Interview du ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis au journal « The Hindu » (06.02.2025)

Interview du ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis au journal « The Hindu » (06.02.2025)

JOURNALISTE : Quel est l'ordre du jour de votre prochaine visite en Inde ? Qu'espérez-vous obtenir en termes de coopération bilatérale au cours de cette visite, qui intervient un an après celle du Premier ministre Kyriakos Mitsotakis ?

G. GERAPETRITIS : La visite du Premier ministre grec en Inde il y a un an a en effet démontré notre engagement ferme à renforcer notre partenariat stratégique. Cette année, en 2025, nous célébrons le 75e anniversaire de nos relations diplomatiques. Aujourd'hui (jeudi 6 février 2025), je rencontrerai mon homologue, le ministre des Affaires étrangères, M. Subrahmanyam Jaishankar, afin de discuter des possibilités importantes de développer davantage nos relations bilatérales dans divers domaines, notamment la sécurité maritime, le transport maritime, le commerce, l'investissement, la culture et le tourisme. L'Inde et la Grèce sont des piliers de stabilité dans leurs régions géographiques respectives, à savoir l'Indo-Pacifique et la Méditerranée. La Grèce, en tant que plus ancienne démocratie, partage des liens étroits avec l'Inde, qui est la démocratie la plus peuplée de l'histoire. Nos deux pays présentent les caractéristiques de grandes nations fondées sur des civilisations anciennes qui ont influencé et enrichi l'humanité de manière décisive.

JOURNALISTE : Les échanges commerciaux entre l'Inde et la Grèce restent très faibles par rapport à d'autres partenaires, mais l'ambition affichée est de les doubler pour atteindre environ 4 milliards de dollars d'ici à 2030. Quels sont les principaux défis liés à cette croissance, qui est de l'ordre de 1,9 milliard de dollars, et quels sont les secteurs les plus prometteurs ?

G. GERAPETRITIS : Les relations économiques et commerciales entre la Grèce et l'Inde présentent un important potentiel inexploité. Nous souhaitons renforcer les flux commerciaux dans les deux sens. Les domaines d'intérêt particulier comprennent les matériaux de construction, les aliments et les boissons, ainsi que les énergies renouvelables. Comme convenu lors de la visite du Premier ministre Modi à Athènes en 2023, nos pays se sont engagés à doubler le commerce bilatéral d'ici 2030. L’ élévation des relations entre l'UE et l'Inde en un partenariat stratégique nous a permis d'aborder conjointement des questions internationales. Lorsque la coopération commerciale entre l'Inde et l'UE progressera avec la conclusion de l'accord de libre-échange, nous nous attendons à ce que le commerce bilatéral augmente de manière significative.

JOURNALISTE : Comment la guerre Israël-Gaza a-t-elle affecté les projets de corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEEC) ? Dans quelle mesure ce corridor est-il viable aujourd'hui et que faudra-t-il pour relancer l'IMEEC au milieu du conflit actuel au Moyen-Orient, étant donné que les pays fondateurs impliqués n'ont même pas réussi à tenir une réunion depuis septembre 2023 ?

G. GERAPETRITIS : La Grèce soutient pleinement le projet visionnaire du corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe et aspire à être la porte d'entrée naturelle de l'Inde vers l'Europe et au-delà. Compte tenu de notre position géostratégique, de notre statut de plaque tournante régionale de l'énergie et de notre leadership dans le domaine de la marine marchande mondiale, nous envisageons de jouer un rôle essentiel.

Cependant, nous considérons également que l'IMEEC est plus qu'un simple corridor économique. Il comporte une forte composante géostratégique. Il a le potentiel de devenir un corridor de paix, de stabilité et de prospérité. Il renforcera considérablement la coopération entre les pays participants, pansera les plaies de la région au sens large et nous aidera à accroître notre solidarité et notre résilience face aux défis à venir. La crise actuelle au Moyen-Orient a retardé la planification du projet, mais elle ne doit pas remettre en cause la raison d'être de l'IMEEC. C'est notre détermination - celle de l'Inde, de la Grèce et de nos partenaires intermédiaires - qui permettra à ce projet de paix et de prospérité d'aboutir.

JOURNALISTE : Comment l'Inde et la Grèce vont-elles améliorer leur connectivité, étant donné qu'il n'y a pas de vols directs à l'heure actuelle ?

G. GERAPETRITIS : Des vols directs entre l'Inde et la Grèce agiraient sans aucun doute comme un catalyseur pour rapprocher nos deux pays, promouvoir les contacts entre les peuples et approfondir nos relations économiques et commerciales. L'entrée en vigueur de l'accord bilatéral sur les services aériens en 2022 a créé le cadre nécessaire au développement de services aériens directs. Nous saluons les projets des compagnies aériennes indiennes et grecques de relier les villes de l'Inde et de la Grèce par des vols directs et nous attendons avec impatience leur mise en place.

JOURNALISTE : La Grèce est-elle en pourparlers avec des groupes indiens concernant des ports qui faciliteraient les routes commerciales ? Selon des informations, le groupe Adani serait en pourparlers pour acquérir un terminal à Kavala ou à Volos. Pourriez-vous confirmer cette information ?

G. GERAPETRITIS : La Grèce se félicite de l'intérêt potentiel des entreprises indiennes à investir dans les ports grecs, car nous nous attendons à ce que cela conduise à la modernisation et à l'expansion de l'infrastructure portuaire de notre pays. Ceci est conforme à l'ambition de la Grèce d'être la porte d'entrée du corridor pionnier de l'IMEEC vers le marché européen. 

En termes d'infrastructures portuaires, les ports grecs sont stratégiquement situés au carrefour de l'Europe, de l'Afrique et de l'Asie, ce qui en fait des plaques tournantes de transport idéales pour relier ces trois continents. Plusieurs ports grecs sont déjà des plaques tournantes du commerce de transit et nous avons pour objectif de renforcer leur capacité, d'accroître la connectivité et de promouvoir davantage les services de transport maritime.

JOURNALISTE : Votre gouvernement a promis de mettre en place des contrôles plus stricts de l'immigration clandestine. Avez-vous l'intention d'aborder cette question lors de votre visite en Inde ? Et comment la Grèce et l'Inde peuvent-elles collaborer ?

G. GERAPETRITIS : En tant qu'État de première ligne, la Grèce s'est engagée à protéger ses frontières, qui sont aussi celles de l'Union européenne. La Grèce mène le combat pour démanteler les réseaux de trafiquants qui exploitent la souffrance humaine. Parallèlement, nous avons amélioré les conditions d'hébergement des migrants et accéléré le traitement des demandes d'asile.

Dans l'ensemble, nous mettons en œuvre une politique migratoire stricte mais équitable. Ce que nous essayons de faire, c'est de transformer la migration irrégulière en canaux légaux et fonctionnels de mobilité humaine. À cet égard, le protocole d'accord sur la migration et la mobilité entre la Grèce et l'Inde, qui est actuellement en cours de négociation, est une étape essentielle vers le renforcement de notre coopération dans ce domaine. De nombreux visas d'entrée sont délivrés chaque année aux voyageurs indiens qui se rendent en Grèce. En 2024, l'ambassade de Grèce à Delhi a délivré plus de 30 000 visas d'entrée à des touristes, des étudiants, des travailleurs et des cadres d'entreprise. Nous souhaitons également développer notre coopération consulaire. Dans ce contexte, j'ai le plaisir de confirmer notre intention d'ouvrir deux nouveaux consulats grecs en Inde, à Mumbai et à Bangalore. Il s'agit d'une avancée décisive dans nos relations bilatérales et dans le renforcement des liens entre nos peuples.

JOURNALISTE : Quelles sont les priorités de la Grèce compte tenu de sa position au sein du Conseil de sécurité des Nations unies cette année ? Vous êtes l'un des rares dirigeants à avoir visité à la fois Tel-Aviv et Jérusalem, ainsi que Ramallah après le début du conflit. Que prévoyez-vous pour cette crise et pour la guerre Russie-Ukraine en 2025 ?

G. GERAPETRITIS : En tant que membre élu du Conseil de sécurité des Nations Unies, la Grèce joue un rôle essentiel dans l'élaboration de la politique internationale relative à l'architecture de la sécurité mondiale. Au cours de son mandat de deux ans, 2025-2026, la Grèce promouvra vigoureusement les six priorités qu'elle a fixées, à savoir le règlement pacifique des différends ; le respect du droit international ; les femmes, la paix et la sécurité ; le changement climatique et la sécurité ; les enfants dans les conflits armés ; et la sécurité maritime.

En ce qui concerne le Moyen-Orient, je me suis rendu à de nombreuses reprises dans la région depuis le début du conflit. En fait, je me rends en Inde immédiatement après une série de réunions au Qatar, en Israël, à Ramallah et en Jordanie, après avoir observé de près la situation sur le terrain. Les cessez-le-feu à Gaza et au Liban et l'ouverture du poste frontière de Rafah, associés aux nouvelles conditions en Syrie, constituent un tournant important et laissent espérer un apaisement des conflits. Quant à la guerre en Ukraine, alors que nous approchons de la troisième année depuis son début, il s'est avéré que l'agression de la Russie a été le conflit le plus sanglant en Europe depuis la Seconde Guerre mondiale. Nous nous opposons fermement à toute forme d'agression et soutenons une paix juste et durable en Ukraine, qui satisfasse les aspirations du peuple ukrainien à l'indépendance et à la sécurité.

La Grèce travaillera systématiquement au sein du Conseil de sécurité pour une paix durable dans ce paysage géopolitique en constante mutation. Notre devise est d'agir comme un pont entre le Nord et le Sud, l'Est et l'Ouest, en restant attachés au droit international et aux principes de la Charte des Nations Unies.

Février 6, 2025