JOURNALISTE : 2020 était une année difficile. Toujours sur le plan de la politique étrangère, d’importants accords ont été conclus. Pensez-vous que 2021 pourrait être une année charnière pour les évolutions ? Si oui, lesquelles ?
N. DENDIAS : Je suis d’accord avec votre remarque. Au commencement de 2020, personne ne pouvait se douter de la tournure que prendraient les choses, avec les restrictions imposées par la pandémie. Malgré les conditions défavorables, nous avons réussi à accomplir assez de choses. Nous avons clôturé des questions demeurées en suspens depuis des décennies. Nous avons signé trois accords particulièrement importants. Deux concernant les zones maritimes avec l’Italie et l’Egypte. Un troisième portant sur la coopération pionnière sur le plan de la politique étrangère et de la défense avec les Emirats arabes unis.
Dans le même temps, nous sommes convenus avec l’Albanie de résoudre la question des zones maritimes devant la cour internationale de la Haye, conformément aux règles du droit international et particulièrement de la Convention sur le droit de la mer (UNCLOS). Enfin, nous avons accompli les actions nécessaires pour étendre nos eaux territoriales à 12 miles dans la mer Ionienne. Il serait bon de faire prendre conscience à tout le monde que, malgré les lamentations exprimées par certains, le gouvernement Mitsotakis a relevé, avec suffisamment de confiance, les divers défis et menaces hybrides au cours de l’année qui s’est écoulée. Il a abouti à des accords visant à garantir les intérêts nationaux et a élargi ses coopérations avec toute une série d’Etats.
C’est cette approche, qui consiste à élargir l’horizon stratégique par rapport au passé, que nous souhaitons poursuivre en 2021 également. Notre pays ne doit pas se retrouver otage d’une rhétorique visant à ne produire aucun résultat et prônant la procrastination. Il garantit ses droits et ses intérêts nationaux en concluant des accords. En 2021, nous continuerons sur ces bases. En développant les relations bilatérales, les modèles multipartites et tripartites et en assurant une présence particulièrement active au sein des organisations internationales.
JOURNALISTE : Comment allez-vous réussir ? Au moyen de quelles actions et initiatives ?
N. DENDIAS : Nous allons promouvoir nos relations bilatérales, en concluant tout d’abord d’importants accords. Avec les Etats-Unis, la mise à jour de l’accord de coopération mutuelle en matière de défense. Avec l’Arabie saoudite, de concert avec le ministère de la Défense nationale et le ministre Nikos Panagiotopoulos, l’accord sur la coopération dans le domaine de la défense. Avec la France, pour l’approfondissement de notre coopération. La semaine prochaine, j’effectuerai une visite en Italie et au Portugal. Puis en Belgique. Un peu plus tard, je me rendrai dans les pays baltes. Ces visites auront lieu les premiers mois. Puis nous développerons le nouveau cadre de coopération avec le Royaume-Uni. Parallèlement, nous ouvrons nos horizons plus larges et créons de nouvelles voies de communication avec des puissances émergentes et des pays en Asie et en Afrique, comme avec l’Inde et le Kenya. Ces deux pays sont depuis quelques jours membres du Conseil de sécurité de l’ONU. Nous développons ces initiatives, sans négliger, bien entendu, notre voisinage direct.
Dans les Balkans occidentaux, nous avons un rôle très important à jouer dans le sens de la consolidation de la stabilité et de la paix. Tant au moyen du soutien continuel de leur perspective européenne, qu’au moyen de leur participation active et contribution à des initiatives régionales. Notre objectif est d’intégrer les pays des Balkans occidentaux à la famille européenne. Et en même temps de les protéger contre la pénétration des réseaux extrémistes et les conceptions néo-ottomanes. A cet effort contribuent également les pays musulmans de la région élargie ayant les mêmes aspirations que nous, avec lesquels nous bâtissons une relation stable et franche, afin que nous puissions devenir un pont de coopération avec les pays à population chrétienne. Pour parvenir à ces objectifs, nous avons développé une présence particulièrement active.
Le Premier ministre albanais, M. Rama, était à Athènes dans le cadre d’une visite privée, il y a deux jours. Le ministre de la Macédoine du Nord, M. Osmani effectuera une visite à Athènes la semaine prochaine. Dans le cadre de cette visite seront signés trois protocoles d’accord indiquant notre volonté de renforcer les relations bilatérales. Parallèlement, les travaux visant au renforcement ultérieur de notre présence au Kosovo, ont débuté. En Bosnie-Herzégovine, nous entreprenons également des initiatives au sein de l’Union européenne en vue de la création d’un cadre de stabilité et de gouvernabilité. Nous renforcerons les initiatives multipartites, avec Chypre, et les pays de la région embrassant les mêmes valeurs que nous. À savoir, l’Egypte, Israël et la Jordanie. Et bien entendu, nous espérons renforcer ces modèles avec d’autres pays, comme les Emirats arabes unis et l’Arabie saoudite, mais aussi avec des acteurs mondiaux internationaux, comme la France, l’Inde et bien entendu les Etats-Unis.
Enfin, nous développerons des initiatives dans le cadre de l’Union européenne, de l’ONU, de l’OSCE et, pourquoi pas, de l’OTAN. M. Nedos, la pandémie continue de compliquer notre travail. Mais nous ne pouvons nous arrêter. Nous avons l’obligation de défendre nos intérêts nationaux. Et nous réussirons si nous regardons au-delà de notre horizon étroit et entreprenons des initiatives. Nous ouvrons des portes, restées fermées pendant des années. Cet effort est déployé par le gouvernement de la Nouvelle Démocratie et moi-même, dans le cadre de mon devoir constitutionnel, en ma qualité de ministre des Affaires étrangères.
JOURNALISTE : L’extension des eaux territoriales à 12 miles nautiques dans la mer Ionienne arrive au Parlement comme première loi. Est-ce que quelque chose de similaire pourrait avoir lieu en Egée également ?
N. DENDIAS : Le projet de loi en question sera très prochainement introduit au Parlement. Et il sera voté très rapidement. Il est juste de ne pas sous-estimer son importance. Il constitue la première extension des limites de l’Etat grec depuis 1947, toujours par des moyens pacifiques et sur la base du droit international. Cette extension constitue un droit inaliénable de notre pays. Mais revenons à votre principale question. Nous nous préparons à étendre d’autres régions du pays. Nous entreprenons les actions techniques nécessaires afin que, le moment venu, nous soyons prêts à avancer. À savoir quand cela aura lieu est un choix politique.
JOURNALISTE : Vous avez récemment de nouveau discuté avec le Premier ministre albanais. Estimez-vous qu’il puisse y avoir des évolutions dans les discussions sur la délimitation ? Autrement dit, sommes-nous sur le point de recourir à la cour de justice de la Haye ?
N. DENDIAS : Avec le Premier ministre albanais, nous avons désormais une relation de coopération franche. J’ai eu l’occasion de discuter longuement avec lui sur toutes les questions bilatérales et régionales, tant lors de ma visite à Tirana, que lors de sa visite à Athènes avant-hier. S’agissant de la question du recours à la cour de justice de la Haye, les groupes techniques compétents continuent leur travail. L’objectif est de signer le compromis et la soumettre à la Cour le plus rapidement possible, je suppose après les élections législatives en Albanie en avril.
Je note que l’ensemble des forces politiques albanaises soutient que la question de la délimitation des zones maritimes entre les deux pays doit être résolue sur la base du droit international de la mer par la cour internationale de justice de la Haye. C’est exactement ce que nous disons à nos interlocuteurs turcs. Et il est particulièrement utile de rappeler que M. Rama a reconnu que la Grèce a le droit unilatéral inaliénable d’étendre ses eaux territoriales à 12 miles. Il a par ailleurs ajouté que l’Albanie avait fait de même il y a 30 ans. Et donc aucun pays tiers ne peut s’opposer à ce droit, voire menacer de guerre.
JOURNALISTE : Y a-t-il de l’optimisme quant à un résultat productif des contacts exploratoires ? Pensez-vous que les intentions d’Ankara à l’égard de l’engagement d’un dialogue soient sincères ? De quoi Athènes est en train de discuter ? Apparemment Ankara n’est pas d’accord avec l’agenda qui est défini.
Ν. DENDIAS : Permettez-moi de commencer par votre dernière question. Comme nous l’avons, à maintes reprises, signalé, l’agenda des contacts exploratoires est bien précis et ne peut pas changer. Le prochain tour sera le 61ème. Ces contacts ont commencé il y a deux décennies. L’un des interlocuteurs ne peut pas décider de manière unilatérale de l’élargissement de l’ordre du jour. Cela équivaudrait à un effort visant à saper ces contacts. Il reste à voir si les intentions d’Ankara sont sincères. En ce qui nous concerne, lorsque ces contacts commenceront, à quelque moment que ce soit, nous y assisterons en faisant preuve d’une volonté sincère et d’un esprit constructif.
Maintenant, si vous me demandez quel sera le résultat de ces contacts et dans quelle mesure nous sommes optimistes à cet égard, je vous répondrai en utilisant des termes empruntés au football : un jour un entraîneur de football interrogé sur le résultat d’un match avait dit : « Je ne ferai des pronostics qu’à la fin du match ». Bien évidemment, nous sommes prêts à parer à tout éventuel scénario, car cela est de notre devoir. Toutefois, je vous dirai une chose qui me préoccupe. La Turquie de 2021 n’est pas la Turquie de 2016, date à laquelle a eu lieu le dernier, à ce jour, tour des contacts exploratoires.
De même, la Turquie actuelle est différente de la Turquie du début de l’année 2000, lorsque cette dernière aspirait à son adhésion européenne. Toutefois, personne ne peut décider du changement de cap pour son compte. Je le souhaite de tout mon cœur.
JOURNALISTE : Que peut attendre Athènes de la nouvelle administration américaine ? On parle récemment des adaptations dans l’accord de coopération de défense mutuelle gréco-américain (MDCA). Est-ce que cela signifie un renforcement de la présence militaire et de quelle façon ?
Ν. DENDIAS : Permettez-moi de commencer en disant que la coopération que j’avais eue avec l’administration américaine sortante et particulièrement avec mon homologue, M. Pompeo, a été exemplaire. Sa contribution au développement des relations bilatérales entre les deux pays à un niveau jamais atteint par le passé, a été déterminante. Notre ambition est de continuer sur cette voie et de renforcer davantage nos relations avec les États-Unis. J’attends avec intérêt ma première rencontre avec le nouveau Secrétaire d’État américain, M. Blinken. Notre objectif est de parachever les négociations sur les ajustements dans l’accord de coopération de défense mutuelle afin qu’il y ait, d’une part, une perspective à long terme et qu’il ne soit pas nécessaire de le renouveler chaque année et d’autre part, pour qu’il y ait un renforcement de la présence américaine en Grèce dans des régions qui démontrent l’importance stratégique de notre pays. La présence américaine ne consiste pas en la mise en place de bases militaires renvoyant à l’époque et à la logique de la guerre froide. Elle sera flexible et adaptée à la situation actuelle. Et elle renforcera aussi l’importance géopolitique de notre pays dans la région élargie. Je considère comme étant utile une présence marquée et permanente dans la région élargie de la Méditerranée orientale. Tant diplomatique que militaire.
JOURNALISTE : Vous avez d’ores et déjà signé un accord avec les Émirats arabes unis et allez en signer encore un avec l’Arabie saoudite (en matière de défense notamment). Les relations avec Israël se sont renforcées, tandis que celles avec les pays arabes, tels que l’Égypte sont en plein épanouissement. Est-ce que ce contexte régional pourrait freiner les provocations turques ?
Ν. DENDIAS : Ma réponse à votre question est la suivante : oui, mais à certaines conditions. Je vous expliquerai pourquoi je dis cela. Les pays que vous avez évoqués ont, à des degrés divers, chacun d’entre eux, des relations difficiles avec la Turquie. Néanmoins, cela est exclusivement dû à la politique provocatrice et expansionniste de la Turquie. La Turquie, « l’homme malade », selon la perception occidentale il y a cent ans, cherche probablement à s’imposer dans la région de l’ancien Empire ottoman en tant que « grand révisionniste ». Cette approche est en pleine contradiction avec les principes fondamentaux du droit international, sape la paix et la stabilité régionales et, bien évidemment, provoque des réflexes de défense. Malheureusement, la question de la Turquie révisionniste figure à l’ordre du jour des rencontres que j’ai avec mes homologues de tous les pays.
Dans ce contexte, les différentes initiatives qui ont été entreprises visent également à retenir ce comportement provocateur turc. Toutefois, permettez-moi de préciser à ce stade que je parle d’initiatives visant à freiner un certain comportement et pas un pays. Toutefois, comme je l’ai, à maintes reprises affirmé, le développement de nos relations avec ces pays, dans le cadre de partenariats bilatéraux ou multilatéraux, ne va à l’encontre de personne. Bien au contraire. Nous avons indiqué que la Turquie aussi pourrait participer à ces partenariats. Mais ce, à une condition bien simple et particulièrement importante : qu’elle accepte que les différends soient réglés de manière pacifique, sur la base du droit international.
Je forme l’espoir, profondément et sincèrement, que la Turquie reconnaîtra que son comportement révisionniste et agressif provoque inéluctablement l’effet inverse de celui escompté.
Dans la conjoncture actuelle, lors de laquelle elle est confrontée à des défis économiques graves, je pense qu’il serait approprié qu’elle change radicalement de cap et qu’elle renonce à ses prétentions expansionnistes stériles. Je pense également, avec tout le respect dû au peuple turc que cela est dans l’intérêt véritable de ce dernier. Par ailleurs, une très grande partie de la société turque prône justement ce cadre européen en tant que seule perspective pour la Turquie.
JOURNALISTE : Pensez-vous que l’engagement d’une discussion sur le dossier chypriote soit possible au cours de 2021 ?
Ν. DENDIAS : Athènes, toujours en coordination absolue avec Nicosie, a signalé qu’elle participerait à une conférence informelle à cinq parties si celle-ci est convoquée par le Secrétaire général de l’ONU. Cela dit, notre position sur le règlement de la question chypriote est connue de tous et demeure immuable, à savoir une fédération bizonale, bicommunautaire sur la base des résolutions y relatives du Conseil de sécurité de l’ONU et de l’acquis communautaire. Cette position est partagée également par la communauté internationale. Malheureusement, je ne peux être optimiste à cet égard. La rhétorique provenant des hauts fonctionnaires turcs et du dirigeant chypriote turc, M. Tatar, n’est guère encourageante. A cette rhétorique négative j’ajouterai l’ouverture illégale de la ville de Varosha, mais aussi les forages qui se poursuivent.
Janvier 10, 2021