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Déclarations du Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Alexis Tsipras, lors de la conférence de presse conjointe avec le Président de la République de Turquie, Recep Tayyip Erdoğan (Ankara, 5 février 2019)

mardi, 05 février 2019

Déclarations du Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Alexis Tsipras, lors de la conférence de presse conjointe avec le Président de la République de Turquie,  Recep Tayyip Erdoğan (Ankara, 5 février 2019)Merci beaucoup monsieur le Président. Je voudrais vous remercier de votre accueil et de votre hospitalité. Et je voudrais, bien évidemment, vous remercier encore une fois pour les pourparlers sincères que nous avons eus.

Comme j’ai eu l’occasion de le souligner ces derniers jours, en m’adressant à des représentants des médias qui m’ont demandé de faire une intervention en vue de ma visite ici, notre dialogue toutes ces années était un dialogue sincère, important, non seulement pour l’avenir de nos peuples mais aussi pour notre région élargie.

Nos deux pays ont pu coopérer de manière étroite en 2015 et en 2016, pendant une période cruciale. Notamment parce que pendant ladite période une crise des réfugiés et migratoire sans précédent s’est déclenchée. A l’époque nous avons réussi pour la première fois à coopérer non seulement au sujet des questions dites de moindre importance politique mais aussi pour faire face à une question internationale d’importance majeure, celle de la crise migratoire et des réfugiés.

Dans ce cadre, nous avons pu établir une nouvelle stratégie de coopération entre l’Europe et la Turquie. Nous avons pu dans le même temps faire avancer également l’agenda positif des relations gréco-turques, notre coopération économique et énergétique. Nous avons pu tenir deux tours de pourparlers exploratoires et promouvoir le dialogue entre nos militaires en vue de désamorcer les tensions en Egée.

Et dans le même temps, nous avons su promouvoir les pourparlers sur la question chypriote. Des pourparlers qui ont été très proches de l’atteinte d’une solution, en ouvrant des dossiers difficiles, tels que la question de la sécurité.

Malheureusement, le coup d’Etat abominable est survenu par la suite ici en Turquie ce qui a donné lieu à des évolutions freinant cet élan positif. Vous devez vous rappeler que j’étais parmi les premiers dirigeants à vous contacter cette nuit-là pour faire part du soutien de la Grèce, pays qui défend la démocratie et la liberté. Et par conséquent pays qui condamne toute forme de coups d’Etat et bien entendu toute tentative visant à porter atteinte à la légitimité démocratique.

Par la suite, toutefois, il y a eu des évolutions qui ont fait obstacle au parcours positif des relations gréco-turques. Il y a eu un discours souvent contradictoire. En Egée, nous avons malheureusement assisté à une forte augmentation du nombre des violations de l’espace aérien de la Grèce, avec des incidents en mer et en air très dangereux. Et dans le même temps, l’affaire des huit militaires à laquelle vous vous êtes référé a été une question épineuse dans nos relations tout comme celle des deux soldats grecs qui ont été détenus en Turquie.

Dans ces conditions, on aurait pu accepter que ce cercle vicieux soit notre destin, notre kismet.  Mais on ne l’a pas fait. Et je m’en réjouis.

Aujourd’hui, lors de nos pourparlers, il a été, encore une fois, expliqué clairement, à mon avis, que ni vous, ni moi n’acceptons la logique de l’inertie et de la conformité aux usages établis. Car nous reconnaissons que les défis auxquels nous sommes confrontés à notre époque et dans notre région ne nous permettent pas de rester emprisonnés dans des impasses, mais nous incitent à rechercher, à travers le dialogue, à trouver des moyens pacifiques pour résoudre nos différends.

Dans le même temps, lors de nos contacts transfrontaliers, dans le domaine de l’économie, du tourisme, de la civilisation, nos peuples vivant dans la même région, se rapprochent de plus en plus. Et je pense que nous devons suivre nos peuples. Dans ce cadre, nous sommes obligés de renverser les logiques du passé, en vue de construire une relation axée sur le respect mutuel. Une relation axée sur le respect du droit international, la suppression des menaces de guerre et bien entendu la compréhension mutuelle. La compréhension mutuelle de nos inquiétudes.

En décembre 2017, comme vous l’avez affirmé, vous avez pour la première fois visité la Grèce. Pour la première fois après 65 ans, en votre qualité de Président de la Turquie. Pour la première fois après 65 ans nous avons reçu en Grèce un Président turc.

Nombreux ont été ceux qui ont affirmé, après notre rencontre, que cette dernière n’avait pas été couronnée de succès parce que nous avons été très sincères l’un envers l’autre. J’ai affirmé que justement parce que nous étions sincères, cette visite a été très réussie. Car lorsqu’il y a des difficultés, on doit discuter. Les canaux de communication et de dialogue doivent être ouverts en vue de surmonter les différends, quels qu’ils soient.

Bien entendu, je détiens moi aussi un record car, au cours de ces quatre dernières années où j’exerce la fonction de Premier ministre, j’ai visité la Turquie quatre fois en cette qualité. Nous nous sommes aussi rencontrés à de nombreuses autres occasions au sein des forums internationaux. Et, bien entendu, dans ce même esprit positif, nous sommes convenus de désamorcer dans la période à venir les tensions en Egée et de promouvoir des mesures de confiance.

Et je pense que les pourparlers qui se tiendront après notre rencontre entre nos ministres, de la Défense nationale et de nos ministères, de nos ministres des Affaires étrangères, contribueront dans ce sens.

A travers la mise en place de ces conditions, je pense que nous pourrons par la suite réaliser des progrès et relancer les pourparlers exploratoires sur le différend que nous avons concernant la question du plateau continental en Egée.

Nous avons bien entendu discuté aussi de la question chypriote. J’ai souligné la nécessité de parvenir à une solution juste et équitable dans le cadre des résolutions de l’ONU, dans l’intérêt du peuple chypriote dans son ensemble, Chypriotes grecs et Chypriotes turcs, solution qui rendra l’île de Chypre fédérale réunifiée un Etat normal de la région et un pays normal de l’Union européenne. Et bien évidemment, je pense que nous devons, dans ce nouvel effort, éviter les erreurs du passé. Et c’est pourquoi j’ai fait valoir la nécessité de nous mettre d’accord sur l’organisation des rencontres préparatoires sur la question de la sécurité qui concerne la Grèce et la Turquie.

J’ai, dans le même temps, signalé l’importance que revêt le respect du droit international en Méditerranée orientale et bien évidemment la nécessité de faire de l’énergie un pont de coopération et non un objet de discorde dans la région. Et, nous avons d’ores et déjà établi une coopération sur un grand nombre de projets énergétiques tels que le gazoduc TAP. Nous voudrions avoir une coopération plus élargie, comme sur le projet de Turkish Stream.

Bien évidemment, puisque nous voulons rétablir l’agenda positif dans le cadre de nos pourparlers, nous avons discuté de l’économie, de nos relations économiques, des pas à entreprendre en vue d’améliorer la vie de nos citoyens dans la région.

Nous sommes convenus d’œuvrer afin que d’ici à l’été nous puissions rendre opérationnelle la ligne maritime entre Izmir et Thessalonique.

Et nous sommes convenus de procéder à l’organisation d’un nouveau forum d’affaires qui mettra en valeur les opportunités offertes en matière de coopération, surtout maintenant que la Grèce est sortie de la crise qui l’a tourmentée les dernières années.

Nous avons bien entendu discuté de la question des réfugiés, de notre coopération dans le cadre de la Déclaration Union européenne-Turquie et des possibilités offertes pour réduire les flux, ainsi que de la nécessité d’augmenter les retours de migrants et de faire face aux réseaux des passeurs.

Nous nous sommes mis d’accord sur la nécessité aussi d’établir une coopération étroite en faveur de la promotion des relations entre l’UE et la Turquie, en soulignant le soutien qui doit être accordé à la Turquie, vu qu’elle a accueilli plus de 4 millions de réfugiés et de migrants.

Et nous avons discuté de la perspective de révision de l’union douanière entre l’Union européenne et la Turquie, dans l’intérêt, entre autres, de tous les pays de la région.

Et, bien évidemment, l’occasion m’a été offerte encore une fois de signaler le soutien ferme de la Grèce à la perspective d’adhésion de la Turquie.  Ce qui sera tant dans l’intérêt de la Turquie que dans celui de l’Europe. Et, bien entendu, ce parcours, ce parcours d’adhésion peut contribuer à la reprise d’importantes réformes démocratiques qui ont eu lieu les années dernières, des réformes qui devront bien entendu être renforcées.

Pour ce qui est de la question épineuse des huit militaires, à l’égard de laquelle la justice grecque a pris des décisions bien claires, j’aimerais déclarer encore une fois que la Grèce, en tant qu’Etat de droit, doit faire respecter les décisions de la justice.

Les putschistes ne sont bien évidemment pas les bienvenus en Grèce. Toutefois, ce qui est important à l’heure actuelle est de renforcer notre coopération dans le domaine de la sécurité en vue de faire face efficacement aux réseaux des passeurs qui sont actifs en Egée et à Evros, mais aussi de faire face à toute organisation criminelle, à toute personne suspecte voulant nuire aux relations de bon voisinage et à la bonne coopération entre les deux pays. Par conséquent, nous sommes convenus d’intensifier la coopération dans le domaine de la sécurité entre les ministères compétents en la matière.

Je voudrais donc, en guise de conclusion, remercier encore une fois le Président Erdogan de son invitation de visiter Ankara et demain je me déplacerai à Istanbul, où j’aurai l’occasion aussi de visiter Chalki, en vue de m’entretenir avec le Patriarche.

Je pense qu’il existe un fort potentiel dans la période à venir d’investir dans l’agenda positif des relations entre les deux pays. La période que nous traversons est particulière. La Grèce est de retour sur les marchés, après une crise de plusieurs années, et elle a des possibilités. Nous réglons aussi des problèmes demeurés en suspens depuis des décennies avec notre voisin au nord, la Macédoine du Nord.

Nous devons et pouvons, à notre avis, créer les conditions favorables à l’instauration d’un climat de sécurité, de paix et de coopération en Egée ce qui sera dans l’intérêt des deux peuples et des deux pays et, bien évidemment cela requiert une approche prudente. Nous voulons maintenant jeter les bases afin de pouvoir à un certain moment construire car sans bases on ne sera pas prêt à construire nos relations.

Par conséquent, l’objectif de cette rencontre était de créer les conditions nécessaires qui nous permettront par la suite de faire des pas historiques dans les relations gréco-turques. Je pense par conséquent que dans ce cadre cet entretien a été extrêmement réussi, efficace et sincère et je tiens à vous remercier encore une fois.

JOURNALISTE : Je souhaiterais tout d’abord poser une question au Premier ministre grec : compte tenu du fait que les relations entre les deux pays sont traditionnellement tendues, que des questions difficiles les divisent, qu’il existe des problèmes, des questions complexes, qui parfois mettent à dure épreuve les relations entre les deux pays à plusieurs niveaux, pourquoi à votre avis, ce choix a-t-il été fait ? Pourquoi avez-vous accepté cette invitation en cette conjoncture ? Certains critiquent le fait que le choix de cette période n’était pas le meilleur. Je serai intéressé d’entendre le commentaire du Président Erdogan également. Merci.

PREMIER MINISTRE : Je pense avoir répondu à cette question en émettant un commentaire en tout début concernant la visite du Président Erdogan à Athènes en décembre 2017. Je pense que deux pays voisins, notamment lorsqu’ils ont des questions à résoudre, se doivent de se consulter régulièrement, de maintenir les voies de communication ouvertes et, qui plus est, au niveau le plus élevé. S’il n’y avait pas de questions à résoudre, ces contacts étroits et réguliers, n’auraient aucun sens. Je pense donc que les critiques éventuellement émises mènent, si l’on y réfléchit, dans une impasse, à une situation d’inertie, mais aussi des voies dangereuses. Si je n’avais pas cette communication régulière avec le Président Erdogan, nous ne pourrions faire face à des questions cruciales, où parfois nous nous sommes retrouvés face à des dangers que nous avons pu éviter. Si je n’avais pas la possibilité de prendre le combiné pour appeler le Président et vice-versa, nous nous serions très probablement retrouvés sans intentions aucune – et c’est le pire – face à des escalades dangereuses. Je considère comme très positif le fait qu’il y ait ce niveau de communication et d’honnêteté entre nous et je pense que c’est la base pour pouvoir avancer vers des discussions encore plus constructives et substantielles, qui donneront lieu à des décisions précises. En montant sur cette tribune, le Président m’a dit que nous n’avions pas d’accord à signer aujourd’hui. Je lui ai rétorqué que cela sera probablement le cas la prochaine fois que nous nous rencontrerons.

JOURNALISTE : Tout d’abord, Monsieur le ministre, le mouvement Gülen dans notre pays constitue une ligne rouge. Il y a huit officiers qui ont fuit dans votre pays. Certes vous savez que ces personnes se distinguent des autres dans le sens où elles étaient animées d’une intention criminelle vis-à-vis de notre Président. Pouvez-vous nous dire si vous avez l’intention de les rendre à la Turquie ?

PREMIER MINISTRE : Je pense que ce sujet a été épuisé lors de nos nombreuses discussions. Je souhaiterais, encore une fois, réitérer l’opposition catégorique du gouvernement grec, de la Grèce, mais aussi du peuple grec, à tous ceux qui ont essayé de renverser le gouvernement démocratiquement élu en Turquie. Et j’aimerais encore une fois dire, pour ce qui est de ma position politique, que la Grèce est un pays soutenant la démocratie et qu’elle n’a nulle intention de défendre ou de favoriser des putschistes ou des actes contraires à la stabilité et au fonctionnement démocratique et sans heurts du pays voisin. Cela étant, je pense qu’il est très clair que la Grèce a son propre système judiciaire. L’indépendance de la Justice est pleinement respectable et, bien entendu, la séparation des pouvoirs est une condition intangible de la Constitution grecque. Il y a eu certaines décisions de la Justice grecque que nous nous devons de respecter et que nous respectons.

Cela étant, je pense que ce qui revêt une importance particulière est ce que je vous ai dit tout à l’heure, à savoir que nous avons discuté avec le Président Erdogan sur la question de savoir dans quelle mesure nous pourrons rendre plus efficace notre coopération dorénavant dans le domaine de la sécurité, de la lutte contre l’activité criminelle des réseaux de passeurs ou des terroristes à nos frontières. Et dans ce domaine, je pense que nous avons pris certaines initiatives qui devraient bientôt porter leurs fruits.