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Ιnterview de N. Kotzias, Μinistre des Affaires étrangères, au journal libanais « L'Orient-Le Jour »

jeudi, 10 novembre 2016

Ce n'est pas tous les jours que l'on voit un ministère des Affaires étrangères confié à un professeur universitaire. La Grèce l'a fait en choisissant un érudit et un polyglotte pour chef de sa diplomatie, un enseignant universitaire et rêveur de surcroît. Ce n'est pas pour autant que Nicos Kotzias n'a pas les pieds sur terre. Cet ancien professeur de relations internationales, qui maîtrise à perfection la langue et la culture allemande entre autres, est pourtant bien ancré dans les réalités géopolitiques. Sauf qu'il a choisi de rejeter le cynisme traditionnel, « la culture du fatalisme » comme il dit, pour lui substituer toute une nouvelle philosophie fondée sur un « agenda positif » et constructif qui passe notamment par la coopération et le respect de la diversité des cultures et des religions.

En visite au Liban sur une invitation de son homologue Gebran Bassil, dans le cadre d'une initiative décidée au cours du « Forum informel sur la sécurité et la stabilité » qui s'est tenu à Rhodes, en Grèce, les 8 et 9 septembre dernier, M. Kotzias a animé hier une conférence à l'Université Saint-Esprit de Kaslik aux côtés de son homologue chypriote et de M. Bassil.
Dans un entretien express à L'Orient-Le Jour, il a confié les grandes lignes de l'esprit qui anime sa vision particulière des Affaires étrangères.

Vous êtes en même temps une personnalité académique et politique, deux rôles qui sollicitent un système de valeurs et des modes de pensée qui ne sont pas toujours compatibles. Avez-vous l'impression de vivre parfois un paradoxe ?
Il faut savoir tout d'abord que j'ai occupé pendant plusieurs années un poste d'expert au sein du ministère des Affaires étrangères. Parallèlement, en tant que professeur d'université, j'ai toujours enseigné les relations internationales et la politique étrangère. Les deux fonctions que j'ai occupées m'ont permis en définitive de faire la synthèse entre la théorie et la pratique.
En tant que ministre, je ne peux plus enseigner, mais je maintiens le contact avec mes étudiants que j'aime plus que tout autre chose. J'ai toujours dit que mon métier de professeur était le plus beau et le plus mal payé au monde.

Vous avez une conception très originale des relations entre États, qui prêche une vision positive tournée vers l'avenir, mais avec en tête les leçons du passé...
Certes, il faut regarder l'histoire comme un processus d'apprentissage pour garder à l'esprit les erreurs du passé. Mais ce dernier ne doit pas être une prison dans laquelle on s'enferme. Il faut être calme lorsque l'on fait de la politique étrangère, sans pour autant être passif. C'est dans ce sens qu'il faut comprendre l'approfondissement des relations bilatérales avec le Liban et les futurs accords de coopération qui vont s'étendre à un ensemble de secteurs : académique, pédagogique, culturel, du tourisme et de la défense.

À cause de tout le mal qu'il a créé autour de lui, Daech (le groupe État islamique) aura au moins acculé les États à plus de coopération et à repenser les relations extérieures. Qu'en dites-vous ?
La coopération est une bonne chose. Mais on peut repenser les outils de la politique étrangère sans pour autant la souffrance. Il y a d'innombrables moyens de faire de la coopération sans avoir à passer par l'épisode de violence infligé par l'EI, qui est une organisation terroriste et non un État islamique.

Le Liban n'a jamais été aussi sollicité que depuis qu'il accueille des centaines de milliers de réfugiés syriens. L'Europe ne cherche-t-elle pas plutôt à mieux se familiariser aujourd'hui avec l'expérience libanaise et à mieux protéger ses frontières par le biais des relations de coopération précisément ?
Le Liban est une terre de refuge depuis bien longtemps, avant même le début de Daech. Il a déjà accueilli les Palestiniens, puis près de 400 000 Syriens sur son sol, ensuite leurs familles, et ce bien avant l'apparition de l'EI.
L'Europe a de tout temps œuvré à protéger ses frontières, ceci n'est pas nouveau. La différence c'est qu'elle a réalisé que ses intérêts sont aujourd'hui liés à ce qui se passe dans cette région également.

La conférence de Rhodes a-t-elle prévu une structure précise pour le travail de suivi ?
Notre visite aujourd'hui au Liban s'inscrit dans le prolongement de cette conférence et en est le résultat. Je voudrais souligner qu'en octobre 2015, nous avons décidé d'œuvrer en direction d'une politique commune visant à protéger les différentes cultures de cette région, lors d'une autre conférence sur le dialogue interreligieux qui avait réuni à Athènes les grands patriarches et cardinaux chrétiens ainsi que les muftis. Ce rassemblement est à nouveau prévu en 2017.
Récemment j'ai fait une proposition à l'Autriche, à la Jordanie et aux Émirats arabes unis pour se joindre à ce projet afin de le relancer ensemble. Il est très important de protéger les sociétés multicommunautaires et leur diversité culturelle. Nous voulons ainsi donner l'exemple aux Européens en leur montrant que dans cette région, nous luttons pour la consolidation des sociétés plurielles. Le message que nous voulons transmettre à l'Europe, qui affronte aujourd'hui la nouvelle problématique des conflits de civilisations ou conflits culturels, c'est l'idée que cette formule existe déjà au Proche-Orient depuis plus de 2 000 ans. Ici, coexistent le christianisme et l'islam dans toutes leurs composantes. L'Europe n'avait pas à ce jour pris conscience de cette réalité ou l'ignorait. Aujourd'hui, il lui est demandé de protéger cette diversité.

La conférence de Rhodes a-t-elle été en quelque sorte complémentaire de la politique extérieure de l'EU ?
Non, elle constitue un élément des pays qui y participent et devrait d'ailleurs servir à l'Europe à réaliser qu'elle n'est pas le centre du monde. Ainsi la conférence de Rhodes est autonome et reflète notre propre vision de l'Europe, en tant que Grecs. D'ailleurs, j'ai toujours dit que chacun des membres de l'UE a sa propre politique européenne.
Parfois les Européens ont des attitudes qui vont à l'extrême : soit ils occultent complètement le problème ou ne le voient pas, soit ils l'amplifient tellement qu'ils croient faire face au mont Everest.

L'accord conclu entre la Turquie et l'UE en vue de juguler le flux des migrants a-t-il eu un impact positif sur la Grèce ?
Certainement. Le nombre des migrants transitant par la Grèce s'est drastiquement réduit (de 6 000-7 000 à 150 par jour). Cependant les États membres de l'EU doivent également savoir qu'un accord doit être appliqué de part et d'autre, et les pays européens doivent aussi s'engager à honorer leurs promesses à ce niveau