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Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias au Journal « Ethnos tis Kyriakis » et au journaliste Giorgos Skafidas

dimanche, 16 octobre 2016

JOURNALISTE : Les revendications d’Ankara à propos des « zones grises » ont de nouveau fait leur apparition par des voies détournées, à travers des querelles politiques intestines en Turquie. Comment interprétez-vous cette évolution ?
N. KOTZIAS : La Turquie est une « puissance nerveuse ». Elle a certains points communs avec l’Allemagne du 19e siècle : un développement rapide, la croissance de son économie, un leadership relativement puissant, de multiples contrastes et contradictions. Après l’échec des putschistes, des éléments nationalistes font de nouveau leur apparition. Mais, ce qui fait l’objet d’un conflit au niveau interne, acquiert également une dimension extérieure, s’inscrivant dans une tendance révisionniste par la scène politique turque. Nous envisageons cette recrudescence du révisionnisme avec modération, calme, confiance et sur le long terme. Nous ne la sous-estimons pas, ni ne la surestimons. Car la modération est la meilleure des attitudes s’agissant des questions liées à la Turquie.
JOURNALISTE : Est-ce que l’Egée risque de devenir un « trophée » dans une course de surenchère nationale entre Islamistes et Kémalistes ?
N. KOTZIAS : L’Egée ne risque pas de devenir le « trophée » de qui que ce soit. Les droits y afférents sont régis par des conventions et des accords internationaux, par les règles du droit international, notamment de la mer. L’Egée est une mer de paix et doit le rester. C’est ce à quoi nous veillons.
Toutefois, nous ne permettrons pas que la politique de la paix soit interprétée de manière erronée comme une politique de concessions et de compromis. Nous nous efforçons d’empêcher toute tentative contraire par tous les moyens. La course à la surenchère nationale, ou plus justement nationaliste, doit cesser, d’où qu’elle provienne.
JOURNALISTE : Y a-t-il un risque d’incident grave ?
N. KOTZIAS : A l’époque d’Erdogan, il n’y a pas eu d’incidents graves, comme à l’époque des Kémalistes. Toutefois, la tentative des milieux de l’élite turque de contester le droit international et les droits de la Grèce qui en découlent, subsiste. Leur objectif est de relativiser ces droits puis de les contester du point de vue d’un révisionnisme contraire à l’histoire. Ce genre de planifications n’a aucune chance avec nous.
JOURNALISTE : Comment la Grèce peut-elle se protéger contre un nouveau cycle de révisionnisme ?
N. KOTZIAS : Nous avons une excellente défense et diplomatie. La Grèce sait ce qu’elle veut et comment éviter des manifestations de tout genre. Nous nous fondons sur le droit international et sur nos droits historiques. Nous expliquons aux milieux internationaux l’importance et les risques d’un révisionnisme contraire à l’histoire et il semblerait qu’il ne soit pas compris que toute contestation des droits grecs constitue dans le même temps une contestation des droits internationaux et européens respectifs. La Turquie doit comprendre que la Grèce est son voisin le plus sérieux et le plus modéré. D’ailleurs, je pense que la Grèce sortira vainqueur de la démocratisation plus poussée de la Turquie et de sa pleine adaptation à l’acquis communautaire.
JOURNALISTE : Est-ce qu’Erdogan pourra garantir la suppression du visa demandée à l’UE ?
N. KOTZIAS : Tout accord, pour pouvoir être matérialisé, a besoin de l’énergie positive de toutes les parties impliquées. Aujourd’hui, il y a des pays au sein de l’UE qui n’étaient pas « tout à fait » convaincus de la nécessité de cet accord. Et qui espéraient ne pas devoir appliquer les dispositions convenues. Notre position est que l’accord est bénéfique aux deux parties et que nous devons faire tout ce qui est en notre pouvoir pour l’appliquer. Dans le même temps, nous veillons à ce que quiconque sape l’application dudit accord en fasse les frais, du point de vue politique.
JOURNALISTE : Que pensez-vous de la référence faite par le Commissaire J. Hahn à la question des « Chams » ?
N. KOTZIAS : La Grèce et l’Albanie sont en pleine négociation sur des questions sur lesquelles elles sont divisées et en désaccord. La négociation est le moyen diplomatique. Dans le cadre de cette négociation, l’autre partie demandait à ce que soit discutée la question inexistante que vous venez de mentionner. Cela n’a pas été accepté.
Le Commissaire Hahn en charge de l’élargissement et responsable des rapports de progrès sur chaque pays candidat à l’adhésion séparément, a fait trois erreurs concernant la question que vous avez mentionnée. Premièrement, sans qu’il soit habilité à le faire, il a publié une liste des questions faisant l’objet de négociations. Deuxième chose, et pire, il a complété la liste en ajoutant une question inexistante. Troisièmement, il a de cette façon, risqué de faire échouer la négociation. Vous avez sans doute vu la lettre que j’ai adressée à la Commission et dans laquelle j’expose et décrit les multiples violations de la vérité et des conditions.
Malheureusement, certaines personnes de l’opposition ont pour habitude d’adopter les propos dits par qui que ce soit, pourvu que cela soit au détriment de la Grèce et de notre politique étrangère. J’espère qu’ils finiront par se ressaisir un jour.
JOURNALISTE : Le gouvernement albanais insiste sur la question des Chams. Comment qualifiez-vous cette insistance ?
N. KOTZIAS : Le fait est qu’ils gouvernent avec le parti des Chams et adoptent une partie de son programme. Or, premièrement, la question des Chams qui ont commis des crimes de guerre en Grèce a été jugée par les tribunaux de manière définitive et irrévocable. La question des Chams concerne ces personnes et non les 160 000 et plus des Albanais – Chams qui n’ont aucun rapport et n’ont jamais eu aucun rapport avec la Grèce et les crimes de cette époque. La deuxième erreur est que certaines personnes, après 2008 et en raison de la crise, sous-estiment la Grèce et considèrent pouvoir jouer certains jeux à son détriment.
JOURNALISTE : Peut-être ignorent-ils les vrais rapports ?
N. KOTZIAS : Je leur conseille de regarder la taille des deux Etats : la Grèce est prédominante dans tous les domaines, comme par exemple un PIB multiplié par dix, des systèmes de défense et de sécurité plus complexes et plus puissants, une dépendance économique plus forte de leur part (devises des immigrés, investissements, commerce), force douce différente, une présence asymétrique sur la scène internationale et régionale. Il serait donc bien que certains deviennent réalistes et contribuent à entretenir des relations d’intérêt réciproque et à régler les questions en suspens sur la base du droit et de la tradition européens et internationaux.
JOURNALISTE : Est-ce que l’insistance de l’Albanie laisse une marge de négociation à la partie grecque ?
N. KOTZIAS : Il y a des voix réalistes et en faveur de la coopération en Albanie. Il y a les intérêts objectifs dans les deux pays qui nécessitent de bonnes relations. Je maintiens le principe selon lequel l’histoire est une véritable école pour la politique étrangère, mais non une prison. Vous savez que souvent dans les Balkans est produit plus de discours historique que ne peut en consommer la région. Une région dans laquelle nous sommes de loin les plus puissants et avons le plus de responsabilités afin de résoudre les problèmes de la région sans l’ingérence de tiers. Afin de résoudre les problèmes avec les pays désireux d’adhérer à l’UE avant que ne commencent leurs négociations d’adhésion. J’espère qu’ils comprennent bien que cela est dans leur intérêt.
JOURNALISTE : Vous avez été critiqué pour la méthode de négociation que vous appliquez avec l’Albanie.
N. KOTZIAS : Certains se sont habitués à considérer le ministère comme une passoire en matière d’informations. A apprendre les nouvelles avant le ministre lui-même. Cette période est révolue. Tout ce qui doit être public est rendu public. Ce qui est synonyme de négociations et nécessite d’être protégé sera protégé. Nous sommes de nouveau devenus un pays doté d’une politique étrangère respectée. Une politique étrangère modérée, sérieuse avec une pléthore d’initiatives. Ne serait-ce que la dernière année, nous avons mis sur pieds cinq nouvelles institutions régionales et internationales. Nos initiatives ont trouvé un écho positif et cela montre bien la renommée internationale dont bénéficie à nouveau notre pays.
La politique étrangère, et c’est mon credo, n’est pas faite pour ceux qui font des relations publiques. Elle est faite pour les patriotes responsables et mesurés qui veillent autant que possible aux intérêts du pays.
JOURNALISTE : Y a-t-il des pressions exercées de l’extérieur, directes ou indirectes, sur la partie grecque afin que celle-ci fasse marche arrière pour ce qui est de questions ayant trait à l’Albanie et à Skopje ?
N. KOTZIAS : Personne ne peut faire pression sur une politique étrangère multidimensionnelle pour en changer les objectifs et les orientations. Ce n’est pas par hasard que dans certaines capitales, on nous qualifie de « têtes dures ». Il y a encore une semaine, nous avons usé de notre droit de veto. J’ai rappelé à tout le monde que l’UE doit être régie par les règles du droit et que c’est ce qui la distingue d’autres coopérations et associations régionales. L’année dernière, la veille de mon premier voyage en ARYM en juin 2015, j’ai opposé mon veto à ce pays. Cette année, j’ai usé de mon droit de veto, en me positionnant contre les sanctions à son encontre. Je dirais donc que la pratique répond à cette question.
La période du « béni-oui-oui » est révolue. Nous vivons maintenant dans une période synonyme de responsabilité, de sérieux et de modération de la politique étrangère axée sur les intérêts de la Grèce et non pas les commérages politiciens.
JOURNALISTE : S’agissant de la question chypriote, partagez-vous l’optimisme en faveur d’une solution dans le courant des prochains mois ?
N. KOTZIAS : Notre gouvernement soutient unanimement le règlement de la question chypriote sur la base des principes et des valeurs. Nous ne soutenons pas toute solution soi-disant fabriquée. Le point de départ est la détermination exacte du fondement de la question chypriote. C’est l’occupation étrangère au nom d’un système de garanties. Cette occupation et ce système de garanties doivent être abolis par une vraie solution, définitive et irrévocable. Nous soutenons les négociations du gouvernement chypriote sans intervenir dans les aspects internes de la négociation, dans le respect de la souveraineté et de l’indépendance de Chypre. Bien entendu, les deux parties qui aujourd’hui négocient, devront parvenir à des compromis. Ces compromis doivent être bons. Il ne faut pas oublier que le but est de parer aux résultats négatifs d’une trahison politique et d’une défaite militaire. Nicosie et Athènes insistent sur la nécessité du retrait des forces d’occupation turques à Chypre. C’est la condition sine qua non à un règlement de la question. Toute autre pratique ne constitue pas une solution et signifie le maintien du régime qui est né d’inégalités. A savoir dans quelle mesure cela est réalisable dépend de notre insistance et patience ainsi que du fait de savoir si l’on recherche plutôt une solution qui procure de la sécurité aux Chypriotes et à l’ensemble du pays que des avantages géostratégiques à la Turquie. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour satisfaire aux besoins sécuritaires des Chypriotes. La condition à cela est le retrait de l’armée d’occupation et l’abolition du système des garanties.
JOURNALISTE : Est-ce qu’un retrait progressif assorti d’une date indéterminée serait acceptable ?
N. KOTZIAS : Non ! Certainement pas. A partir du moment où il y aura des Etats constituants ayant les mêmes droits en terme de qualité, on ne doit pas remettre le règlement du problème à plus tard. Une date indéterminée serait synonyme de légalisation et de pérennisation de la présence de l’armée d’occupation. Cela signifierait avouer la non solution de la question chypriote. Un tel accord est inutile et dangereux.
JOURNALISTE : Est-il possible de surmonter l’obstacle des garanties au moyen d’un nouveau système de sécurité alternatif ?
N. KOTZIAS : Certaines personnes souhaitent des « garanties » turques pour les Chypriotes turcs exclusivement à la place des « garanties » pour toute l’île. Cela signifierait de facto la division de l’île et la transformation de la partie occupée en protectorat. Mais alors à quoi bon tous ces efforts ? Pour légaliser l’occupation ? D’autres, sur la base de la même « logique », veulent qu’une base militaire soit donnée à la Turquie. Ils souhaitent donc légaliser l’occupation d’une partie de l’île, servir les plans géostratégiques d’Ankara, créer une source de problèmes futurs. Pour être clair, le problème à résoudre est la sécurité de tous les Chypriotes, non pas les intérêts d’un pays tiers. Des pays tiers comme la Grèce et la Turquie, peuvent contribuer avec Chypre à instaurer la paix dans la région et à éviter des dangers extérieurs au détriment de la République de Chypre, et non pas à sa division.
JOURNALISTE : Le ministère des Affaires étrangères a été critiqué pour les « milieux» par le biais desquels il répond aux provocations.
N. KOTZIAS : Les réponses données par certains « milieux du ministère des Affaires étrangères » sont une pratique internationale, notamment aux Etats-Unis. Nous n’avons pas inventé la roue. D’ailleurs lorsque la Nouvelle Démocratie était au pouvoir, cette tactique concernant des sujets liés à l’ARYM et aux provocations de la Turquie, a été utilisée. Il semblerait que certains n’aient pas bonne mémoire ou ne contrôlaient pas ce qui a été fait lorsqu’ils étaient au pouvoir.