C'est avec une joie toute particulière que j'accueille aujourd'hui à Athènes mon cher collègue et ami, le ministre des Affaires étrangères de la République fédérale d'Allemagne, Johann Wadephul, avec lequel nous avons de nombreux points communs. Nous lie une formation juridique commune, une conviction profonde quant à la valeur des institutions et de la liberté humaine, ainsi qu’une foi en la pluralité internationale.
Aujourd’hui, nous reprenons le fil là où nous l’avions laissé lors de ma dernière visite en mars dernier, à Berlin. Et la raison de ces visites successives est la volonté des deux parties de renforcer nos relations bilatérales et d’élargir notre coopération dans des domaines d’intérêt commun.
Cher Monsieur le Ministre,
Nous vivons en des temps complexes. L’architecture de sécurité d’après-guerre est remise en question, les alliances traditionnelles sont mises à l’épreuve et nous sommes appelés à nous adapter à cette nouvelle réalité, qui n’est pas toujours favorable.
Les défis sont nombreux et loin d’être simples. Au sein de l’Union européenne, nous encourageons la transition vers l’autonomie stratégique et, au sein de l’OTAN, nous promouvons la refonte de la répartition des charges de défense. Au sein de ces deux organisations, l’adoption d’une politique à 360 degrés, qui porte son attention et son intérêt stratégique de manière égale sur toutes les régions, y compris le Sud mondial, est désormais une condition indispensable.
Je voudrais profiter de cette occasion pour te féliciter, cher Johann, pour l’organisation de la Conférence internationale sur le Soudan, la plus grande crise humanitaire que nous connaissons aujourd’hui. Aucune crise contemporaine n’est limitée dans l’espace. Nous devons unir nos forces, mais aussi les moyens dont nous disposons pour pouvoir faire face à ces crises.
La Grèce et l’Allemagne, en tant qu’États membres de l’Union européenne et alliés au sein de l’OTAN, sont appelées à gérer des situations sans précédent.
La Grèce s'est toujours engagée, par tous les moyens et de toutes les manières, en faveur de la paix et de la stabilité internationales.
Dans l'ensemble du Moyen-Orient, la prolongation de la trêve entre les États-Unis et l'Iran laisse espérer un retour aux négociations. Au Liban également, les pourparlers directs entre le Liban et Israël peuvent contribuer à une paix durable et à la stabilité dans notre région. Quant à Gaza, elle doit rester au centre des efforts diplomatiques, la priorité absolue étant d’assurer une aide humanitaire renforcée et sans entrave, ainsi que la mise en œuvre intégrale du plan de paix.
En cette conjoncture extrêmement sensible, le respect du droit international et des principes fondamentaux de la Charte des Nations Unies, rédigés et adoptés à une époque où tous avaient pris conscience de ce que signifiait la destruction totale, doit être universel. Et aujourd’hui, malheureusement, notre monde ne semble pas s’orienter vers la paix.
La Grèce reste toujours en état d’alerte. Il y a quelques jours, nous avons pris la responsabilité d’accueillir dans notre pays des membres de la Global Sumud Flotilla, qui ont débarqué en Crète depuis un navire israélien avec l’aide des garde-côtes grecs. Parmi ces membres figuraient des citoyens de 34 pays, dont 6 Allemands. Au-delà du caractère humanitaire évident de cette initiative, nous avons ainsi souhaité proclamer l’obligation de respecter le droit international et la dignité humaine. Des valeurs intemporelles et non négociables.
Je tiens tout particulièrement à insister sur l’obligation universelle de respecter la liberté de navigation. Elle ne concerne pas seulement le commerce mondial, mais aussi la paix et la prospérité de tous les peuples. En tant que membre élu du Conseil de sécurité de l’ONU, nous avons mis en avant cette nécessité en temps opportun, lors de la présidence grecque, en mai 2025.
Nous soutenons les initiatives internationales visant à garantir un passage sans entrave et en toute sécurité dans le détroit d’Ormuz et nous avons l’intention de jouer un rôle actif en collaboration avec la communauté maritime.
Il est important d’empêcher que la crise actuelle ne prenne des proportions incontrôlables pour l’économie mondiale, la chaîne alimentaire internationale, mais aussi la vie quotidienne des citoyens.
Le contexte sécuritaire dans la région plus large de la Méditerranée orientale est également étroitement lié au Moyen-Orient.
J'ai eu l'occasion d'exposer au ministre les positions grecques concernant les défis et les sensibilités de la Grèce quant aux équilibres dans la région, que nos partenaires et alliés, tels que l'Allemagne, tiennent naturellement en compte.
En particulier, les armements et leur non-utilisation au détriment des pays alliés constituent une condition indispensable.
Nous sommes convaincus que la Méditerranée orientale peut devenir une voie maritime de paix et de coopération, avec de multiples avantages pour les peuples de notre région, mais aussi, plus largement, pour le continent européen. C'est d'ailleurs dans ce sens que nous travaillons avec nos pays voisins.
Cher Monsieur le Ministre,
De nombreux liens unissent nos deux pays. La philosophie et la culture allemandes trouvent leurs racines profondes dans la littérature grecque antique, et la contribution des scientifiques allemands à l’étude et à la mise en valeur de l’esprit classique est en effet considérable. « Iphigénie en Tauride » de Goethe, inspirée de la tragédie d’Euripide, marque en réalité le passage de l’Antiquité au XVIIIe siècle et au-delà, en donnant un sens à l’Antiquité classique à travers les valeurs de l’humanisme moderne.
De même, d’importantes institutions de l’État grec remontent en réalité à la tradition juridique allemande.
Il est d’ailleurs important de mentionner que des centaines de milliers de Grecs vivent et travaillent en Allemagne depuis des décennies et, bien sûr,
la Grèce est l’une des destinations touristiques les plus prisées des citoyens allemands.
Je crois fermement que la diplomatie entre les peuples constitue la forme de diplomatie la plus puissante et la plus bénéfique pour l’édification d’une confiance mutuelle entre les peuples.
Nous construisons notre avenir commun en reconnaissant l’histoire indélébile. Pour les plaies non cicatrisées qui ont marqué la période la plus sombre de l’histoire moderne, il est temps de travailler ensemble afin de les panser.
De même, les canaux de communication qui, depuis des décennies, ont créé un cadre non seulement d’information, mais aussi de compréhension mutuelle, et qui n’ont pas été fermés même pendant la dictature militaire en Grèce, doivent rester ouverts.
Aujourd’hui, bien sûr, nous avons mis particulièrement l’accent sur l’évolution du Plan d’action entre la Grèce et l’Allemagne, que nous avons signé il y a dix ans, en 2016, et nous sommes convenus de renforcer notre coopération sous la forme d’une stratégie de coopération.
Une revalorisation qui n’a pas seulement un caractère symbolique, mais aussi concret, car nous travaillerons désormais ensemble de manière systématique dans tous les domaines, afin de pouvoir maximiser les avantages pour les deux États et les deux peuples.
Nous avons également échangé nos points de vue avec M. le ministre sur l’élargissement de nos relations dans les domaines où notre coopération peut être encore renforcée, à savoir le commerce, les investissements, les énergies renouvelables, le transport maritime, l’enseignement universitaire, les technologies numériques, l’innovation et l’économie.
La Grèce est désormais un pôle de stabilité et de progrès. Elle a réalisé ces dernières années la réduction la plus importante et la plus rapide de la dette en pourcentage du PIB de toutes les économies de l’histoire des économies modernes et a regagné la confiance des marchés. L'économie grecque affiche une évolution positive, s'est redressée avec succès et fait preuve d'une grande résilience, un véritable exemple de réussite au sein de l'Union européenne.
Nous avons également discuté avec M. le ministre de questions qui nous préoccupent tant au niveau bilatéral que dans le cadre de l’Union européenne.
La gestion de la question migratoire, notamment dans la perspective de l’entrée en vigueur du pacte de l’Union européenne sur l’immigration et l’asile. Sur une question particulièrement sensible telle que l’immigration irrégulière, nos pays ont trouvé un terrain d’entente, malgré les difficultés. Nous soulignons une fois de plus la nécessité d’une politique commune et cohérente sur cette question, qui ne connaît pas de frontières géographiques.
En tant que pays de première ligne, nous estimons que la protection efficace des frontières extérieures de l’Union européenne et le contrôle des flux migratoires doivent constituer une priorité commune, dans le respect des principes de solidarité, de répartition équitable et bénéfique des charges, ainsi que des valeurs humanitaires.
Notre discussion a également porté sur les questions relatives à l’élargissement de l’Union européenne. La Grèce a joué un rôle de premier plan, depuis l’époque de l’Agenda de Thessalonique, dans le processus d’adhésion des Balkans occidentaux, qui constitue une priorité stratégique de l’Union européenne.
Comme je vous l’ai indiqué lors de ma récente visite à Berlin, cher Monsieur le Ministre, mais aussi dans le cadre du Conseil des affaires étrangères à Bruxelles, la première étape a été franchie, l'adoption de la Déclaration de Delphes entre la Grèce et les Balkans occidentaux, qui codifie les principes fondamentaux et les objectifs de ce processus d'adhésion, en référence à la présidence grecque du Conseil européen au second semestre 2027, où nous espérons avoir l’occasion d’accueillir un nouveau membre au sein de notre Union.
Il est très important que toutes les parties concernées travaillent avec un nouvel élan dans cette perspective – nous savons que l’Allemagne a été un pays moteur et qu’elle s’investit dans cette perspective commune – et qu’une nouvelle vision soit donnée aux Balkans occidentaux, sans concession, bien sûr, aux critères fixés pour l’adhésion, notamment en ce qui concerne la pleine application de l’État de droit, les principes fondamentaux, ainsi que les relations de bon voisinage.
Nous ne pouvions bien sûr pas ne pas évoquer la question ukrainienne, un sujet qui, depuis quatre ans maintenant, a placé le débat sur la sécurité européenne sur une base entièrement nouvelle. J'ai réitéré la position ferme et inébranlable de la Grèce en faveur du respect de l'indépendance et de la souveraineté de l’Ukraine, et j’ai souligné la nécessité d’une position unie de l’Union européenne en faveur d’une solution juste et durable à la question ukrainienne.
Cher Johann, je te remercie chaleureusement pour l’excellente discussion que nous avons eue aujourd’hui. Dans deux jours, cela fera un an que tu occupes le poste de ministre des Affaires étrangères de la République fédérale d’Allemagne et je tiens à te remercier chaleureusement pour ta contribution à l’approfondissement de notre vision européenne commune. Je vous souhaite la bienvenue aujourd’hui à Athènes et je suis certain que cette visite constituera un tournant décisif pour le renforcement de nos relations bilatérales.
Merci.
Questions & Réponses
JOURNALISTE : Bonsoir, je suis Pierros Tzanetakos, de la télévision publique. J'ai une question à poser aux deux ministres. La Grèce et l'Allemagne participent à l'initiative de la France et de la Grande-Bretagne visant à déployer une force navale dans le détroit d'Ormuz afin de garantir la liberté de navigation. Il y a quelques heures, le président américain a annoncé le lancement de l’opération « Liberté », comme il l’a qualifiée, visant à dégager les navires bloqués dans le golfe Persique. Et je me demande si ce n'est pas l'occasion pour les Européens de se précipiter immédiatement sur le terrain afin de défendre leurs propres intérêts, mais aussi de mettre en avant leur puissance défensive, et si une telle initiative pourrait contribuer à améliorer les relations euro-américaines, qui, de l’avis général, sont mises à rude épreuve. En particulier dans le cas de l’Allemagne, après les dernières décisions, ou plutôt intentions, des États-Unis de retirer des milliers de soldats du territoire allemand.
Et si vous me le permettez, une question à l’intention de M. Wadephul, car elle concerne nos collègues en Allemagne mais aussi les relations bilatérales, puisque M. Gerapetritis en a fait mention. Y a-t-il une chance que nous assistions à un changement ou à un réexamen de la décision concernant la fermeture de la Deutsche Welle ? Merci beaucoup.
G. GERAPETRITIS : Merci pour votre question. Je vais essayer de formuler une réponse formelle, en vous disant, ainsi qu’à l’ensemble des participants, que la Grèce, en tant que grande nation maritime, est favorable à une navigation libre et sans entraves. Nous considérons que la navigation n’est pas seulement une activité commerciale. La navigation est le lien qui unit les peuples, le lien qui assure l’approvisionnement du monde et, surtout, le lien qui rapproche tous les peuples éloignés. À cet égard, toute entrave à la liberté de navigation constitue un coup dur pour le monde entier.
Déjà, la Grèce, en tant que membre élu du Conseil de sécurité, avait soulevé dès le mois de mai dernier la question de la liberté de navigation, avant même que ne surgissent les problèmes liés au blocus du détroit d’Ormuz, en soulignant précisément l’importance de la liberté de navigation. Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour continuer, en collaboration avec la communauté maritime, à garantir la circulation libre et sans entrave des navires.
Je tiens à souligner que, en ce qui concerne plus particulièrement le détroit d’Ormuz, nous considérons comme inacceptable le fait qu’à l’heure actuelle, la sortie des navires se trouvant dans le golfe soit entravée.
La Grèce participe à toutes les initiatives, tout comme l’Allemagne, visant à rouvrir le détroit d’Ormuz – qu’elles soient britanniques ou françaises. Nous saluons tout effort allant dans ce sens. Nous sommes disposés à apporter notre contribution à l’avenir, lorsque la situation se sera normalisée, afin d’assurer une présence de nature défensive dans le détroit d’Ormuz, comme nous le faisons d’ailleurs déjà dans le cadre de la mission européenne en mer Rouge, en soulignant par notre présence la valeur de la liberté de navigation.
En ce qui concerne les relations entre l’Union européenne et les États-Unis, je tiens à souligner que nous considérons cette relation comme extrêmement importante. Nous estimons que le pilier de sécurité créé après la Seconde Guerre mondiale, l’alliance de l’OTAN, qui a largement garanti la nouvelle architecture de sécurité, doit rester actif et fort. Malgré les problèmes éventuels, nous estimons qu’il est extrêmement important que cette coopération soit maintenue. Il est évident que l’idée d’autonomie stratégique, qui se développe au sein de l’Union européenne, contribuera à aller dans ce sens, elle aidera l’Europe à atteindre sa maturité géopolitique, mais elle contribuera également à une répartition plus équitable des charges de défense au sein de l’Alliance. Nous estimons qu’il est important que l’Europe se tienne aux côtés des États-Unis et, en particulier, que l’Allemagne, qui est un grand et puissant pays européen, garantisse, par sa participation active, la viabilité de la relation euro-atlantique.
JOURNALISTE : Michael Fischer, Agence de presse allemande (DPA). Monsieur le ministre Gerapetritis, l’Allemagne souhaite coopérer étroitement avec la Grèce dans le domaine de l’armement, vient de déclarer M. Wadephul. La Grèce a déjà conclu de nombreux accords de ce type avec la France, les États-Unis et Israël. La Grèce a-t-elle globalement besoin d'équipements militaires provenant d'Allemagne ? Si oui, de quel type d'équipement s'agit-il ? Et comment évaluez-vous le fait que l'Allemagne ait coopéré à plusieurs reprises avec la Türkiye dans le domaine de l'armement et ait même récemment approuvé la fourniture de l'avion de combat Eurofighter ?
G. GERAPETRITIS : Je vous remercie beaucoup pour votre question. Je tiens tout d’abord à souligner qu’il existe déjà une coopération en matière de défense entre la Grèce et l’Allemagne. La marine et l’armée grecques disposent déjà d’équipements provenant d’Allemagne, qui sont actuellement en état de fonctionnement et d’utilisation opérationnelle.
En ce qui concerne la poursuite de cette coopération, je tiens à souligner que tout équipement doit répondre à deux conditions. Il doit satisfaire à l’exigence d’interopérabilité, mais il doit également y avoir la diversification nécessaire afin d’éviter toute dépendance excessive. Avant tout, ce que nous devons garder à l'esprit, c'est que la défense doit servir les intérêts nationaux et les intérêts européens. Car qu'il s'agisse de la défense allemande ou de la défense grecque, nous participons en réalité à la même défense collective, à savoir la défense européenne. Et c'est précisément dans le cadre du renforcement de l'autonomie stratégique de l'Union européenne qu'il est absolument nécessaire qu'il y ait ces règles communes, qu'il y ait une conception commune, qu'il y ait une force commune.
En ce qui concerne les équipements entre l’Allemagne et la Türkiye, vous comprenez bien que la Grèce ne peut exiger d’aucun pays qu’il lui explique comment il fonctionne, en ce qui concerne les questions liées à l’approvisionnement de ses systèmes de défense. Ce que nous estimons toutefois nécessaire, à tout le moins, c’est de garantir que ces systèmes fournis à des pays tiers ne soient pas utilisés au détriment d’un pays allié. C'est extrêmement important pour notre défense européenne commune, surtout aujourd'hui où les défis auxquels l'Europe est confrontée sont importants et où nous avons pris, conjointement avec l'Allemagne et les autres États membres de l'Union européenne, la grande décision de créer un bouclier de défense unique pour l’Europe, de renforcer notre défense collective de la manière la plus efficace possible.
Mai 4, 2026