’être étonné lorsque je lui ai signalé que la Norvège était placée depuis 1867 sous un régime des garanties, qui a été renouvelé en 1907 et supprimé en 1927. A l’époque, la Norvège avait déclarait qu’elle ne pouvait pas être membre de la Société des Nations, puisque elle était placée sous un régime des garanties de pays tiers. J’ai par extension expliqué que la même chose est aussi valable pour Chypre en tant que membre de l’UE et de l’ONU. La Norvège a fait ce pas à une époque où les colonies et les protectorats étaient encore présents. De nos jours, où tout cela appartient au passé, il ne peut y avoir de garanties pour Chypre.

JOURNALISTE : Quelle est la position de la Grèce à l’égard de la question des quatre libertés ?

N. KOTZIAS : A l’encontre de la Turquie, la Grèce a d’emblée manifesté son soutien à la République de Chypre et elle n’a pas l’intention de formuler – et encore moins d’exprimer – une opinion à l’égard de l’aspect intérieur de la question chypriote. Nous avons respecté et nous respectons pleinement Chypre en tant qu’Etat indépendant et souverain. Cette position a permis aux deux communautés d’engager des pourparlers sans l’ingérence des tiers. La question des quatre libertés est une question particulière. Tout abord cette question est indirectement liée au règlement de la question chypriote. Elle porte en partie sur la relation entre la Turquie et l’UE. La première veut marquer des points pour ce qui est de son parcours vers l’UE en vue de « faciliter » les pas entrepris dans le cadre du dossier chypriote. Normalement, il devrait se passer le contraire, à savoir la Turquie devrait faciliter l’atteinte d’une solution à la question chypriote en vue de faciliter son parcours vers l’UE. En général, dans cette affaire des quatre libertés et de l’armée turque, nous constatons une tendance allant dans le sens d’une revalorisation de la position géopolitique-géostratégique de la Turquie à travers le dossier chypriote. Enfin, force est de signaler qu’alors que les Chypriotes turcs pendant les premiers jours disaient que le maintien de l’armée d’occupation était nécessaire pour leur sécurité, par la suite, vers la fin des négociations, ils soulignaient que la Turquie devrait devenir le garant de la sécurité de Chypre à l’égard des tiers. La deuxième position est tout à fait différente de la première et révélatrice des vraies intentions de la Turquie.

JOURNALISTE : Est-ce que les efforts visant au règlement de la question chypriote peuvent être renouvelés ? Bien évidemment, l’objectif n’étant pas d’organiser une nouvelle conférence mais de parvenir à un résultat.

N. KOTZIAS : Les négociations requièrent de la retenue, de la patience et de la persévérance. De la foi dans l’affaire que l’on est appelé à défendre et à promouvoir.
C’est une « course» marathonienne courue en plein air et pas un sprint de 60 mètres couru en salle. Dans le même temps, on doit comprendre que la négociation n’est pas menée seulement lorsque les différentes parties se rencontrent, mais elle prend différentes formes ; elle peut avoir la forme d’une diplomatie publique, de contacts avec des tiers ou d’une diplomatie civile. En outre, son succès dépend de la mesure dans laquelle son propre public est convaincu de l’objectif recherché. En d’autres termes, les négociations, tout au long du processus, franchissent plusieurs étapes et revêtent des formes différentes. M. Eide n’a pas bien préparé la conférence de Suisse. Par contre, nous, tout comme la République de Chypre, avons été préparés, productifs et prudents. Nous avons formulé plusieurs propositions. Par exemple, nous avons demandé la suppression du Traité des garanties et l’adoption d’un mécanisme de suivi de la mise en œuvre de la solution. Cette solution a été adoptée par l’ONU et le Secrétaire General a présenté ses propres positions sur ce mécanisme. Certains ont délibérément empêché qu’un débat soit porté sur ces propositions. En outre, nous avons présenté notre proposition pour un « Pacte d’amitié entre la Turquie, Chypre et la Grèce » lequel supprimerait le « Traité d’alliance » et, par extension, la présence d’armées étrangères sur l’île. Ces propositions, telles que l’agenda des deux tours des pourparlers en 2017 en Suisse, constituent notre héritage commun en fonction duquel nous procéderons au prochain tour de la négociation, celle-ci devant être suffisamment préparée afin d’être couronnée de succès. Je rêve d’une Chypre indépendante, souveraine, fédérale et avec une intégrité territoriale, dont le peuple participera activement au façonnement de son avenir.

JOURNALISTE : La Grèce a affirmé qu’elle n’était impliquée que dans les questions liées à la sécurité. Les autres questions portent sur le mode de fonctionnement de l’Etat, du pays. A votre sens, quelle serait l’image de Chypre après l’atteinte d’une solution ? Quelles seront ces caractéristiques ?

N. KOTZIAS : Au début de la négociation j’ai introduit le terme « Chypre en tant qu’Etat normal ». A travers ce terme, j’ai essayé de changer la façon dont le débat était engagé. J’ai souligné que nous devions nous accorder sur la forme de l’Etat que nous voulions pour Chypre dans ce nouvel état des choses. Que Chypre devrait devenir un Etat normal, à savoir un Etat indépendant et souverain, sans garanties de pays tiers et sans armées d’occupation. Personne ne s’y est opposé. Le Secrétaire General lui-même a par ailleurs adopté ce terme. Par la suite, j’ai expliqué que, si nous sommes tous d’accord sur notre objectif, tous les problèmes, pour ce qui est notamment de l’aspect international de la question chypriote qui implique/concerne aussi la Grèce, doivent être réglés en fonction de cet objectif. Mes détracteurs, à l’encontre de l’UE et de l’ONU, souhaitent une Chypre sous un régime semi-colonial. Et tel est la cause de tous nos différends.

JOURNALISTE : Est-ce que le dossier des relations entre l'UE et la Turquie pourrait être encore valorisé en tant que moyen pour exercer des pressions sur cette dernière ? Quelle est votre attitude à l’égard de la revalorisation de l’Union douanière qui fait actuellement l’objet des discussions ?

N. KOTZIAS : Lundi et mardi derniers j’étais à Chypre pour discuter de la manière dont on procédera par la suite. Parmi ces questions figure celle de l’Union douanière entre l’UE et la Turquie. Je pense que nous devons contribuer à sa mise en place, ce qui pourrait apporter 50 à 60 milliards à la Turquie, à condition que cette dernière n’essaye, après Chypre, de diviser aussi l’UE. C’est-à-dire de la diviser, d'une part, en Etats avec lesquels elle aura des échanges et, d'autre part, en Etats avec lesquels elle n’en aura pas; d'une part, en Etats qu’elle respectera et, d'autre part, en Etats qu’elle ne respectera pas, tout comme elle essaye de faire actuellement.

JOURNALISTE : Jusqu’où peuvent aller les provocations des Turcs dans la ZEE chypriote ainsi qu’en mer Egée et comment pourrait-on y faire face ?

N. KOTZIAS : Au cours de la présidence d’Erdogan, du moins jusqu’à ce jour, aucun incident grave n’est survenu. Il peut y avoir des provocations en mer Egée et dans la ZEE de la République de Chypre, mais celles-ci ne sont pas destinées à provoquer un incident grave. Toutefois, ce qui m’inquiète est le fait que les provocations de la Turquie – une puissance réformiste et nerveuse - peuvent conduire à des erreurs et à des accidents. C’est pourquoi il est bon de mettre fin aux provocations, de faire preuve de retenue et de parer à toute éventuelle escalade qui pourrait mener à des situations regrettables. En outre, il convient aussi d’étudier le lien qui existe entre la demande de la Turquie de maintenir les « droits d’intervention » et son comportement à l’égard de la ZEE chypriote.

JOURNALISTE : Vos positions et vos efforts sont très favorablement accueillis à Chypre. Est-ce que cela créé des responsabilités et des pressions qui pèsent lourd sur vous ?

N. KOTZIAS : En tant que Grec, je sens le poids de nos responsabilités historiques de ne pas avoir pu empêcher les crimes de la junte militaire. Pour cela je me suis deux fois excusé auprès du peuple chypriote. Je pense toujours que la Grèce doit apporter sa contribution à la lutte contre les conséquences des crimes commis par la junte d’Athènes. Telle a toujours été mon approche. Je compte parmi les nombreux Grecs qui ont défendu avec dévouement la juste cause du peuple chypriote. Mes plusieurs années d’expérience acquise par ma participation aux mouvements de la gauche mais aussi pendant l’exercice de mes fonctions au ministère des Affaires étrangères et en tant que professeur d'université, ont enrichi mes connaissances, ce qui est très utile pour mon travail. Toutefois, les problèmes dépassent les gens. De ce point de vue, la question chypriote est un problème qui requiert de notre part une capacité d’enrichissement constant de nos connaissances et de développement continu de notre potentiel. Le succès d’hier ne garantit pas le succès de demain. Chaque pas en avant fait augmenter les demandes, les aspirations et on ne peut gérer ce poids accumulé qu’en se donnant le temps de la réflexion et en faisant preuve d’un esprit d’équipe, de retenue et de patience. Les progrès réalisés dans le passé peuvent être une raison de plus pour avoir toujours un esprit alerte et déployer de nouveaux efforts. Telle est ma relation personnelle avec la question chypriote, avec Chypre et avec son peuple.