JOURNALISTE : Bonjour. L’émission « 15 minutes » a le plaisir d’accueillir aujourd’hui le ministre des Affaires étrangères, Giorgos Gerapetritis, un homme qui est au cœur de l’actualité. Il se passe beaucoup de choses en ce moment. Le jeu géopolitique bat son plein et cette rencontre avec lui présente un intérêt particulier. Nous le verrons également par la suite. Bienvenue Monsieur le ministre.
G. GERAPETRITIS : Bonjour et merci pour cet honneur.
JOURNALISTE : Bon, commençons par les questions difficiles. Il y a peu, Ankara a émis un NAVTEX, réservant une zone au sud de Kastellórizo, et y a envoyé un navire, soi-disant de recherche. Les eaux, jusqu’alors calmes, sont très agitées ces derniers temps. Et où cela va-t-il nous mener ?
G. GERAPETRITIS : Tout d’abord, il faut examiner et évaluer la situation telle qu’elle se présente actuellement, ainsi que son évolution au cours des trois dernières années. La décision prise par le Premier ministre et le Conseil gouvernemental pour la sécurité nationale (KYSEA), et mise en œuvre par le ministère des Affaires étrangères, était de s’engager dans un dialogue cohérent et structuré avec la Turquie.
JOURNALISTE : La Déclaration d'Athènes, donc.
G. GERAPETRITIS : Exactement. C’est la première fois que la Grèce et la Turquie se sont assises à la même table avec un processus de coopération très précis. Je dois dire, en dressant le bilan aujourd’hui, que cette coopération a donné lieu à certains résultats positifs. Nous avons constaté une très forte diminution des violations, une très forte diminution des flux migratoires, le commerce bilatéral s’est développé, tout comme, bien sûr, le tourisme entre les deux pays. Elle n’a pas produit de résultats sur d’autres dossiers, comme le débat sur la délimitation des zones maritimes, qui alimentent…
JOURNALISTE : Et le plateau continental.
G. GERAPETRITIS : Le plateau continental et la zone économique exclusive sont les questions qui, comme vous le savez, alimentent les tensions, Monsieur Papachristos, et ce sont les questions pour lesquelles nous essayons depuis cinquante ans de parvenir à une solution.
JOURNALISTE : Et nous n’y parviendrons jamais.
G. GERAPETRITIS : Je ne suis pas aussi pessimiste au point de penser que nous n’y arriverons jamais. Je considère qu’il est du devoir de tout gouvernement de s’efforcer d’y parvenir, toujours sur la base du droit international…
JOURNALISTE : Monsieur Gerapetritis, tout cela est très bien. Vous êtes diplomate de par votre fonction et par attribution. Car en réalité, vous n’êtes pas diplomate, vous êtes professeur, juriste, constitutionnaliste, etc. La question est de savoir comment nous allons parvenir à une solution, parce que d’un côté ils demandent la lune, si je puis m’exprimer ainsi et de l’autre nous leur répondons que nous ne discutons que du plateau continental et de la délimitation des ZEE. Comment parvenir alors à une solution ?
G. GERAPETRITIS : Ce sont deux choses différentes et je voudrais clarifier ce point afin que les auditeurs comprennent bien la différence. La question à laquelle nous devons actuellement faire face consiste à lancer un débat qui aboutira à une délimitation. Ce n’est pas nous qui le disons. Le droit international de la mer impose aux pays dont les côtes se font face de discuter de cette délimitation. Il s’agit d’une question bilatérale. Nous sommes donc confrontés à un désaccord fondamental dès le départ, à savoir quels sont les sujets dont nous allons discuter. La Grèce affirme qu’il n’y en a qu’un seul : la délimitation de la zone économique exclusive et du plateau continental. Les Turcs affirment quant à eux qu’il existe d’autres questions, qui sont étroitement liées à celle-ci.
JOURNALISTE : Les zones grises, par exemple.
G. GERAPETRITIS : Les zones grises, la démilitarisation, des questions qui sont sur la table depuis des décennies et qui n’ont pas été retirées, et nous ne nous attendions pas à ce qu’elles le soient. Il s’agit là d’une position préliminaire. Nous devons trouver la voie du milieu, ce qui est toutefois extrêmement difficile dans ce contexte. La Grèce n’a pas l’intention de s’écarter de sa position de base, à savoir que notre différend porte sur un seul point. Et c’est pour cette raison que nous répétons sans cesse que si nous nous asseyons pour discuter de ce différend et que nous parvenons finalement à un compromis pour soumettre la solution à une juridiction internationale, à savoir la Cour internationale de justice de La Haye, alors nous pourrons résoudre ce différend qui dure depuis longtemps. Si vous me demandez si nous en sommes proches, la réponse est que nous n’en sommes pas proches.
JOURNALISTE : Passons à La Haye… pourquoi nous n’en sommes pas proches ? Parce que si nous allons à La Haye, tout le monde le sait, il y a un précédent, un précédent juridique, et nous perdrons. C'est tout. N'est-ce pas la vérité ?
G. GERAPETRITIS : La vérité, c’est qu’il existe une jurisprudence constante concernant la délimitation des zones maritimes. Pour nous, la jurisprudence fondamentale, qui nous est favorable, est que toutes les îles jouissent de droits souverains pleins et entiers, c’est-à-dire qu’elles produisent pleinement leurs effets sur le plateau continental et la zone économique exclusive. Il n’existe aucun doute concernant cette jurisprudence. C’est ce que conteste la Turquie et c’est pour cette raison qu’elle n’a ni signé ni ratifié la Convention internationale sur le droit de la mer, la Convention de Montego Bay de 1982, qui présente un intérêt particulier. Il s’agit de la convention internationale qui compte le plus grand nombre de signatures au monde, à l’exception de la Charte des Nations Unies. Nous comprenons donc qu’elle engendre, au-delà d’un engagement, un droit coutumier. Mais examinons le fond de la question. Quel est ce fond ? C’est que nous pouvons effectivement nous efforcer d’apaiser les tensions, d’améliorer les relations bilatérales, d’instaurer la sérénité. Il n’y aura jamais de paix totale dans nos relations, jamais – et je le dis en pleine conscience de ce que j’affirme –, si nous ne délimitons pas nos zones maritimes. Cela peut se produire aujourd’hui, demain, dans quelques années. Mais le peuple grec doit parfaitement comprendre que ce n’est qu’alors que nous connaîtrons une paix durable dans notre région.
JOURNALISTE : Trois ans après la Déclaration d’Athènes. La signeriez-vous aujourd’hui ?
G. GERAPETRITIS : Bien sûr que oui. Et ma réponse est la suivante : j’ai une chose simple à dire. En réalité, il se peut que ces derniers temps, nous ayons connu une montée des tensions en raison de l’agressivité dont fait preuve la Turquie dans certains domaines. Cependant, au cours des trois dernières années, qui ont été marquées par des bouleversements mondiaux, avec deux guerres dans la région et des guerres civiles qui font rage en Afrique subsaharienne et qui risquaient d’entraîner une crise migratoire colossale, au pire moment – et je le dis en connaissance de cause –, depuis la Seconde Guerre mondiale, la Grèce et la Turquie ont réussi à éviter qu’une crise majeure ne se déclenche en mer Égée et en Méditerranée orientale. Pour moi, c’est important.
JOURNALISTE : Ah bon ? Et Kassos, c’était quoi ?
G. GERAPETRITIS : Il n’y a pas eu de crise majeure. Ce qui s’est passé à Kassos, je l’ai dit à maintes reprises et je le répète aujourd’hui, c’est que nous menions un programme de recherche et de pose de câbles. Comme vous le savez, il s’agit d’un programme européen.
JOURNALISTE : Que la Turquie a contesté. Elle a déclaré : « Nous avons signé l’accord turco-libyen et vous ne pouvez pas faire passer le câble par ici ».
G. GERAPETRITIS : Les positions de la Turquie concernant la prétendue et infondée « patrie bleue » et l’accord turco-libyen sont, comme vous le savez, antérieures à mon mandat. Ce que je tiens toutefois à vous dire, c’est que ces contestations récurrentes de la Turquie n’entravent pas l’avancement du projet. Et je vous le dis en toute sincérité. Ce qui se passe...
JOURNALISTE : Non…
G. GERAPETRITIS : Dites-moi, je vous en prie, et je me ferai un plaisir de vous répondre. Je réponds toujours, comme vous le savez.
JOURNALISTE : Je le sais. Eh bien, récemment, une information a fuité dans la presse, dans des journaux fiables, comme « Kathimerini », à savoir que l’on avait trouvé le moyen de s’assurer de la tolérance de la Turquie : la société française, qui a pris en charge le projet et participe au consortium chargé de sa construction, informerait la Turquie en lui disant « vous savez, nous allons faire passer le câble par ces coordonnées ». Cela ne constitue-t-il pas une reconnaissance indirecte du fait que « oui, nous reconnaissons à la Turquie le droit d’avoir un avis sur des zones qui appartiennent à la Grèce » ?
G. GERAPETRITIS : Absolument pas. Je suis clair. La Grèce, de son côté…
JOURNALISTE : Non…
G. GERAPETRITIS : Laissez-moi vous dire que non. Laissez-moi terminer. Puisque vous avez soulevé la question, je vais vous expliquer exactement quelle est la situation. Ce que nous affirmons, c’est que ce projet traverse le plateau continental grec et une zone économique exclusive non délimitée. C’est pourquoi j’en reviens à la nécessité, à un moment donné, de procéder à une délimitation avec tous les pays voisins, comme cela a été partiellement le cas avec l’Égypte. J’en viens maintenant à la question de l’octroi des autorisations. Le projet est autorisé par la Grèce, dans la zone de juridiction maritime οù il se situe. Aucun autre pays ne peut jamais octroyer cette autorisation. De toute façon, le droit international…
JOURNALISTE : L’autre pays en sera-t-il informé ?
G. GERAPETRITIS : Il n’est pas question d’information ni d’autorisation…
JOURNALISTE : C’est ce qu’exige Ankara.
G. GERAPETRITIS : Laissez-moi vous expliquer. Tout d’abord, nous ne savons pas ce qu’elle exige, à moins que vous ne disposiez d’informations internes sur ce que demande la Turquie.
JOURNALISTE : Pas d’informations confidentielles, mais des informations journalistiques.
G. GERAPETRITIS : Je vais vous dire ceci : de toute façon, le droit international prévoit des procédures d’information très claires. Les NAVTEX, qui sont diffusés, constituent précisément une information destinée à tous les navires de passage et aux États riverains pour des raisons de sécurité de la navigation. Cette information est donc légitime et prévue par le droit international. Le droit international sera respecté dans les règles. Aucune autorisation ne sera demandée, ni à la Grèce ni à la France.
JOURNALISTE : Autre question : vous faites l’objet de vives critiques, y compris au sein même du gouvernement, concernant ces fameuses « eaux calmes ». Mais la critique la plus fondamentale émane de deux figures de proue du parti, des figures historiques, à savoir M. Samaras et l’ancien Premier ministre, M. Kostas Karamanlis. Que leur répondez-vous ?
G. GERAPETRITIS : Tout d’abord, je respecte le parcours de chacun d’entre eux. Ils ont apporté leur contribution à la vie politique grecque et à la patrie, et je ne remets jamais en cause leur œuvre. Ils ont tout à fait le droit d’avoir leurs propres positions. Cependant, il existe également certaines réalités, notamment en ce qui concerne M. Samaras, dont les critiques ne reposent sur absolument aucun fait objectif. Je pense que le contraste qui existe est évident. Aujourd’hui, nous traversons donc effectivement une période où, depuis trois ans, nous avons trouvé un canal de communication et nous dialoguons avec la Turquie. Que s’est-il passé au cours de ces trois années ? La Grèce a considérablement renforcé son empreinte diplomatique. Aujourd’hui, les alliances qu’elle entretient, les positions qu’elle a acquises au sein d’organisations internationales au cours des trois dernières années n’avaient jamais existé auparavant. Hier encore, nous avons signé un accord de défense à caractère stratégique avec Israël, qui nous apporte encore davantage de garanties ; c’est pourquoi j’estime que nous sommes dans une position bien plus avantageuse qu’il y a trois ans. Mais au-delà de cela, que s’est-il passé ces trois dernières années ? Pour la première fois, la Grèce a mis ses arguments sur la table.
La Turquie, la « patrie bleue », la démilitarisation, les zones grises : tous ces arguments sont sur la table depuis des décennies.
JOURNALISTE : En effet. Et vous voulez dire sous Samaras, ainsi que sous Karamanlis.
G. GERAPETRITIS : Je vais vous l'expliquer en détail. C’était donc la Turquie qui soulevait les questions et nous étions contraints de suivre. Aujourd’hui, ce n’est plus le cas. C’est l’inverse. C’est la Grèce qui avance ses arguments et la Turquie réagit comme elle le fait. Je vais vous le dire simplement : la planification de l’espace maritime, les parcs marins, Chevron-Exxon, le renforcement des alliances internationales, tout ce qui s’est passé au cours des trois dernières prouve que c’est la Grèce qui, en réalité, prend les devants. C’est nous qui prenons l’initiative. Lorsque M. Samaras formule ses critiques sévères à l’égard de la politique étrangère – je le répète, je les respecte. Je suis le seul à accepter les critiques, d’où qu’elles viennent et quelle que soit leur virulence –, il faut toutefois tenir compte des faits.
M. Samaras a en effet discuté avec M. Erdoğan, alors qu’aujourd’hui il estime que nous ne devrions même pas nous asseoir à la même table, en négligeant le fait que, dans un monde aussi complexe, ne pas discuter avec son voisin peut être synonyme de catastrophe.
Je vous dis donc ceci. M. Samaras discutait avec la Turquie. Il s’est rendu en Turquie en 2013 et a signé vingt-cinq accords. En 2014, il a rencontré M. Erdoğan à Cardiff et, d'ailleurs, en 2014, nous avons enregistré 2 500 violations – ce qui signifie qu'il discutait et s'entendait avec M. Erdoğan. Quelle est la différence ? M. Mitsotakis s’est rendu à Ankara et a eu le courage - et c’est le premier Premier ministre à le faire après le changement de régime et la transition démocratique du pays (Metapolítefsi ) - de soulever la question du casus belli devant Erdoğan.
Pour la première fois. En revanche, pour dire les choses telles qu’elles sont, lorsque M. Samaras s’est rendu à Istanbul en 2013, il a entendu M. Erdoğan prononcer le fameux « kazan kazan », sans réagir. Donc, celui qui critique devrait d’abord faire son autocritique. Nous, nous accepterons tout [les critiques]. Je dis donc que, parce qu’à l’heure actuelle, en Grèce, depuis trois ans que nous disposons de ce canal de communication avec la Turquie, nous avons réussi à apaiser les tensions, à réduire les violations, à diminuer les flux migratoires irréguliers et, dans le même temps, la Grèce se trouve aujourd’hui dans la meilleure situation diplomatique qu’elle ait jamais connue.
JOURNALISTE : Nous l’avons compris. Vous êtes favorable à cette stratégie que vous suivez. Je le comprends.
G. GERAPETRITIS : Ce n’est pas ma stratégie. C’est la stratégie définie par le gouvernement et notamment par le Conseil gouvernemental des Affaires étrangères et de la Défense (KYSEA). Il s’agit d’une politique collective.
JOURNALISTE : Très bien. Le Premier ministre va-t-il rencontrer M. Erdoğan à New York ou ailleurs prochainement ?
G. GERAPETRITIS : Il n’y a pour l’instant aucune perspective de rencontre. Aucune invitation n’a été formulée. Donc, pour l’instant, aucune rencontre de ce type n’est prévue.
JOURNALISTE : Et qu’en est-il de votre rencontre avec M. Fidan ?
G. GERAPETRITIS : Nous n’avons rien prévu pour l’Assemblée générale, mais il est très probable qu’une rencontre ait lieu prochainement. Nous nous rencontrons régulièrement.
JOURNALISTE : Pourquoi vos rencontres se sont-elles espacées, alors que vous vous rencontriez auparavant sans cesse ? Est-ce lié à la tension actuelle ?
G. GERAPETRITIS : Je ne pense pas qu’il y ait jamais eu d’autre gouvernement qui ait eu des rencontres régulières. Ce que nous essayons de faire, c’est simplement de normaliser nos relations avec la Turquie. Je suis un adepte de la modération aristotélicienne. Je considère que les extrêmes, d’où qu’ils viennent et quelle que soit leur orientation, sont néfastes. La seule chose qui puisse avoir une valeur ajoutée, c’est la modération. Et parce que moi – je tiens à le dire pour conclure –, je suis quelqu’un qui a une dette envers ma patrie. Il existe deux types de personnalités publiques : celles qui ont le sentiment d’avoir une dette envers leur patrie et celles qui ont le sentiment que c’est leur patrie qui a une dette envers elles. Je tiens donc à vous dire que j’appartiens à la première catégorie, car tout ce que j’ai accompli dans ma vie, alors que je suis parti de rien, je le dois à ma patrie : à l’école publique, à l’université publique, en tant que fonctionnaire ayant bénéficié de bourses publiques. Je continuerai donc à me mettre au service de ma patrie, quel que soit le poste qui me sera confié, et je crois que nous faisons quelque chose de bien pour notre patrie.
JOURNALISTE : L’histoire le dira.
G. GERAPETRITIS : Et c’est elle qui nous jugera tous.
JOURNALISTE : Merci beaucoup d’être venu.
G. GERAPETRITIS : Ce fut pour moi un grand plaisir et un honneur. Merci beaucoup !
JOURNALISTE : Merci également à nos spectateurs. Au revoir !
Septembre 1, 2026