JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, merci d'être venu. La situation actuelle est particulière – je ne sais pas si vous avez pu dormir cette nuit…
G. GERAPETRITIS : Nous avons passé une autre nuit blanche, malheureusement, et pas pour une bonne raison. À l'aube, comme vous le savez, Israël a attaqué l'Iran. Tout le mécanisme du ministère des Affaires étrangères, la cellule de gestion des crises, a dû être activé très rapidement afin que nous puissions répondre aux demandes immédiates, à savoir la sécurité des citoyens grecs en Israël, en Iran et dans la région élargie.
JOURNALISTE : Comment percevons-nous cette attaque ? Israël poursuit son offensive. Nous attendons toutefois la réaction de l'Iran.
G. GERAPETRITIS : Je pense qu'il s'agit d'une escalade importante, qui survient en plein milieu des négociations entre l'Iran et les États-Unis sur la gestion de l'arsenal nucléaire iranien. La réalité est que l'arsenal nucléaire iranien constitue un facteur potentiel de déstabilisation dans la région. D'autre part, ce qui est maintenant nécessaire, c'est de garder son sang-froid et d'éviter toute nouvelle escalade. Nous nous attendons bien sûr, comme vous le comprenez, à des représailles de la part de l'Iran. Je pense qu'il faut une grande mobilisation, à laquelle la Grèce contribuera en tant que membre élu du Conseil de sécurité. J'ai déjà pris contact avec nos alliés dans la région, qui sont eux aussi en état d'alerte maximale. Je pense qu'une grande alliance est nécessaire pour éviter une nouvelle escalade. À l'heure actuelle, cependant, les développements dans la région suscitent une très grande inquiétude. Il s'agit d'un champ de mines potentiel et il est important que nous puissions tous, ensemble et de manière multilatérale, par l'intermédiaire d'organisations internationales et des pays qui exercent une influence réelle, limiter les dégâts.
JOURNALISTE : Y a-t-il un risque d’ingérence des États-Unis ?
G. GERAPETRITIS : Le Secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio, a clairement affirmé qu'il n'y avait pas d'ingérence des États-Unis et qu'il n'y en aurait pas. Nous nous en tenons à cette déclaration. La réalité est que les États-Unis déploient des efforts importants pour contrôler la situation dans la région élargie, en particulier en ce qui concerne les pays qui constituent, il est vrai, un facteur important de déstabilisation, comme l'Iran. Je pense que le rôle des États-Unis doit être actif, mais pour l'instant, aucune implication ne semble se dessiner.
JOURNALISTE : J'ai une impression, je ne sais pas, mais c'est ma propre impression, bien sûr. On constate une incapacité à contenir M. Netanyahu à quelque niveau que ce soit – nous avons le sentiment que M. Trump ne voulait pas vraiment que cette attaque ait lieu, c'est notre impression – et ce, sur plusieurs fronts. Est-ce vraiment comme nous le pensons, ou avez-vous également cette impression ?
G. GERAPETRITIS : La situation géopolitique est très complexe. Je pense qu'en ce moment, ces 20 derniers mois je dirais, nous vivons la situation la plus difficile et la plus incertaine depuis la Seconde Guerre mondiale. Et cela parce qu'il existe de nombreux foyers de tension à l'échelle mondiale, des foyers qui, historiquement, ont toujours été à l'origine de conflits très violents.
À l'heure actuelle, il y a la réalité en Israël, que nous vivons tous, la réalité à Gaza. J'ai le sentiment que les États-Unis tentent d'apaiser autant que possible les tensions. J'ai eu deux contacts avec Marco Rubio ces derniers mois et nous avons discuté de ces questions. J'ai le sentiment qu'il existe actuellement une tendance à surestimer nos intérêts nationaux et à ignorer les risques potentiels pour l'architecture mondiale de sécurité. Nous traversons une période de bouleversements majeurs de l'architecture de sécurité telle qu'elle s'est constituée après la Seconde Guerre mondiale, voire de remise en cause des grandes organisations internationales, du multilatéralisme international et de l'Organisation des Nations Unies. Ce ne sont malheureusement pas de bonnes nouvelles et nous devons tous faire de gros efforts. Et le rôle que joue la Grèce, si vous me le permettez, est extrêmement important dans ce domaine. Hier, nous avons eu un vote à l'Assemblée générale des Nations Unies. Une résolution concernant Gaza, demandait un cessez-le-feu immédiat, la libération des otages et la levée du blocus afin que l'aide humanitaire puisse être acheminée et apaiser une situation qui a dégénéré en une crise humanitaire majeure.
JOURNALISTE : Donc, nous ne sommes pas à 100 % en faveur d'Israël.
G. GERAPETRITIS : Je ne pense pas que quiconque nous ait accusés d'être à 100 % en faveur d'Israël.
JOURNALISTE : L'opposition.
G. GERAPETRITIS : Écoutez, je voudrais prendre position sur cette question. En ce qui concerne les questions géopolitiques et nationales, il est bon de toujours faire preuve de retenue et de ne pas tout jeter dans le moulin de la confrontation politique. La Grèce a adopté une position de principe sur toutes les questions qui agitent actuellement le monde, et en particulier sur la question de Gaza. Nous avons voté toutes les résolutions des Nations Unies. La Grèce a elle-même été à l'origine de la plus importante et la plus significative déclaration commune jamais adoptée sur la protection des civils dans les conflits armés, et en particulier à Gaza, avec 80 pays qui se sont ralliés à la résolution grecque. Hier, nous avons pris position. Nous avons choisi le camp de la paix, du règlement pacifique des différends. Il est absolument essentiel, à l'heure actuelle, que l'aide humanitaire soit aussi importante et aussi fluide que possible. Malheureusement, nous assistons à des phénomènes sans précédent, tels que des attaques contre des missions humanitaires. C'est quelque chose qui, malheureusement, s'est intensifié. La protection de l'aide humanitaire, la protection de tous ceux qui accomplissent une mission humanitaire, mais aussi une mission d'information, comme les journalistes, doivent, je pense, bénéficier d'une protection absolue.
JOURNALISTE : La Grèce est-elle intervenue auprès de Netanyahu ? En tant qu'alliés d'Israël, étant donné les bonnes relations entre M. Mitsotakis et M. Netanyahu, une intervention sur tout ce qui se passe ces derniers temps à Gaza, mais aussi sur ce qui s'est passé hier, est-elle prévue, plus récente ?
G. GERAPETRITIS : Comme vous le savez, la Grèce est un partenaire stratégique d'Israël, mais elle entretient également d'excellentes relations avec tous les pays arabes de la région. J'ai moi-même voyagé à plusieurs reprises dans la région. Je me suis rendu deux fois au siège de l'Autorité palestinienne, à Ramallah. Je suis en contact régulier avec le Premier ministre de l'Autorité palestinienne. Nous sommes parmi les premiers à fournir une aide à l'Autorité palestinienne. Et bien sûr, nous sommes ceux qui diront la vérité sans détours. Et nous le disons avec courage, car les amis et les alliés doivent dire la vérité, et la vérité est qu'à l'heure actuelle, la situation a vraiment dépassé les limites. Nous comprenons la nécessité d'une protection contre la menace. Nous comprenons la nécessité pour Israël de coexister harmonieusement et d'avoir des garanties de sécurité dans une région extrêmement difficile. D'un autre côté, cela ne peut légitimer n'importe quelle réaction.
JOURNALISTE : En effet. Passons maintenant à la question des parcs marins, qui est d'actualité, puisque le Premier ministre l'a annoncée. On vous reproche en substance que même dans le cas des parcs marins, vous agissez de manière à ne pas déranger la Türkiye. En d'autres termes, nous choisissons la mer Ionienne et les Cyclades du Sud. Est-ce bien le cas ?
G. GERAPETRITIS : Je reviens à ma position initiale, à savoir que, malheureusement, la confrontation politique a conduit le débat sur les questions nationales à un niveau très bas. Que ce soit par ignorance ou pour des raisons purement partisanes, nous nous retrouvons à débattre de questions qui sont objectives et avérées. Et, si vous me le permettez, je ne le fais pas souvent, mais je dirais que le débat repose sur une base hypocrite. Où étaient donc tous ceux qui critiquent aujourd'hui la création de ce type de parcs marins ? Où étaient ceux qui critiquent aujourd'hui l'aménagement du territoire maritime qui, en réalité, définit pour la première fois dans un texte international les limites extrêmes du plateau continental potentiel de la Grèce ? Où étaient ceux qui auraient pu convaincre des géants tels que Chevron et Exxon de nos droits souverains ? Où sont-ils, alors que nous, sur le terrain, nous prouvons concrètement – et pas seulement avec des paroles en l’air - que nous défendons notre souveraineté et nos droits souverains. Je vais vous parler plus précisément des parcs marins. Le Premier ministre a annoncé l'année dernière, lors d'un grand événement international organisé par la Grèce sur la protection des océans, la création de deux parcs marins. Un parc marin dans la mer Ionienne et un autre dans la mer Égée, d'une superficie de 8 000 km². C'est exactement ce qui se passe aujourd'hui. En d'autres termes, nous avons délimité une zone de plus de 8 000 km², comme nous l'avons déjà dit. Cette zone a été délimitée sur la base de critères purement environnementaux. Il n'y a donc aucun critère géopolitique. De plus, je tiens à préciser qu'il s'agit de la première action dans la mer Égée. D'autres actions suivront. Il ne pouvait en être autrement. La mer Égée ne constitue pas une unité environnementale unique. Il est évident que d'autres mesures suivront pour protéger les eaux.
JOURNALISTE : Nous allons donc descendre vers la mer Égée et plus bas, en gros ?
G. GERAPETRITIS : Bien sûr, il y aura une nouvelle répartition des parcs marins à l'avenir. Ce que nous avons préféré, et ce n'est pas pour des raisons géopolitiques – nous n'avons peur de rien ni de personne –, c'est de commencer par les environnements les plus sensibles sur le plan écologique. Et l'écosystème le plus sensible est celui des Cyclades du sud, car il compte le plus grand nombre de petites îles vulnérables.
JOURNALISTE : Vous ne vous êtes donc pas limités à cause de la Türkiye.
G. GERAPETRITIS : Il n'en est pas question et, dans tous les cas, vous savez, nous attendons les réactions de la Türkiye. C'est quelque chose qui, pour nous, n'est pas négociable. Il s'agit de la protection de l'environnement et de la protection de nos droits reconnus par le droit international.
JOURNALISTE : Je dis cela - je suppose que c'est ce que demande Yannis - dans le sens où nous écoutons Erdogan. Non, nous ne l’écoutons pas, c'est essentiellement ce qui ressort. Erdogan vient et dit : nous gelons tout, en substance, tant que nous sommes dans un processus de discussion, de calme, etc., nous ne faisons pas de recherches. Même les parcs marins, ne faites rien parce que je trouve tout cela un peu provocateur, etc. C'est un processus, c'est-à-dire que tout est gelé, en substance ?
G. GERAPETRITIS : Cher Stathis, avez-vous vu la carte du plan d'aménagement maritime ?
JOURNALISTE : Je pense l'avoir vue, telle qu'elle a été présentée.
G. GERAPETRITIS : Ce serait une bonne chose de la montrer maintenant pour que nous puissions voir si la Grèce a vraiment peur de quelque chose. Je suis très clair. La Grèce ne se définira jamais par autrui, du moins tant que le gouvernement actuel sera en place. Nous sommes en faveur de la paix, nous recherchons toujours des voies de communication et nous voulons la coexistence pacifique des peuples. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons entamé le dialogue avec la Türkiye, afin de pouvoir prévenir les crises. Tel est notre objectif. Nous respectons bien sûr les positions exprimées. Nous reconnaissons toutefois qu'à l'heure actuelle, la Grèce dispose de droits qui découlent du droit international. Après tout, la Grèce est partie à la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et il est exclu, je vous l'assure et je le dis catégoriquement, que la Grèce fasse quoi que ce soit en pensant aux réactions d'un tiers ou de la Türkiye.
JOURNALISTE : Pourquoi ? C'est en substance ce que mettent sur la table certaines personnes qui se trouvent... Je vais vous dire, M. Samaras, par exemple, l'a répété à plusieurs reprises. M. Valinakis, récemment, ancien vice-ministre, avec des propos qui, d'accord, sont des propos lourds. Ce que je veux dire, c’est que certains essaient encore, en réalité, de vous attribuer — disons une attitude d’apaisement, pour ne pas dire autre chose — parce que je trouve insultant de le dire au ministre des Affaires étrangères et au Premier ministre du pays, quel qu’il soit.
G. GERAPETRITIS : Malheureusement, ce type d’intolérance politique prévaut. Et elle prévaut surtout dans les questions nationales, car ce sont les questions nationales qui attisent les passions. C'est pourquoi je considère cela comme extrêmement dangereux. J'y reviendrai. Ceux qui ont occupé des fonctions publiques sont responsables devant l'histoire et je serai moi-même responsable devant l'histoire à un moment donné. Mais j'aurai des choses à dire, des choses objectives et incontestables. Je dirai donc que, alors que nous avions des centaines de milliers de migrants clandestins qui traversaient la mer Égée depuis la Türkiye, nous avons aujourd'hui une situation où il n'y a plus de migrants. En substance, tout cela s'est transformé en un tourisme amical qui renforce les économies locales. Alors que nous avions 7 000 violations de l'espace aérien national, nous avons aujourd'hui presque réduit à zéro le nombre de violations. Alors qu'il n'existait pas une seule carte indiquant nos droits souverains, nous disposons aujourd'hui d'un plan d'aménagement du territoire maritime, nous avons des parcs marins, nous avons des géants qui viennent sur notre plateau continental et dans notre zone économique exclusive potentielle. Ainsi, chacun dialogue avec l'histoire, sur la base de données objectives.
JOURNALISTE : Vous savez, cela me démange depuis un moment de vous poser cette question, à propos des critiques de M. Samaras et de M. Valinakis. Êtes-vous critiqué, parfois même personnellement, parce que vous n'êtes pas membre du parti de la Nouvelle Démocratie? Je veux dire, vous n'êtes pas issu du parti de la Nouvelle Démocratie.
G. GERAPETRITIS : Je ne voudrais pas le croire. Ce que je ressens vraiment, c'est que les personnes qui sont appelées à servir leur patrie de manière désintéressée ne devraient pas bénéficier d'un traitement privilégié. Mais, d'un autre côté, ils ne devraient pas non plus être une cible facile, car ils ne bénéficient peut-être d'aucune protection politique extérieure. Par idéologie, par vision du monde, j'ai choisi d'avoir un profil bas, de ne pas provoquer, de ne pas chercher à me mettre en avant. Cela ne m'intéresse pas – et je vous le dis catégoriquement et du fond du cœur – cela ne m'intéresse pas d'être populaire. Tout ce qui m'importe, c'est d'être utile à mon pays. Outre le grand honneur que cela représente, je ressens le devoir de servir au ministère des Affaires étrangères de la Grèce. Tant que j'y serai, je m'acquitterai de cette tâche avec le sens du devoir. Mais je ne sacrifierai jamais ma conscience pour être apprécié.
JOURNALISTE : Très bien, c'est clair.
JOURNALISTE : Avant de passer à la Libye, excusez-moi, M. Mitsotakis rencontrera-t-il M. Erdoğan en juillet ?
G. GERAPETRITIS : Les deux dirigeants se trouveront en juin à La Haye dans le cadre de la conférence de l'OTAN. Il est possible qu'ils aient une brève rencontre. Rien n'a encore été organisé. Il est trop tôt. Le Conseil de coopération de haut niveau sera organisé à une date qui sera choisie par les deux dirigeants. Aujourd'hui, comme vous le savez, l'Agenda positif se déroule à Ankara, c'est-à-dire que les Secrétaires d’Etat chargés de l'Agenda positif se sont réunis. Hier, nous avons eu la réunion sur le dialogue politique. Ce qui est important, c'est que pour la première fois, la Grèce et la Türkiye discutent dans le cadre d'un dialogue structuré. Un dialogue qui a des limites, des procédures, dont nous connaissons les thématiques et qui, pour cette raison, produit à mon avis des résultats utiles. Si vous me demandez si les questions majeures, qui remontent à plusieurs décennies, seront résolues, je vous répondrai que nous ne sommes pas près de le faire. Mais il est important, malgré nos divergences reconnues, que nous puissions discuter avec sérénité. Ce que nous ne nous attendions pas à voir se produire, nous ne sommes ni naïfs ni utopistes, c'était que, du jour au lendemain, en moins de deux ans, ce dialogue structuré permette de résoudre des questions qui se posent depuis des décennies, telles que la délimitation des zones maritimes. Mais en respectant ces divergences et en les reconnaissant, nous pouvons discuter, comme le font et le doivent deux États voisins, afin de ne pas créer de tensions. Je voudrais dire quelque chose, excusez-moi d’abuser de votre temps. Vous voyez tous les jours que nous vivons une époque imprévisible. On ne sait jamais vraiment ce que demain nous réserve. Hier, la situation était relativement calme dans l'ensemble du Moyen-Orient, et aujourd'hui, la donne a complètement changé.
JOURNALISTE : Selon des informations qui me sont tout à l’heure parvenues, l’Iran a frappé Israël avec des drones il y a quelques instants.
G. GERAPETRITIS : Nous attendons des informations dans les prochaines heures. Des instructions très précises ont été données à nos ambassades dans la région. À l'heure actuelle, nousrecensons tous les Grecs qui se trouvent en Israël. Il y a environ 4 500 Grecs, d'origine grecque, et des membres de leur famille qui se trouvent en Israël. Des numéros de téléphone ont été communiqués afin qu'ils puissent contacter immédiatement notre ambassade à Tel-Aviv et le consulat à Jérusalem. Nous avons également recensé les Grecs se trouvant à Téhéran, qui sont entre 50 et 70 personnes. Un effort considérable est déployé. Si nécessaire, un plan d'évacuation sera mis en place. Un plan d'évacuation existe déjà et sera mis en œuvre si nécessaire.
JOURNALISTE : Pour ceux qui veulent partir.
G. GERAPETRITIS : Pour ceux qui veulent quitter le pays.
JOURNALISTE : Bon, abordons un peu le mémorandum turco-libyen. Vous pensez donc, vu les articles selon lesquels le maréchal Haftar serait en discussion avec la Türkiye, que nous avons commis une erreur en prenant le parti du maréchal Haftar dans la guerre civile ? Ou avons-nous négligé nos relations avec lui au cours des années suivantes, ce qui a permis à la Türkiye de se rapprocher de lui et de gagner du terrain ?
G. GERAPETRITIS : Les phénomènes géopolitiques sont beaucoup plus complexes, si vous me permettez. La réalité est que la Libye est un État qui se trouve actuellement sous une pression énorme. Un État qui est essentiellement divisé. Il y a le gouvernement de la Libye occidentale et l'administration de la Libye orientale. Nous sommes en fait face à une division nationale. Nous assistons à des conflits armés permanents sur le territoire. Il y a une très grande faiblesse économique. Nous comprenons que l'environnement est extrêmement complexe. Si vous me demandez mon avis, la Grèce doit entretenir des relations avec tous ses partenaires. Elle doit adopter une position équilibrée. Dès mon entrée en fonction, j'ai demandé que notre ambassade à Tripoli et notre consulat àBenghazi soient opérationnels afin que nous disposions d'informations et puissions assurer notre présence.
JOURNALISTE : N'étaient-ils pas opérationnels ?
G. GERAPETRITIS : Ils ont été rendus actifs. Il y a eu une période d'inactivité pendant un certain temps en raison de la situation belliqueuse dans la région. Nous avons veillé à ce que les canaux de communication soient réactivés et, à l'heure actuelle, le niveau de coopération est satisfaisant. Si vous me posez la question de l'infiltration turque, la Türkiye a toujours été présente. Et c'est d'ailleurs cette ingérence qui a conduit au mémorandum turco-libyen de 2019 et à sa notification à l'Organisation des Nations Unies en 2020.
JOURNALISTE : Mais pas avec Haftar...
G. GERAPETRITIS : Ce qu'il faut faire maintenant, c'est montrer sans relâche que le mémorandum turco-libyen est sans fondement et nul. Et il est sans fondement et nul, pas seulement parce qu'il a été voté et activé par des organes non légitimes. Il est sans fondement et nul parce qu'il viole clairement le droit de la mer, car la Türkiye et la Libye n'ont pas de côtes qui se font face et ne peuvent donc conclure aucun accord de délimitation. Il en va de même pour la Libye orientale. Je tiens à vous dire qu'à l'heure actuelle, nous collaborons également avec l'Égypte sur cette question. La Libye, le gouvernement de l'est de la Libye, le Parlement, a décidé de mettre en place une commission qui ne concerne pas la question turco-libyenne, mais les délimitations en général. La Grèce est toujours disposée à délimiter ses frontières avec la Libye. Je me rendrai moi-même sur place dans les tout prochains jours...
JOURNALISTE : Vous y allez, n'est-ce pas ?
G. GERAPETRITIS : Bien sûr, je me rendrai sur les deux côtés. Le voyage est déjà en cours d'organisation, afin qu'il ait des résultats fructueux. Nous comprenons que les relations transactionnelles dans les questions diplomatiques ont toujours une grande importance.
JOURNALISTE : Leur avons-nous refusé beaucoup de demandes ? Par exemple, j'ai lu ici et là dans différentes sources qu'il y avait des demandes de la part de la Libye et de M. Haftar qui n'ont pas été satisfaites.
GERAPETRITIS : Il n'y a pas de problème de ce genre. Ce qui est vrai, c'est que la situation est extrêmement instable. Et si vous me demandez mon avis, il vaut mieux ne pas se fier exclusivement à un seul camp, mais essayer de maintenir autant de canaux de communication que possible. La diversification diplomatique nous aide à adopter une position équilibrée. Ne regardons pas seulement l'exemple de la Libye, mais aussi celui du Moyen-Orient. On ne peut pas, à l'heure actuelle, être trop dépendant d'un seul camp. Et je pense que cela a été démontré de la manière la plus flagrante avec l'invasion de l'Ukraine par la Russie. Toute l'Europe et la Grèce avaient développé une dépendance excessive à l'égard de la Russie en matière d'énergie, ce qui créait les conditions d'un effondrement total du mix énergétique du pays. Nous avons réussi en très peu de temps à diversifier notre approvisionnement et nous pouvons aujourd'hui nous féliciter d'avoir atteint une autonomie énergétique qui n'avait jamais existé auparavant. Nous disposons d'un mix énergétique dans lequel les énergies renouvelables jouent un rôle prépondérant, ce qui, par définition, crée des conditions plus favorables à l'autosuffisance et nous permet de mener des négociations diplomatiques dans des conditions plus avantageuses.
JOURNALISTE : Passons maintenant à l'Égypte, à l'affaire du monastère du Sinaï. Avons-nous perdu cette bataille ? Car ce qu’on vous reproche est que le gouvernement grec a perdu une bataille au monastère du Sinaï et que la propriété est désormais officiellement revenue à l'Égypte.
G. GERAPETRITIS : La facilité avec laquelle on dit que des batailles sont perdues relève soit de la futilité, soit de l'ignorance. Je ne sais pas laquelle des deux est la bonne. Mais je répète que lorsqu'on veut se prononcer sur des questions de politiqueétrangère, la première chose à faire est deconnaître les faits. Malheureusement, dans le cas du Sina, beaucoup ont soulevé des questions qui ne correspondaient pas à la réalité. Et permettez-moi de dire que la plupart des déclarations qui ont été faites n'étaient pas le fruit d'une étude de la décision judiciaire rendue, car celle-ci a été rendue bien après les déclarations. Je vais vous exposer les faits. Le monastère Sainte-Catherine du mont Sinaï existe depuis 15 siècles. C'est un véritable bastion de l'orthodoxie, le plus ancien monastère encore en activité. L'État grec a l'intention de soutenir le monastère quelles que soient les circonstances. La question de la propriété ne concerne pas seulement les lieux de culte proprement dits, mais aussi les terrains environnants, c'est-à-dire les terrains non consacrés au culte, les fermes, les installations, etc.
JOURNALISTE : Parce que cela sert essentiellement à l'approvisionnement du monastère, si nous comprenons bien.
G. GERAPETRITIS : Parce qu'ils sont utilisés par les moines. La propriété était contestée depuis longtemps. Un litige a été engagé par le gouvernement local du Sinaï, notre région, pour ainsi dire, qui portait précisément sur la question de la propriété. Et le gouvernement du Sinaï a gagné en première instance, c'est-à-dire que nous avons perdu le premier procès. Un appel a été interjeté, qui devait trancher les questions en litige. Dans l'intervalle, M. Stathis, il y a eu une tentative de règlement extrajudiciaire. Le règlement à l'amiable aurait signifié que les parties renonçaient à leur litige, afin qu'il n'y ait pas de décision judiciaire et que le statu quo soit maintenu. Toutes les discussions ont principalement porté sur cette base. Un tel compromis extrajudiciaire n'aurait pas permis de restituer la propriété au monastère. Il aurait fallu beaucoup plus de démarches juridiques. Ce qui est ressorti au bout du compte, c'est une décision de justice qui, pour simplifier un peu les aspects juridiques complexes, contient deux éléments. Le premier est qu'elle reconnaît le caractère cultuel et orthodoxe du monastère à perpétuité. C'est un élément positif, car même cela…
JOURNALISTE : Cela a-t-il été contesté ?
G. GERAPETRITIS : Cela n'a jamais été contesté dans les faits, mais il n'y a jamais eu non plus de documentation réglementaire sur l'existence du monastère. Vous savez, bien qu'il existe depuis quinze siècles, le monastère n'avait pas de statut particulier. Il était considéré comme un site antique commun, comme tous les sites antiques d'Égypte, qui, selon la loi égyptienne sur les antiquités, appartiennent à l'État. La deuxième question soulevée par la décision était que la propriété des terrains environnants n'appartenait pas au monastère, mais à l'État égyptien, et que la propriété des lieux de culte n'était pas reconnue. La décision était plus floue en ce qui concerne les lieux de culte. C'est donc là où en est la situation à l'heure actuelle.
JOURNALISTE : La décision de justice peut-elle être infirmée ?
G. GERAPETRITIS : Je vais vous répondre tout de suite. Les grands problèmes du monastère, à mon avis, et je tiens à préciser que mon implication est évidemment postérieure, dans le cadre d'une tentative avec le gouvernement égyptien, avec laquelle nous entretenons une relation stratégique très importante, de trouver un moyen de préserver le caractère cultuel et, bien sûr, le statu quo qui existait auparavant. Ce qui est le plus important, si vous me permettez, d'après l'étude que j'ai menée, c'est tout d'abord que le monastère acquière une personnalité juridique. Il est inconcevable que ce monastère n'ait aucune personnalité juridique depuis quinze siècles et soit traité comme n'importe quel autre site antique en Égypte. Malheureusement, nous n'y sommes pas parvenus pendant des décennies, voire des siècles.
JOURNALISTE : Est-il possible de négocier cela maintenant ?
G. GERAPETRITIS : Et deuxièmement, nous devons, à mon avis, garantir la pérennité du monastère. Il est important que le caractère cultuel et orthodoxe soit consigné par écrit, mais la continuité du monastère doit également être inscrite dans la loi. Car à l'heure actuelle, les moines se trouvent là-bas avec des permis de séjour à durée limitée. L'Égypte pourrait à tout moment cesser de renouveler ces permis, ce qui mettrait de facto fin à la vie monastique. Pour moi, l'essentiel est donc le statut juridique et la continuité du monastère et, bien sûr, la garantie, dans la mesure du possible, de la propriété des lieux de culte. Si vous me demandez si cela peut se produire, je vous répondrai que nous sommes en pourparlers. Le climat est excellent avec l'Égypte. Nous soutiendrons de toutes nos forces le monastère, non pas parce qu'il est de confession orthodoxe grecque, mais parce qu'il est un symbole de la civilisation mondiale, un monument classé au patrimoine mondial de l'UNESCO, qui ne peut en aucun cas être altéré à l'heure actuelle. Et je tiens à vous dire que nous espérons avoir des nouvelles à ce sujet dans les prochains jours.
JOURNALISTE : Bien sûr.
JOURNALISTE : Merci beaucoup, Monsieur le Ministre.
G. GERAPETRITIS : Ce fut un grand plaisir et un honneur, merci.
Juin 13, 2025