Au cours de ces soixante dernières années - depuis la fin de la guerre civile - notre pays n'a jamais été confronté à un aussi grand nombre de défis et de problèmes comme celui des cinq dernières années.
La crise grecque qui a touché l'économie du pays à savoir l'un des plus importants paramètres de la puissance nationale, a coïncidé avec :
• la crise élargie de l'Union européenne, une crise non seulement économique mais aussi politique qui alimente l'euroscepticisme dans ses formes diverses.
• les nouveaux défis de taille en matière de sécurité européenne, une question euroatlantique datant, non seulement depuis la fin de la Seconde guerre mondiale et le début de la guerre froide, mais déjà depuis le milieu de la Première guerre mondiale, à savoir depuis presque un siècle.
• une série de crises tant dans le voisinage sud que dans celui de l'est de l'UE, des crises qui ont un impact probablement beaucoup plus important que celui provoqué massivement par l'effondrement de l'Union soviétique, de la Yougoslavie et ledit « Printemps arabe ».
Les priorités stratégiques de la politique étrangère grecque et de la politique de sécurité et de défense dans ces conditions nationales, régionales et internationales complexes et souvent contradictoires ont été et demeurent les suivantes :
Premièrement, éviter la transformation de la crise économique en un levier de pression accrue sur notre pays afin que ce dernier procède à des adaptations et à des concessions au niveau de ses questions nationales (question chypriote, relations gréco-turques en Mer Egée, en Méditerranée, la question du nom de l'ARYM, etc.)
Deuxièmement, élaborer une position grecque à l'égard de toutes les crises régionales et internationales, une position qui sera conforme à la qualité du pays en tant que membre de l'UE et de l'OTAN, à la nécessité de respecter la légalité internationale, aux différentes identités régionales du pays (identité balkanique, méditerranéenne, de la Mer noire) et à ses choix traditionnels et plus récents concernant la mise en place des partenariats stratégiques puissants (comme par exemple avec l'Egypte, Israël, etc,) tout en mettant en place ou en préservant même le meilleur rapport de forces possible au niveau des questions nationales citées ci-dessus.
L'expérience de la crise économique qui a remis en question la période marquant l'instauration de la démocratie, ne doit pas nous faire sous-estimer l'acquis de la transition à la Démocratie, un acquis qui, paradoxalement, n'est pas visible à l'œil nu : le haut degré de consensus à l'égard des choix fondamentaux de la politique étrangère et de la politique de sécurité et de défense du pays.
Heureusement, bien que cette distinction artificielle entre lesdites forces en faveur et à l'encontre du mémorandum n'a pas permis l'atteinte d'un consensus minimal pour ce qui est de la stratégie nationale de gestion de la crise économique et de la sortie de la crise, n'a pas influé de manière décisive sur le cadre du consensus établi concernant la politique étrangère et notamment sur les positions principales du pays à l'égard de la liste des questions nationales.
En d'autres termes, en dépit de la contestation du système bipolaire traditionnel de la période marquant l'instauration de la démocratie, le cadre stratégique national qui a été progressivement établi au cours des quarante dernières années - les principaux co-auteurs étant Konstantinos Karamanlis et Andréas Papandréou - n'a pas été remis en cause.
Il existe bien évidemment au sein de la vie publique des voix démagogiques, des comportements prônant un patriotisme exacerbé, des stéréotypes faciles, des théories de conspiration, des complexes de persécution, des amateurismes et des frivolités quant aux dispositions du droit international et à la jurisprudence des organes juridictionnels internationaux, une lecture superficielle et une utilisation idéologique de l'histoire, des malentendus et des interprétations arbitraires. Tout cela provoque une certaine agitation politique sans pour autant nuire aux choix stratégiques du pays.
En effet, il n'est pas facile d'expliquer la raison pour laquelle la position du pays à l'égard de la guerre civile en Syrie ou à la crise en Ukraine est liée à la question chypriote ou à la situation en Mer Egée et en Méditerranée orientale. Toutefois, dès lors que la question est soulevée du point de vue de la politique turque, on peut plus facilement établir l'éventuel rapport entre par exemple l'EI et les défis relatifs à la ZEE et au plateau continental de la République de Chypre.
La question de la connaissance de tous les volets de notre stratégie nationale demeure toujours en suspens. En d'autres termes, un rappel permanent des erreurs historiques est nécessaire et notamment une étude systématique des conditions dans lesquelles ces erreurs ont été commises. Il faut sans cesse revenir sur le cadre stratégique que l'on oublie souvent en raison des habitudes, des pratiques et des inerties bien établies. Dans le domaine de la politique étrangère il n'existe aucune discussion interdite. A la condition que cette discussion soit engagée d'une manière professionnelle avec responsabilité nationale et politique, sans rien sacrifier sur l'autel de la conjoncture politique intérieure et des opportunismes politiques.
Le véritable patriotisme n'est axé que sur la pleine connaissance de l'histoire ainsi que sur une évaluation du rapport de forces dénuée de tout préjugé. Toutefois, nous devons être très vigilants car les idées reçues et les stéréotypes sont toujours là, prêts à entraver la voie. Des questions historiques en suspens datant depuis la période de l'entre deux guerres et portant sur la délimitation des frontières et le développement du concept de l'Etat sont à la source
des crises en cours au Moyen-Orient et en Afrique du nord. Ces crises découlent également du dilemme - ce qu'il n'est pas facile à avouer - entre la démocratie/Etat de droit et la sécurité. La crise en cours en Ukraine et dans les relations entre la Russie et l'Occident remet en cause la fonctionnalité de nombreuses instances internationales, telles que le Conseil de sécurité, l'ONU, l'OSCE, et met en évidence les limites de l'UE en tant qu'entité politique autonome.
La façon dont la République de Chypre, en coopération étroite avec la Grèce, gère la provocation turque en cours dans sa ZEE et sur son plateau continental et la façon dont évolue la coopération tripartite entre l'Egypte, Chypre et la Grèce constituent deux exemples illustrant bien cette réalité.
Le débat frivole engagé il y a quelques mois sur les soi-disant dangers environnementaux que présentait pour la Méditerranée l'opération de destruction de l'arsenal chimique de la Syrie menée sous le contrôle de l'ONU elle-même et de l'Organisation pour l'interdiction des armes chimiques, une opération qui s'est achevée en toute sécurité, constitue un exemple inverse.
Puisque j'ai eu l'honneur de diriger successivement ces cinq dernières années la politique de défense, la politique économique, étrangère et européenne du pays dans des conditions extrêmement difficiles et pressantes, fort de mon expérience, je connais très bien l'importance d'un débat public rationnel, généreux et consensuel sur toutes ces questions. J'espère que toutes les conditions permettant l'engagement d'un tel débat seront mises en place.
Novembre 2, 2014