Discours de M. Droutsas au Centre européen de politique (European Policy Center – EPC) – Bruxelles, 22 novembre 2010

Titre: « Un nouvel accord européen pour les Balkans et la Turquie : le rôle de la Grèce »

Points principaux :

[Sur le mécanisme de soutien et le recours de l’Irlande à ce mécanisme : ]

- Avec nos partenaires, nous avons reussi a mettre en place un mecanisme qui soutient actuellement la Grece en cette periode difficile. Ce mecanisme constitue le modele a partir duquel sera cree le futur mecanisme de soutien financier de l’UE qui protegera et renforcera notre union economique. Hier, l’Irlande a fait un pas courageux et a demande le soutien et la solidarite de ses partenaires. Je suis convaincu que l’Irlande se debrouillera et que l’UE repondra aux esperances actuelles. La Grece en est la preuve tangible.

[Sur le processus d’élargissement :]

- Aujourd’hui, en se servant de differents pretextes, nous avons renonce aux efforts visant a adopter une voix politique. Au nom d’un denominateur commun, nous avons perdu notre vision. Nous sommes nombreux pour pouvoir nous entendre. Nous ressentons la « fatigue de l’elargissement ». Les pays candidats a l’adhesion sont tres loin de satisfaire nos conditions et modalites. Les pretextes sont nombreux. Des pretextes qui tendent a combler le vide cree par le manque de vision. Toutefois, c’est a nous-memes qu’il appartient de renverser la situation. Par ailleurs, la construction europeenne tout entiere a ete axee sur une vision, celle de l’integration europeenne de notre continent.

[Sur la perspective européenne des Balkans occidentaux :]

- En 2014, la Grece exercera la presidence de l’UE. Notre objectif est de convoquer un sommet UE – Balkans occidentaux. D’organiser la deuxieme reunion de Thessalonique lors de laquelle nous adopterons une declaration politique qui fixera un objectif precis, ambitieux et realiste pour le processus d’adhesion des pays des Balkans occidentaux.
- Pour la 2eme reunion de Thessalonique nous nous fixons trois objectifs principaux :
- Premierement, creer le « Groupe 2014 » qui sera constitue d’Etats membres qui formeront des « alliances de preparation » avec les pays candidats.
- Deuxiemement, etablir d’etroits liens de cooperation entre les pays candidats au niveau regional tout en developpant les formes de cooperation existantes et en mettant un plus grand accent sur leur interaction.
- Troisiemement, fixer la date butoir pour la pleine adhesion. Tel sera le nouveau catalyseur du changement et du progres qui encouragera la mise en place des reformes chez les pays candidats et evaluera les gouvernements de la region. Il attestera de l’engagement de l’Europe vis-a-vis des Balkans occidentaux qui seront consideres comme membres de la famille ainsi que de sa volonte de prevenir la reapparition des crimes du passe.

[Sur la perspective européenne de la Turquie :]

- Il est evident que le manque de volonte de la part de certains Etats membres – decoulant des craintes irraisonnees de l’opinion publique qui sont justement alimentees par cette non volonte – n’a pas seulement fait disparaitre cette vision mais a provoque la paralysie de ce processus. Dans le meme temps, le processus de reformes etant marque de retards et de concessions, des progres ne peuvent etre realises.
- Enfin, le refus de la Turquie de s’acquitter de ses obligations vis-a-vis de la Republique de Chypre et les 27 fait considerablement baisser « l’esperance de vie » de ce processus. Malheureusement, nous parlons du grand malade de l’elargissement politique et les espoirs d’un retablissement sont minimes.
- L’histoire ainsi que ce parcours vers 1999 nous ont appris que nous avons besoin d’une vision et du courage afin que le processus trouve un second souffle. Comme dans le passe, aujourd’hui aussi la Grece peut jouer un role de catalyseur afin que le processus soit de nouveau dote d’un caractere politique et puisse etre ravive.
- Vu qu’en Turquie, le Premier ministre M. Erdogan a annonce que des elections se tiendraient debut juin, j’envisage d’organiser une reunion au sommet UE – Turquie vers la fin du mois de juin ou en automne de l’annee prochaine.
- L’objectif de la reunion sera d’adopter une declaration politique sur une nouvelle feuille de route pour le parcours d’adhesion de la Turquie. Un nouveau « Helsinki » dote de calendriers et de dates butoirs clairement definis et comportant une description detaillee des obligations de la Turquie et le rythme auquel celles-ci devront etre remplies ainsi qu’une date precise de l’adhesion de la Turquie a l’UE, a supposer, bien entendu, que les Etats membres et la Turquie ratifieront le texte en question.

- [Sur la question chypriote :] Si la Turquie veut reellement avancer, elle doit s’acquitter de ses obligations. En fin de compte, il s’agit de sa relation avec son partenaire futur, la Chypre reunie car il est evident que tant que l’armee de l’occupation demeure sur l’ile, la Turquie ne deviendra pas un Etat membre de l’UE. Par consequent, je pense que si, d’ici a juin, une solution n’est pas trouvee a la question du Protocole et d’autres obligations de la Turquie, la Turquie risque de voir le processus gele jusqu’a ce qu’une solution soit trouvee. Tout clairement et simplement, pour que personne n’avance comme pretexte la question chypriote et pour appeler les choses par leur nom.

Texte integral du discours (traduction de l’anglais) :

Mesdames et messieurs,

C’est un grand plaisir pour moi de me trouver ici aujourd’hui et de pouvoir engager une discussion avec vous.

Ces derniers quatorze mois, chaque fois qu’un ministre grec se trouve devant un public, tout le monde attend de lui de parler de la crise économique actuelle et de son impact sur la Grèce et l’UE dans son ensemble. Aujourd’hui, toutefois, je voudrais renverser cette tendance et axer votre attention sur une question différente. Une question qui à mon sens revêt également une importance cruciale pour l’avenir de notre Union : il s’agit du processus d’élargissement.

Neanmoins, cela ne signifie pas que j’eviterai de vous presenter l’etat actuel des choses en Grece pour ce qui est de l’economie.

Nous avons entrepris au cours d’une année des changements considérables. La Grèce a été au bord de la ruine. Et, pourtant, elle a réussi à éviter la catastrophe. Nous avons pu faire face aux problèmes, des problèmes que nous devions résoudre depuis très longtemps. Au début, notre déficit a été très élevé, plus de 15% et nous avons réussi à le réduire de 6% ce qui a été un succès sans précédent. Nous avons entrepris la mise en place des réformes pour libérer les professions fermées. Nous avons apporté de grands changements à notre système fiscal – des changements d’ores et déjà adoptés – afin de limiter les phénomènes d’évasion fiscale et de repartir les revenus de manière plus juste et durable.

Nous avons désormais adopté une nouvelle méthode visant à établir le budget qui ne permet pas la création de « déficits cachés ». Nous avons procédé à la refonte totale de notre système des retraites. Nous avons adopté au parlement des lois qui promeuvent le développement vert tout en offrant à notre pays la possibilité de devenir actif dans de nouveaux domaines où nous avons des avantages compétitifs. Nous sommes sur la bonne voie. Et nous transformons ce scenario d’éventuelle catastrophe en un scenario de succès pour notre pays.

L’Union européenne a été à nos côtés à chaque étape de ce parcours et nous tenons à exprimer notre reconnaissance à tous nos partenaires pour le soutien et la solidarité dont ils ont fait preuve. Toutefois, l’UE était également confrontée à ses propres problèmes financiers et institutionnels. Elle devait faire face à une crise sans précédent. La leçon que l’UE pourrait tirer de cette crise pourrait être la suivante : la stabilité de la monnaie unique ne peut être garantie que par une politique économique commune. C’est pourquoi, l’UE a mis en place un mécanisme de soutien financier. L’Europe n’a pas réagi immédiatement à l’égard des marchés, mais finalement elle a réagi – qui plus est très rapidement étant donné la capacité de réaction de l’UE dans d’autres contextes – car, en fin de compte, nous sommes tous concernés par cette affaire.

Avec nos partenaires, nous avons reussi a mettre en place un mecanisme qui soutient actuellement la Grece en cette periode difficile. Ce mecanisme constitue le modele a partir duquel sera cree le futur mecanisme de soutien financier de l’UE qui protegera et renforcera notre union economique. Hier, l’Irlande a fait un pas courageux et a demande le soutien et la solidarite de ses partenaires. Je suis convaincu que l’Irlande se debrouillera et que l’UE repondra aux esperances actuelles. La Grece en constitue la preuve tangible.

Et, maintenant, mesdames et messieurs, permettez-moi en tournant le regard vers l’avenir d’aborder la question de l’élargissement de l’UE.

Dans quelques jours, nous assisterons de nouveau au rituel annuel qui consiste à évaluer les pays candidats. Notre évaluation sera faite en fonction des rapports de la Commission européenne qui ont été élaborés à travers le processus bien connu des compromis et des calculs politiques. Nous négocierons de manière ferme nos conclusions afin de répondre aux espérances médiatiques de l’élite intérieure et extérieure qui n’a cessé de s’occuper de la question de l’élargissement, vu que l’opinion publique élargie ne s’intéresse plus à cette question. Par la suite, une fois que ce processus sera achevé, nous retournerons à notre travail jusqu’à l’année prochaine où le dossier « élargissement » sera de nouveau sorti du tiroir pour engager de nouveau le même processus.

L’elan politique donne au processus de l’elargissement s’est affaibli. Ce dernier s’est transforme en un processus bureaucratique, mecanique et technocratique, et ce, en depit des efforts inlassables consentis par la Commission europeenne et M. Fule, commissaire en charge de l’elargissement, en vue de le doter d’un caractere politique. Cela n’est pas negatif, si l’on considere la situation de maniere isolee et il est sans aucun doute indispensable. Quoi qu’il en soit, coordonner et rendre la legislation encombrante plus uniforme, n’est pas une mission passionnante mais elle est indispensable en vue de l’adhesion d’un Etat a l’UE. Faute toutefois d’une structure politique, cette entreprise sera condamnee a la stagnation en raison de la comparaison des differents textes legislatifs de maniere prodecuriere.

Toutefois, cela n’a pas toujours été le cas. L’histoire des élargissements successifs de l’Union européenne est marquée par des actes politiques audacieux. Permettez-moi de citer deux exemples qui concernent mon pays.

Le premier exemple est celui de la Turquie qui est devenue pays candidat a l’adhesion a Helsinki en 1999. Avant cette date, qui aurait pu imaginer une telle evolution? La Turquie est un membre associe depuis 1963 et a soumis une demande d’adhesion en 1987. Pour la plupart de nos partenaires, la question de l’adhesion de la Turquie semblait etre enfouie sous le poids de la question chypriote, des questions greco-turques et d’une impression commune et vague qu’en Turquie rien ne changerait. Et pourtant, la Grece a entrepris une action audacieuse en 1999. Elle a dit oui a Helsinki, a certaines conditions bien entendu, a la pleine adhesion de la Turquie a l’UE. Depuis, le parcours europeen de la Turquie a ete mis en chantier et dans le meme temps – quelle ironie – ont ete pour la premiere fois exprimees des inquetudes a l’egard de l’appartenance de la Turquie a l’Europe. Mais nous reviendrons par la suite sur cette question.

Le deuxieme exemple porte sur l’elargissement de l’Union europeenne aux Balkans. Nous savons tous que l’ «Agenda de Thessalonique» adopte sous la presidence hellenique de l’UE en 2003, a ete une etape importante de ce parcours. Toutefois, la valeur de la reunion de Thessalonique ne reside pas dans ce processus en soi de stabilisation et d’association prevu par l’agenda. Sa valeur reside dans la vision politique offert aux peuples des Balkans, a savoir qu’un jour les haines appartiendront au passe et que tous jouiront de la liberte et de la prosperite dans un espace unique europeen.

Aujourd’hui, en se servant de differents pretextes, nous avons renonce aux efforts visant adopter une voix politique. Au nom d’un denominateur commun, nous avons perdu notre vision. Nous sommes nombreux pour pouvoir nous entendre. Nous ressentons la « fatigue de l’elargissement ». Les pays candidats a l’adhesion sont tres loin de satisfaire nos conditions et modalites. Les pretextes sont nombreux. Des pretextes qui tendent a combler le vide cree par le manque de vision. Toutefois, c’est a nous-memes qu’il appartient de renverser la situation. Par ailleurs, la construction europeenne tout entiere a ete axee sur une vision, celle de l’integration europeenne de notre continent. Aujourd’hui, je veux vous presenter la facon dont on pourrait donner un elan a ce processus.

Je commence par les Balkans, «l’arrière cour» de l’Europe. Les traits caractéristiques de cette région sont sa petite taille et les grands problèmes. La diversité de sa population, de ses races et de ses religions ainsi que le sentiment généralisé que tous méritent une vie meilleure. Que tous ont été traités de manière injuste par leur voisin et que ce dernier doit le payer. Le cercle vicieux des conflits et de la violence semble être sans fin. Et, en effet, au moment où l’Allemagne et l’Europe célébraient leur réunification, une nouvelle époque marquée de violence et d’atrocités commençait pour les Balkans.

La seule façon de briser ce cercle est la perspective européenne. Et, cette dernière a d’ores et déjà faire preuve de son rôle en faveur de la stabilisation et du développement, tel que confirmé par le progrès rapide réalisé par la Bulgarie et la Roumanie, deux pays pionniers dans notre effort commun de doter de nouveau d’un élan dynamique la perspective européenne de nos voisins communs.

L’ « Agenda 2014» est d’ores et déjà connu de tous. La perspective grecque en faveur de l’adoption d’une date butoir servira de guide aux Balkans occidentaux dans leurs efforts vers l’adhésion. A la date marquant cent ans depuis les évenements dans les Balkans qui ont conduit l’Europe tout entière à la première grande guerre du dernier siècle, nous ne célebrerons pas un «anniversaire noir» mais le succès de la plus grande entreprise en faveur de la paix dans l’histoire européenne. Nous sommes des réalistes. Nous savons que les réformes qui devront être entreprises sont nombreuses. Nous savons que l’an 2014 est un objectif très ambitieux. Toutefois, le caractère symbolique de cette initiative a joué un rôle de catalyseur afin que les Balkans retournent à la table des négociations de manière dynamique.

Ces derniers mois ont été marqués par une série d’évolutions qui sont venues confirmer l’existence d’une dynamique et d’un intérêt politique. En juin, s’est tenue la réunion UE – Balkans occidentaux à Sarajevo. Il y a quelques semaines, lors du Conseil des ministres de la Justice et des Affaires intérieures, il a été décidé de lever l’obligation de visa d’entrée dans l’espace Schengen pour les ressortissants de la Bosnie-Herzégovine et de l’Albanie tandis que cette disposition est d’ores et déjà en vigueur pour les ressortissants de l’ARYM, de la Serbie et du Monténégro. Le Conseil a demandé à la Comission d’émettre un avis en vue d’octroyer le statut de pays candidat à l’adhésion à la Serbie et l’avis de la Commission pour ce qui est d’une demande similaire du Monténégro est déjà positif. Et, bien entendu, s’agissant de la Croatie, les négociations sur les chapitres de négociation ont d’ores et déjà été achevées.

Nombreux ont été les Etats membres ayant assumé des initiatives dans ce sens. Des propositions concernant des objectifs précis ont été formulées, comme la date 2020. L’Autriche, la Slovénie, l’Italie, l’Espagne et d’autres pays, ont usé de leur influence politique afin que ces efforts soient courronés de succès. Notre objectif est désormais de matérialiser cette initiative. De rassembler et d’organiser toutes ces idées et de les transformer en un instrument utile pour les citoyens des Balkans afin que ces derniers se sentent membres de la famille européenne et puissent trouver la force de soutenir les réformes et de demander des changements rapides.

En 2014, la Grèce exercera la présidence de l’UE. Notre objectif est de convonquer un sommet entre l’UE et les Balkans occidentaux. D’organiser la deuxième réunion de Thessalonique lors de laquelle nous adopterons une déclaration politique qui fixera un objectif précis, ambitieux et réaliste pour le processus d’adhésion des pays des Balkans occidentaux. Une déclaration qui comportera dans le même temps tous les progrès requis. Une déclaration qui servira de guide pour ces pays, tout en confiant à des Etats membres précis le rôle de « mentor » qui assistera le pays candidat lors de chaque étape. Je prévois la mise en place des groupes de travail communs rassemblant les pays candidats et les Etats membres actuels, le détachement des fonctionnaires de l’administration publique des Etats membres dans les pays candidats, le transfert de savoir-faire, l’organisation de séminaires de formation, l’évaluation continue et la préparation des candidats, la coopération étroite avec la Commission européenne dont le rôle doit être renforcé sur le territoire des pays candidats. On ne doit pas plus s’attendre à une solution miracle. Nous devons adopter une attitude plus agressive en vue de doter le processus d’un nouvel élan et de parvenir à des résultats.

Au Sommet de Thessalonique II, nous fixons trois objectifs principaux.

Premièrement, créer le «Groupe 2014», qui sera composé d’Etats membres qui formeront des «alliances préparatoires» avec les pays candidats et participeront activement au processus puisqu’ils seront eux-mêmes jugés par rapport à l’efficacité de l’aide qu’ils apportent.

Deuxièmement, développer des liens étroits de coopération entre les candidats au niveau régional, en développant les modèles déjà existants et en mettant l’accent sur leur interaction. Il ne faut pas laisser se perdre « l’acquis de coopération » qui a été bâti par le biais de la CEMN et RCC. Ni laisser inexploités des réseaux de coopération thématiques comme la communauté énergétique de l’Europe du Sud-Est.

Troisièmement, fixer une date. Une date qui sera notre objectif pour la pleine adhésion. Cela sera le nouveau catalyseur du changement et du progrès. Ce sera le moteur des réformes et la mesure qui évaluera les gouvernements de la région. Ce sera l’engagement vivant de l’Europe que les Balkans occidentaux font partie de la famile et que l’Europe ne laisser jamais se reproduire les crimes du passé.

Je n’entrerais pas dans une discussion par pays pour deux raisons : premièrement parce que notre approche est régionale, deuxième parce que nous aurons l’occasion d’entrer dans le détail dans la deuxième partie de notre discussion.

Je passe maintenant à la deuxième région d’intérêt de la présentation d’aujourd’hui, la Turquie.

Je ne vais pas présenter les particularités de la Turquie, à savoir combien ce pays est grand, musulman ou différent par rapport au reste de l’Europe. Je ne parlerais ni des réactions bien connues que cette différence suscite. D’ailleurs, je suis convaincu que chaque Etat membre et chaque pays candidat est différent. Chaque pays est unique et cette différence peut devenir un facteur de puissance plutôt qu’un réflexe de peur ou de faiblesse.

Je mettrais l’accent sur la franchise. Pour pouvoir faire face à un problème, l’une des premières conditions est de reconnaître ce problème. Seulement nous, au lieu de reconnaître le problème que nous avons vis-à-vis de la Turquie, nous sommes les protagonistes d’une mauvaise pièce de théâtre intitulée « processus d’adhésion de la Turquie ».

Le manque de volonté de certains Etats membres qui émane de l’opinion publique et alimente les syndromes phobiques de celle-ci ont non seulement supprimé la vision de ce processus, mais aussi l’ont privé de son oxygène. Au même moment, le processus des réformes en Turquie qui prend beaucoup de retard ne permettent pas de garder le processus vivant.

Enfin, le refus de la Turquie de s’acquitter de ses obligations vis-à-vis de la République de Chypre et des 27 fait considérablement baisser l’espérance de vie de ce processus. Nous parlons malheureusement du grand malade de la politique d’élargissement et les espoirs de rétablissement sont minimes.

L’Histoire ainsi que ce parcours vers 1999 nous ont appris que nous avons besoin d’une vision et du courage afin que le processus trouve un second souffle. Comme dans le passé, aujourd’hui aussi la Grèce peut jouer un rôle de catalyseur afin que le processus soit de nouveau doté d’un caractère politique et puisse être ravivé.

Vu qu’en Turquie, le Premier ministre M. Erdogan a annoncé que des élections se tiendraient début juin, j’envisage d’organiser une réunion au sommet UE – Turquie vers la fin du mois de juin ou en automne de l’année prochaine. J’effectuerais une visite à Budapest mercredi pour discuter de cette idée avec la présidence hongroise et naturellement j’aimerais en parler avec nos amis polonais. L’Objectif de la réunion est d’adopter une déclaration politique qui élaborera une nouvelle feuille de route pour le parcours d’adhésion de la Turquie. Un nouveau « Helsinki » doté de calendriers et de dates butoirs clairement définis et comportant une description détaillée des obligations de la Turquie et le rythme auquel celles-ci devront être remplies ainsi qu’une date précise de l’adhésion de la Turquie à l’UE, à supposer, bien entendu, que les Etats membres et la Turquie ratifieront le texte en question.

Notre interlocuteur sera un gouvernement turc qui aura tout juste été mandaté par son peuple et qui aura tout intérêt à donner et recevoir des garanties d’une relation concrète avec l’UE. J’espère que ce gouvernement turc ne choisira pas des discours emprunts d’emphases mais des réformes silencieuses et courageuses. Un gouvernement qui cessera de se regarder dans un miroir grossissant et réalisera que les règles de l’UE valent pour tous et qu’aucun pays candidat ne peut y déroger, quelle que soit l’importance qu’il s’accorde.

Le succès d’une telle initiative, néanmoins, dépend d’une discussion honnête entre nous. Je ne doute pas que certains puissent émettre des réserves. Ce que je demande, c’est de ne pas préjuger du résultat, ni de changer les règles du jeu en plein milieu du match. La règle que nous devons respecter est celle disant que la voie vers la pleine adhésion doit être ouverte. Tel a été le produit de notre décision unanime lorsque nous avons donné le statut de pays candidat à la Turquie. L’heure du jugement est encore loin. Toutefois, nous devons être justes et cohérents dans nos engagements. La façon dont chaque Etat membre décidera de l’adhésion de la Turquie lui appartient. Il ne faut toutefois pas oublier que nous parlerons alors d’un autre pays. Vous énumérer toutes les raisons pour lesquelles la Turquie ne peut aujourd’hui devenir membre de l’UE n’aurait aucun sens. Car ce soir nous y serons encore. Mais je sais que lorsque cette question sera posée aux citoyens européens dans quelques années, cela ne concernera pas la Turquie d’aujourd’hui, mais la Turquie européenne, qui se conformera au droit international et respectera le principe des relations de bon voisinage, qui respectera la liberté religieuse de tous ses citoyens, qui respectera les droits de toutes les minorités qui vivent sur son territoire.

Pour sa part, le gouvernement turc qui sera élu après les élections de juin devra clarifier les choses. Pour le moment, le processus européen est utilisé comme outil et non comme fin en soi. Je pense d’ailleurs que tant en Turquie, qu’en Europe, nous oublions que la force motrice principale des grands changements qui ont été accomplis ces dernières années est la perspective européenne qui a limité les barrières érigées par le statu quo et a permis la mise en valeur de nouvelles forces politiques qui dans le passé n’auraient pas pu s’exprimer. Plus le processus européen est vivant, plus la Turquie devient démocratique.

Je finirais par la question chypriote et je suis prêt à continuer la discussion avec la séance de questions et réponses. J’ai dit que pour pouvoir casser le cercle viscieux il fallait faire preuve de franchise, même si cela signifie entrer en conflit. Et je pense que parfois une crise peut offrir des occasions, engendrer des changements et sans doute apporter des solutions pour sortir de l’impasse. Le « mauvais théâtre » d’aujourd’hui doit cesser. Si la Turquie veut réellement avancer, elle doit s’acquitter de ses obligations. En fin de compte, il s’agit de sa relation avec son partenaire futur, la Chypre réunie car il est évident que tant que l’armée de l’occupation demeure sur l’île, la Turquie ne deviendra pas un Etat membre de l’UE. Par conséquent, je pense que si, d’ici à juin, une solution n’est pas trouvée à la question du Protocole et d’autres obligations de la Turquie, la Turquie risque de voir le processus gelé jusqu’à ce qu’une solution soit trouvée. Tout clairement et simplement, pour que personne n’avance comme prétexte la question chypriote et pour appeler les choses par leur nom. Car il est clair que le plus gros gagnant de l’adhésion de la Turquie à l’UE sera la République de Chypre et son peuple qui pourra enfin vivre et jouir des avantages de la participation à la plus grande entreprise de paix dans l’Histoire.

Le succès du processus d’élargissement est directement lié à l’approfondissement de l’intégration européenne. Nous ne pouvons permettre que cette crise nous conduise vers plus d’introversion. Il faut que nous trouvions sans plus tarder la solution appropriée pour régler les difficultés économiques et doter l’Union des moyens nécessaires. La stabilité de l’euro s’impose. Un mécanisme permanent doit être créé dans ce sens et instauré dans le traité. Le principe de solidarité doit guider nos actions tant au niveau interne que dans nos relations avec nos voisins.

Novembre 22, 2010