Déclarations du ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis à l'issue de sa rencontre avec le Secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio (Athènes, 07.10.2026)

Déclarations du ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis à l'issue de sa rencontre avec le Secrétaire d’Etat américain, Marco Rubio (Athènes, 07.10.2026)
Photo Credits: Υπουργείο Εξωτερικών-Ministry of Foreign Affairs / Μάριος Αϋφαντής-Marios Ayfantis
G. GERAPETRITIS : Monsieur le ministre, M. Rubio, cher Marco,

C’est pour moi un grand plaisir de vous accueillir aujourd’hui au ministère des Affaires étrangères, à Athènes, et un tout aussi grand honneur d’inaugurer ensemble le 6e cycle du Dialogue stratégique entre la Grèce et les États-Unis

Nous vous accueillons aujourd’hui non seulement en votre qualité de ministre des Affaires étrangères d’un pays allié, mais également en tant qu’homme politique de stature internationale, fin connaisseur de la région et ami de la Grèce. Dans un contexte marqué par une intensification de la concurrence stratégique, une instabilité géopolitique accrue et de profonds bouleversements dans notre voisinage immédiat et élargi, le Dialogue stratégique entre les États-Unis et la Grèce est devenu une constante qui témoigne du très haut niveau de nos relations, ainsi que de notre engagement commun en faveur de leur approfondissement, du renforcement du lien transatlantique et de la promotion de la stabilité et la sécurité internationales et régionales.

En ce qui concerne nos relations bilatérales, l’énergie et le commerce, la coopération énergétique entre nos deux pays a atteint un niveau sans précédent. Nous avons souligné le rôle central de la Grèce à travers le Corridor vertical, qui constitue la colonne vertébrale du transport du gaz naturel liquéfié (GNL) américain vers l’Europe centrale et orientale. La flotte marchande grecque assure le transport de plus de 20 % du GNL à destination des marchés mondiaux, contribuant ainsi au renforcement de la stabilité, de la sécurité et de la résilience énergétiques.

Nous avons souligné la présence accrue des entreprises énergétiques américaines en Grèce, notamment en ce qui concerne l’exploitation et l’exploration des gisements sous-marins d’hydrocarbures, ce qui témoigne de la confiance que le marché américain accorde à l’économie grecque et à notre environnement d’investissement. Et, bien entendu, nous avons également évoqué les importants investissements américains réalisés en Grèce, notamment par des entreprises de haute technologie, mais également dans le secteur des chantiers navals.

En ce qui concerne notre coopération en matière de défense, l’Accord de coopération en matière de défense mutuelle constitue le principal traité bilatéral régissant nos relations dans ce domaine. Souda et Alexandroupoli sont précisément les points qui mettent en évidence le rôle central de la Grèce dans l’architecture de sécurité, ainsi que dans la présence stratégique des États-Unis dans la région.

La modernisation en cours des F-16 Viper, tout comme l’intégration des avions de combat de cinquième génération F-35 au sein de l’armée de l’air hellénique, ne renforcent pas seulement la puissance et la résilience de la défense grecque. Elles témoignent également de la coopération stable et durable en matière de défense entre les deux pays.

Je ne saurais toutefois manquer de mentionner en premier lieu la diplomatie entre les peuples. La communauté gréco-américaine constitue un puissant trait d’union d’amitié et de coopération, ainsi qu’un levier d’approfondissement de nos relations. Ses membres sont pleinement intégrés à la société américaine, tout en étant fiers de leurs origines grecques. Rien que dans votre État natal, cher Monsieur le Ministre, vivent plus de 100 000 citoyens américains d’origine grecque. D’autre part, pour l’année 2026, on estime que plus d’un million de citoyens américains ont déjà visité notre pays pour découvrir la culture grecque, tant ancienne que contemporaine. Pendant la majeure partie de l’année, nous avons compté plus de 100 vols directs par semaine entre les États-Unis et la Grèce.

En ce qui concerne les questions internationales, nous avons eu l’occasion, avec le Secrétaire d’Etat américain, de discuter des questions brûlantes qui agitent actuellement le monde : les conflits armés qui perdurent dans la région élargie du Moyen-Orient, en Ukraine, et bien sûr la situation en Afrique, en particulier en Afrique subsaharienne, qui affecte considérablement non seulement les structures étatiques et la situation humanitaire dans la région, mais aussi les flux migratoires. Nous avons également examiné les moyens de développer notre coopération face à ces crises internationales.

La Grèce attache une importance particulière à la question de la liberté et de la sécurité de la navigation, non seulement parce qu’elle dispose d’une importante flotte sous contrôle grec, mais surtout parce que la sécurité de la navigation constitue une condition indispensable à la sécurité de la chaîne d’approvisionnement et à la prévention de tout risque de crise alimentaire. Durant sa présidence, en mai 2025, la Grèce a mis en avant la question de la sécurité et de la liberté des mers, et elle fera de même dans quelques semaines, le 29 octobre, à l’occasion d’un événement de haut niveau qui établira un lien entre les technologies émergentes et la question de la sécurité et de la liberté de navigation.

Notre préoccupation commune avec les États-Unis est de créer et de garantir des conditions de stabilité dans l’ensemble de la région de la Méditerranée orientale ainsi que de protéger les populations chrétiennes, de même que toute autre communauté ethnique ou religieuse. La Grèce entretient des liens très étroits avec les anciens Patriarcats orthodoxes grecs du Proche-Orient et demeure en contact permanent avec eux afin de garantir le libre exercice du culte, mais aussi la protection des lieux de culte.

Je voudrais évoquer tout particulièrement, cher Ministre, la question de la perspective européenne des Balkans occidentaux. Il est extrêmement important de mettre en avant leur parcours européen, qui constitue une garantie de prospérité et, surtout, permet d’empêcher la résurgence de nationalismes dépassés dans l’ensemble de la région, dans le respect du droit international, de l’acquis européen, ainsi que des relations de bon voisinage qui s’imposent.

Monsieur le Ministre, la Grèce constitue aujourd’hui un pilier de stabilité, de crédibilité et de développement. L’économie grecque connaît une croissance rapide. Le renforcement constant, tant sur le plan quantitatif que qualitatif, des forces armées grecques, visant à protéger notre souveraineté et nos droits souverains, a également pour objectif global la prospérité de la région et la sécurité, qui est un devoir.

Avec des dépenses de défense se situant constamment au-dessus du seuil prévu par l’alliance transatlantique, la Grèce est désormais également un garant de la sécurité pour d’autres pays, jouant un rôle de premier plan dans toutes les opérations navales de l’Union européenne, dans l’opération ASPIDES en mer Rouge, dans l’opération ATALANTA dans l’océan Indien occidental et dans d’autres zones maritimes, ainsi que dans l’opération IRINI en Méditerranée centrale, lesquelles viennent compléter les initiatives américaines et ont un impact diplomatique considérable.

Membre du Conseil de sécurité des Nations Unies, dont elle assure actuellement la présidence, membre de l’Union européenne - nous assumerons la présidence du Conseil de l’Union européenne au second semestre 2027 - et, bien sûr, membre de l’OTAN, avec des alliances stratégiques avec des pays clés de la région, tels qu’Israël, l’Égypte, l’Arabie saoudite, les Émirats arabes unis, et bien sûr avec une participation essentielle à des formats multilatéraux, en particulier le format 3+1, auquel participent Chypre, Israël et bien sûr les États-Unis, ainsi que vous-même, cher Monsieur le Ministre. Ce format est passé d’un simple cadre énergétique à un format multipartite géopolitique très puissant, qui exerce une influence considérable.

Et je tiens bien sûr à mettre en avant, grâce à votre présence ici, la question de Chypre. Chypre fait partie intégrante de l’architecture de sécurité de la Méditerranée orientale.

Il est indispensable de trouver une solution pour la réunification de l’île dans le cadre des décisions et des résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies visant à mettre fin à l’occupation illégale, en s’appuyant sur le droit international et en favorisant le dialogue et la diplomatie comme seuls moyens de rétablir la paix et la prospérité, tout en repoussant résolument toute tentative de révision ou toute menace.

Monsieur le Ministre, votre visite coïncide avec la commémoration du 250e anniversaire de la Déclaration d'indépendance des États-Unis, mais aussi avec le 205e anniversaire de la Révolution grecque, qui a permis à notre pays de s’affranchir du joug ottoman. Nos destins sont liés par les révolutions.

L’esprit grec et les valeurs de la civilisation grecque ont été une source d’inspiration pour la Révolution américaine et la Déclaration d’indépendance, tout comme les idéaux de la Révolution américaine, et en particulier la première Constitution formelle du monde moderne de 1787, la Constitution américaine, a inspiré les Constitutions grecques de la Révolution grecque.

Thomas Jefferson, l’un des Pères fondateurs des États-Unis, rédacteur principal de la Déclaration d’indépendance et troisième président des États-Unis, a écrit une réponse à ce grand homme grec, Adamantios Koraïs, en pleine révolution grecque, le 31 octobre 1823. Entre autres remarques concernant le régime politique qui se mettait en place en Grèce à l’époque de la révolution, Thomas Jefferson écrivit ce qui suit :

« Aucun peuple n'éprouve plus de compassion que le nôtre pour les souffrances de vos compatriotes, aucun n'adresse au Ciel des prières plus sincères et plus ardentes pour leur réussite.

Si mes réflexions vous fournissaient ne serait-ce qu’une seule idée susceptible d’être utile aux Grecs, j’y verrais un hommage rendu aux mânes d’Homère, de Démosthène et de la splendide constellation de sages et de héros, dont le sang coule encore dans vos veines et dont les mérites pèsent encore comme une lourde dette sur les épaules des générations actuelles et futures de l’humanité.

« J’adresse au ciel — conclut Jefferson — mes supplications les plus ferventes afin que vos compatriotes retrouvent la liberté et la science de leurs ancêtres. »

Monsieur le Ministre, tels sont les liens qui nous unissent.

Bienvenue à Athènes.

JOURNALISTE : Merci beaucoup, Monsieur le Ministre. Alors que le président Trump envisage la possibilité de nouvelles frappes contre l’Iran, la Grèce examine la possibilité d’apporter son soutien à de telles frappes depuis le golfe de Souda, notamment à la lumière des événements survenus à Fairford, qui ont mis en évidence la menace croissante que représente l’Iran pour les infrastructures américaines en Europe ?

G. GERAPETRITIS : Tout d’abord, je tiens à souligner que la Grèce a adopté une position de principe sur toutes les questions relatives aux conflits armés, qu’il s’agisse de l’Ukraine ou du Moyen-Orient. Cette position consiste à respecter le droit international et à soutenir celui qui se défend face à l’agresseur. Dans cette optique, l’État grec a non seulement défendu le territoire grec et, bien sûr, la base de Souda, mais il est également devenu un garant de la sécurité. Nous avons assuré la sécurité des pays voisins, nous avons assuré la sécurité de Chypre lorsqu’elle a été directement menacée, ainsi que celle de la Bulgarie et des pays du Golfe. La Grèce a désormais la capacité, grâce à ses systèmes de défense développés et à sa position géopolitique très forte, d’assurer la sécurité, d’exporter la sécurité et d’être un pilier de stabilité. Et comme je l’ai mentionné, la Grèce est déjà, à l’heure actuelle, l’acteur principal de l’opération menée en mer Rouge sous l’égide de l’Union européenne, l’opération ASPIDES, qui vise à assurer la sécurité de la navigation des navires transitant par la mer Rouge. Si une opération supplémentaire s’avérait nécessaire, alors, dans le cadre d’une opération plus générale chargée d’assurer le passage sans encombre dans le Golfe en temps de paix, il est évident que la Grèce se retrouvera à nouveau sur le devant de la scène.

JOURNALISTE : Bonjour, je suis Vasilis Nedos, du journal « Kathimerini ». Ma question s’adresse au ministre grec des Affaires étrangères. Il a déjà évoqué les missions auxquelles participe la Grèce en mer Rouge. Il y a des demandes très ouvertes et, je dirais, claires de la part des États-Unis pour une participation à davantage d’initiatives américaines au Moyen-Orient, dans le détroit d’Ormuz, en mer Rouge et dans la région au sens large. Ma première question est donc de savoir si la Grèce a l’intention de participer à une telle mission. Et je voudrais également vous demander si vous avez discuté avec votre homologue américain des relations gréco-israéliennes et de la façon dont celles-ci dérangent l’un de nos voisins.

G. GERAPETRITIS : En ce qui concerne les questions relatives à la participation de la Grèce à ces opérations, je tiens tout d’abord à souligner que les opérations qui se déroulent en mer Rouge, en Méditerranée et dans l’océan Pacifique viennent toutes en complément des initiatives américaines. Elles ne s’inscrivent donc pas dans une logique d’opposition, mais plutôt de complémentarité. La Grèce, comme vous le savez, joue un rôle de premier plan dans cette présence, notamment en mer Rouge. D’autre part, si cela s’avère nécessaire, nous sommes en mesure de coopérer avec les États-Unis afin d’apporter l’aide navale nécessaire dans la région du détroit d’Ormuz, pour autant que la situation le permette et qu’un processus de paix viable soit en place. Je tiens à souligner que l’intérêt de la Grèce ne tient pas uniquement au fait qu’elle soit une puissance de premier plan dans le domaine du transport maritime. Elle est concernée parce que – avant tout grâce au transport maritime – la chaîne d’approvisionnement est garantie, la sécurité énergétique est assurée et, en fin de compte, la prospérité de nos peuples est préservée. En ce qui concerne la discussion que nous avons eue avec le Secrétaire d’État américain au sujet de la région au sens large, nous avons abordé des questions qui concernent également Israël. Comme vous le savez, la Grèce entretient une relation stratégique avec Israël.

Nous avons déjà mis en place une coopération multiforme avec Israël. Je tiens tout particulièrement à évoquer de nouveau l’initiative «3+1 », qui inclut Chypre et les États-Unis et qui porte à la fois sur l’énergie et, plus largement, sur la géopolitique.

Nous avons une vision tout à fait commune avec le Secrétaire d’État américain des questions relatives au Moyen-Orient. La paix doit s’installer dans la région. Le plan en 20 points doit passer à la deuxième phase afin que nous puissions parvenir à une paix durable et à la reconstruction dans la bande de Gaza. Et il faut mettre fin aux actions, notamment en Cisjordanie, qui créent des obstacles à la recherche d’une solution, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies.

JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, quelle est la position de la Grèce et de l’Union européenne concernant la réglementation de l’intelligence artificielle développée aux États-Unis ?

G. GERAPETRITIS : L’intelligence artificielle constitue une réalisation humaine de grande envergure. Elle représente une nouvelle révolution industrielle et scientifique. Et ce, car elle peut offrir au monde entier la possibilité de combler des lacunes, de développer un savoir-faire, d’améliorer le niveau d’éducation et de connaissances. D’un autre côté, nous sommes conscients que les risques qu’elle engendre sont extrêmement importants. Qu’il s’agisse de questions liées à la dépendance de catégories vulnérables de la population, de désinformation, voire d’atteinte à la démocratie elle-même, ou encore de questions liées à l’aggravation des inégalités dans le monde. C’est pourquoi nous estimons qu’une réglementation efficace et intelligente s’impose. Et même si nous sommes conscients qu’il n’est pas du tout facile, face aux avancées technologiques, de fixer des limites normatives et réglementaires, la réalité est que l’intelligence artificielle est à double usage.

Elle peut être bénéfique, mais elle peut aussi s’avérer destructrice. Je vais utiliser l’une des références linguistiques très pertinentes de la riche langue grecque. L’intelligence artificielle peut, à la bonne dose, devenir un véritable remède pour les sociétés. À dose excessive ou à une dose inappropriée, elle peut devenir un poison. Donc, oui à la réglementation, oui à la technologie, non à la technophobie, oui à une réglementation efficace, qui protégera les biens et les citoyens et garantira l’accès à l’ère de la technologie.

Octobre 7, 2026