G. GERAPETRITIS : Je tiens tout d'abord à vous remercier tous pour votre présence aujourd'hui. Ce jour n'est pas seulement, Monsieur le professeur, une journée qui symbolise la continuité, la préservation et le dynamisme de la langue grecque. C'est le jour de la Grèce et nous sommes convaincus que ce jour deviendra progressivement, dans le monde entier, le jour qui mettra en valeur la grandeur de l'Hellénisme universel. Car la langue n'est pas seulement un moyen d'expression, elle est la culture elle-même et, en fin de compte, la liberté.
J'ai eu le grand honneur de collaborer avec le professeur Babiniotis. Et je tiens à vous avouer que parmi mes préoccupations avec les relations gréco-turques, la Libye et la Syrie, ces discussions ont été les moments les plus agréables de l'année dernière, Monsieur le Professeur. Toutes ces discussions que nous avons eues sur la langue et sa continuité, les efforts que nous avons déployés avec les ministères de la Culture, de l'Éducation, des Cultes et des Sports, avec notre délégation et surtout avec le professeur de linguistique, M. Babiniotis, le professeur, M. Clairis, et leurs collaborateurs, ont abouti au résultat fructueux d’aujourd'hui.
Aujourd'hui, le monde entier parle le grec, Monsieur le professeur, et c'est un grand honneur pour notre pays, mais aussi une grande responsabilité, de préserver et de perpétuer ce joyau précieux que nous avons, la langue, qui a survécu pendant quatre mille ans, car la langue n'est pas seulement un moyen d'expression, c'est bien plus que cela, Monsieur le Professeur.
G. BABINIOTIS : Nous partageons cette opinion, Monsieur le professeur et ministre. C'est une joie particulière car la réunion d'aujourd'hui bénéficie de la présence des plus hauts dirigeants politiques et intellectuels. Et je suis heureux de voir dans l'auditoire des personnalités telles que le recteur de l'université d'Athènes et de l’Ecole polytechnique, ainsi que des professeurs de l'université d'Athènes qui se consacrent également à la langue et à la linguistique.
Je voudrais commencer par souligner quelque chose qui pourrait être utile sur le plan politique. Quoi donc ? Que sur cette question, la question nationale, qui est en fait la langue, il y a eu une sorte de consensus indirect, Monsieur le Premier ministre. En effet, en 2017, le parti SYRIZA a lancé une décision ministérielle visant à promouvoir la langue grecque comme langue mondiale. Mais cela n'a pas abouti. Et en mai 2024, j'ai relancé le sujet dans un article publié sur protagon.gr, ce qui a incité le PASOK à s'appuyer sur mon article et à demander au président du Parlement hellénique de l'époque de soutenir la mondialisation de la langue grecque, ce qui n'était pas possible sur le plan institutionnel. Parallèlement, le gouvernement grec a lancé cette initiative, avec M. Koumoutsakos, membre du corps diplomatique, qui s'est entretenu avec vous, Monsieur le Premier ministre, avec le ministre des Affaires étrangères, le professeur M. Gerapetritis, et avec l'ancien Secrétaire d’État aux Affaires étrangères, M. Kotsiras, dans le but d’encourager cette initiative. Et ensuite, il s'est adressé à nous, linguistes, en particulier à moi, pour que nous soutenions scientifiquement cette initiative, avec un texte difficile qui ne devait pas offenser les représentants des autres pays, en leur disant que la langue grecque est supérieure à leur langue, mais les convaincre du fait réel et historique que le grec est une langue de la civilisation qui a marqué la civilisation européenne, la civilisation occidentale et, à travers la civilisation européenne, toutes les formes de civilisation et, bien sûr, toutes les langues européennes et, à travers les langues européennes, d'autres langues plus largement.
Et comme vous l'avez toujours dit, Monsieur le ministre, mon cher professeur, ce que vous avez dit est important, à savoir que la langue et les mots ne sont pas seulement une fin en soi. C'est notre pensée, c'est le fonctionnement de l'esprit. En d'autres termes, les mots existent pour exprimer les concepts. Ils n'auraient aucune raison d'être s'il n'y avait pas les concepts que nous voulons exprimer. Et lorsque nous assemblons les concepts et créons les significations, nous assemblons alors les mots et créons les propositions. Avec la syntaxe, la langue sera à nouveau au service de la pensée. D'ailleurs, un grand philosophe, Husserl, a écrit dans un de ses livres en anglais que la langue n'a pas été créée simplement pour la communication, mais pour l'expression de la pensée. En d'autres termes, l'accent est mis sur la fonction de la pensée.
Et ce n’est pas seulement le vocabulaire qui est important, mais aussi, comme l'a dit le président de la République, la syntaxe et la grammaire qui jouent un rôle très important, car la syntaxe est le cœur de la langue. Simplement, les Grecs, ayant développé la philosophie, la science, le théâtre, tout ce qui constitue l’expression de la culture, ont été contraints de trouver, en même temps que les concepts, le moyen d'exprimer ces concepts. C'est ainsi qu'un vocabulaire énorme s'est développé dans tous les domaines, à propos duquel les Anglais disent : « The Greeks have a word for it », « Les Grecs ont un mot pour cela » - et ils ne le disent pas par hasard. C'est pour cette raison-là. Mais parallèlement, Platon, Aristote - pour rester dans le domaine de la philosophie - n'auraient pas pu s'exprimer avec des significations et des idées aussi profondes et complexes sans avoir développé en profondeur la syntaxe et la grammaire.
Ce n'est pas un hasard si le verbe grec compte 285 formes. Le verbe grec. Et en effet, dans le Thesaurus Linguae Graecae, où les textes grecs ont été enregistrés sous forme électronique, d'Homère aux historiens de la chute de Constantinople, les mots qui existent dans le trésor de la langue grecque sont au nombre de 105 millions. 105 millions de mots. Il ne s'agit pas de mots distincts, d'entrées d'un dictionnaire, mais des mots utilisés dans les 12 000 textes enregistrés. Et quand on parle de 12 000 textes, le plus grand philologue d'Europe, Ulrich Von Wilamowitz, a dit que les textes qui ont été conservés ne représentent qu'un cinquième du total. Si l'on prend donc comme base le chiffre 12, il aurait dû y avoir environ 60 000 textes. Mais comme ils n'ont pas tous été enregistrés, ni enseignés, ni utilisés, ils ont peu à peu disparu, et il ne reste donc que 12 000 textes de 4 000 auteurs.
G. GERAPETRITIS : La question, si vous me le permettez, monsieur le professeur, est de savoir combien de mots parmi les 105 millions du trésor sont utilisés aujourd'hui et si cette pauvreté lexicale, cette brachylogie, qui apparaît malheureusement aujourd'hui dans le discours public, peut être réversible. La réalité est que la langue grecque possède une richesse profonde. Elle a influencé par emprunt toutes les langues, continentales, européennes, même la langue espagnole, mais en réalité, nous assistons aujourd'hui à un important rétrécissement dans la manière de s'exprimer au quotidien, et il y a évidemment des raisons importantes à cela.
G. BABINIOTIS : Nous y reviendrons, mais j'aimerais d'abord revenir sur la première partie de votre réflexion, - car parfois, nous, Grecs, nous disons des choses qui peuvent être considérées comme une forme d'arrogance, au niveau de la langue ou de la linguistique -, je voudrais vous dire et vous demander de garder cela à l'esprit. Je voudrais citer les propos d’un géant de la philologie et de la linguistique, Pierre Chantraine. Il s’agit de son œuvre « Dictionnaire étymologique du grec ancien : histoire des mots », qui a été publiée par la Fondation Triantafyllidis, traduite et est désormais disponible en grec. Chantraine fut également celui qui introduisit dans son dictionnaire les types d'écriture linéaire B, l’écriture mycénienne. Les autres n'avaient pas encore inclus ces types. Quand il commence une entrée dans son dictionnaire, s'il existe un type mycénien, il commence par le type mycénien.
Pierre Chantraine dit donc : « Dans ce choix que nous avons fait, à savoir mettre l'accent sur l'histoire du vocabulaire, nous avons pu profiter d'une situation privilégiée. Nous sommes en mesure de suivre l'histoire de la langue grecque depuis le deuxième millénaire avant J.-C., grâce aux tablettes mycéniennes de Knossos, de Pylos et de Mycènes, jusqu'au grec moderne, la langue démotique et la katharevousa, dans une continuité où la langue n'a pas subi de changements profonds dans sa structure, malgré les différences importantes entre les périodes. » Et il conclut : « Le grec présente une histoire ininterrompue et le grec moderne, sous sa forme populaire ou classique, s'inscrit dans la continuité directe du grec d'Homère et de Démosthène, tandis que la langue de la période byzantine constitue le maillon qui relie les deux parties de la chaîne. Nous avons entrepris de suivre l'histoire du vocabulaire, en soulignant les continuités et les divergences dans une diachronie qui, avec divers événements imprévisibles, s'étend sur quarante siècles. » Telle est l'évaluation du plus grand connaisseur du grec, Pierre Chantraine, auteur du dictionnaire étymologique, qui couvre également le grec moderne.
Car je voudrais, mon professeur, souligner aujourd'hui que nous ne parlons pas d'une célébration et de quelque chose qui n'a trait qu'à l'Antiquité et à la langue ancienne. Étant donné qu'il existe une continuité ininterrompue de la langue parlée jusqu'à aujourd'hui, lorsque nous célébrons la langue grecque, nous célébrons le grec ancien, le grec médiéval et le grec moderne. Et Chantraine insiste beaucoup sur ce point. C'est donc un sujet complexe. Mais vous avez raison, mon cher professeur et ministre, lorsque vous dites qu'il existe aujourd'hui un certain problème, disons-le ainsi. Pourquoi ? Parce que nous ne nous intéressons plus à la valeur de la langue. Autrefois, quiconque écrivait ou parlait faisait très attention à ce qu'il disait et écrivait. De nos jours, nous sommes très pressés et nous formulons notre discours, oral ou écrit, en très peu de temps.
G. GERAPETRITIS : Brachylogie.
G. BABINIOTIS : Oui, et par conséquent nous n’avons pas accordé à la langue la valeur qu’elle mérite, c’est-à-dire à notre pensée. En exposant la langue, nous exposons aussi notre manière de penser.
G. GERAPETRITIS :Je pense que cela nous conduit, Monsieur le Professeur, à une réflexion plus profonde, qui concerne le rapport de la langue avec l’éthique et la démocratie. Nous nous demandons souvent quelle est la véritable valeur d’un discours démocratique. Et je considère que la langue n’est pas simplement la limite de notre pensée, mais qu’elle constitue en réalité aussi une condition de notre liberté. Si les citoyens ne possèdent pas une bonne compréhension de la langue, ils ne deviendront jamais libres, car ils ne découvriront pas le fondement de la démocratie, ils ne seront pas informés et ne pourront pas choisir les dirigeants qui serviront l’intérêt général. Et malheureusement, à l’ère de l’information rapide, de ces phénomènes où des correcteurs orthographiques corrigent immédiatement les textes, où la dictée se fait mécaniquement par le biais de l’intelligence artificielle, le mot, en tant que tel, perd de sa valeur, se détache de son contenu ontologique.
G. BABINIOTIS : Ce problème existe, mais je me réjouis que, en tant que professeur, homme politique et intellectuel, vous mettiez l’accent sur la question de la démocratie. Le premier grand mot qui provient du grec et est devenu international est le mot « démocratie », et le second grand mot est « dialogue ». Quelle que soit la langue que l’on considère, elle possède le mot « dialogue », qui est une condition préalable de la démocratie.
Je voudrais vous dire que, lorsque nous parlons du monde antique, et en particulier des régimes politiques d’Athènes et des autres grandes cités, la démocratie est l’objet auquel se rapporte toute la vie des hommes.
C’est ainsi que s’explique — et j’aimerais que le public l’entende — ce que font les académies allemandes des sciences humaines depuis 1815 jusqu’à aujourd’hui : elles publient les inscriptions grecques, 150 000 inscriptions grecques, en cinquante volumes. Pourquoi les inscriptions ? Parce que les décrets, les résolutions, tout ce qui concerne le discours public, la démocratie, les décisions et les institutions, nous a été transmis à travers les inscriptions. Ainsi, les universitaires allemands publient ces inscriptions en affirmant — notez-le bien — que c’est de cette manière qu’ils mettront le monde en contact avec « notre » civilisation. Les Allemands disent « notre » civilisation, parce qu’ils considèrent que cette dernière est européenne et qu’elle leur appartient également.
Par conséquent, la démocratie est intimement liée à la liberté de la parole et à la culture du langage. N’oublions pas que la démocratie était également indissociable de la rhétorique — non pas la rhétorique destinée à prononcer de belles paroles, mais celle qui convainc par des arguments. C’est pourquoi la rhétorique était pratiquée comme un véritable processus d’éducation.
Et encore un mot sur la liberté, Monsieur le Ministre. La liberté est aussi ce qui caractérise tous les êtres humains dans la langue. Nous sommes tous — je le dis et je l’enseigne — dotés d’un style propre, c’est-à-dire que chacun de nous, que nous soyons instruits ou moins instruits, choisit, lorsqu’il parle et lorsqu’il écrit, les mots, la syntaxe, la grammaire. Chacun possède son propre style. Nous sommes tous, « stylistiquement singuliers ». Nous ne sommes peut-être pas des génies, mais nous avons tous un style qui nous est propre. Cela constitue une forme de liberté, tout comme la forme suprême d’économie. Et je « défie », entre guillemets, les ministres compétents : la plus haute forme d’économie se trouve dans la langue. Pourquoi ? Parce qu’avec vingt-quatre phonèmes - vingt consonnes et cinq voyelles - nous exprimons tous les mots du grec, plus de 100 000 ; et si chaque mot possède trois significations, cela fait trois cent mille significations que nous exprimons avec vingt-cinq phonèmes, cinq voyelles et vingt consonnes.
Passons à l’alphabet grec : qu’ont fait les Grecs ? Ils ont inventé les voyelles. Car les voyelles constituent la base des langues indo-européennes. Aux voyelles viennent s’attacher les consonnes. Avec vingt-quatre lettres, nous pouvons écrire et exprimer les trois cent ou quatre cent mille significations de la langue grecque. N’est-ce pas là une forme d’économie ?
C’est pourquoi la grande figure du XVIIᵉ siècle, Galilée, a dit - écoutez ce qu’a dit cette personnalité : la plus grande découverte de l’homme est l’alphabet grec. Car avec vingt-quatre lettres, on peut coucher sur une feuille de papier même les pensées les plus intimes.
G. GERAPETRITIS :Et comme le disait aussi l’historien Hering : « parlons grec pour nous reposer ». Car à travers les concepts grecs, ceux qui reflètent le vocabulaire grec, l’alphabet grec, l’âme elle-même peut en réalité trouver le repos.
G. BABINIOTIS : Exactement. Et il n’est pas étonnant que ce vaste ensemble lexical, c’est-à-dire toutes ces pensées, ait été transmis aux langues européennes et, à travers elles, plus largement. Le plus grand linguiste anglais, David Crystal, a écrit l’Encyclopedia of the English Language à Oxford ; c’est écrit : « English as a classical language » — l’anglais comme langue classique. Et que soutient Crystal ? Que les deux tiers des mots anglais ont une origine grecque ou latine. Puisque donc les deux tiers sont des langues classiques, l’anglais est par conséquent une langue classique, c’est ce qu’il soutient. Et voilà la preuve.
G. GERAPETRITIS :Pour conclure, j’aimerais parler du thème du consensus, Monsieur le Professeur, que vous avez mentionné au début, il s’agit en effet d’un effort intemporel de l’État grec : la reconnaissance de la Journée mondiale de la langue grecque. C’est une initiative remarquable. Bien sûr, pour ne pas nous bercer d’illusions, cela n’a pas toujours été le cas. Je crois que seule la Grèce pourrait connaître, sur la question linguistique, des révolutions telles que « les émeutes de l’Evangile » ou encore les « Oresteiaka », concernant le fait de savoir si la Bible devait être traduite ou si les tragédies devaient l’être. Cela illustre néanmoins l’attachement profond des Grecs à ce bien précieux qu’est la langue et, surtout, l’importance du consensus autour de la langue. La reconnaissance de la Journée mondiale de la langue grecque pourrait ainsi constituer un héritage précieux, d’autant plus que le consensus n’est pas toujours acquis. Et, comme on le sait, des révisions interviennent régulièrement.
Monsieur le Professeur, en conclusion je dirais que nous avons aujourd’hui le grand honneur de célébrer pour la première fois la Journée mondiale de la langue grecque. Nous devons être fiers de notre langue et nous en réjouir. J’aimerais, si vous avez un peu de temps, que vous jetiez un coup d’œil à l’anthologie qui vous a été distribuée. Nous avons invité quinze grandes personnalités de la langue et de la culture à écrire sur la langue grecque. La richesse contenue dans cette anthologie est unique, et elle montre que ce ne sont pas seulement les Grecs qui estiment que notre langue est précieuse, mais le monde entier.
Pour que nous puissions mesurer sa valeur et la reconnaître. Mais surtout, pour que nous réalisions qu’il faut la conserver comme un héritage majeur. Et pour nous, le grand projet — le Premier ministre a déjà donné les grandes lignes — consiste en un vaste programme de promotion de la langue grecque à l’étranger, via un enseignement spécialisé, qui concernera non seulement les enfants grecs, mais aussi des enfants du monde entier. Avec émotion, nous avons vu, Monsieur le Professeur, des enfants parler le grec.
Je tiens à vous dire qu’aujourd’hui, nous avons récompensé au Parlement cinq Grecs remarquables, qui ont fondé et continuent de faire fonctionner un modèle scolaire public exceptionnel à Miami, en Floride, où 95 % des élèves ne sont pas Grecs. Ils apprennent la langue grecque, parlent couramment et accèdent aux meilleures universités du monde.
La langue grecque doit constituer un grand instrument diplomatique, un instrument de diplomatie douce. Et je voudrais, à travers cela, vous remercier très chaleureusement pour votre présence. Merci à vous tous, que nous soyons toujours en bonne santé, et que nous célébrions cette journée.
G. BABINIOTIS : C’est un honneur et un plaisir pour moi !
G. GERAPETRITIS :Je vous remercie !
Février 9, 2026