Entretien du ministre des Affaires étrangères, Giorgos Gerapetritis, sur la radio de la communauté grecque de New York « Hellenic Public Radio – COSMOS FM », avec les journalistes Dimitris Filios et Stelios Taketzis (19.07.2025)

Entretien du ministre des Affaires étrangères, Giorgos Gerapetritis, sur la radio de la communauté grecque de New York « Hellenic Public Radio – COSMOS FM », avec les journalistes Dimitris Filios et Stelios Taketzis (19.07.2025)

JOURNALISTE : Aujourd’hui, nous avons la joie et l’honneur d’avoir ici avec nous, dans le studio de Cosmos FM, au cœur de l’Astoria grecque, l’un des nôtres, M. Giorgos Gerapetritis qui est le ministre des Affaires étrangères de la République hellénique. Professeur à la Faculté de droit de l’Université nationale et capodistrienne d’Athènes, spécialiste en droit constitutionnel. Il est né à Karpathos et a grandi au Pirée. Il a excellé dans de nombreux domaines et est ministre des Affaires étrangères depuis 2023. Monsieur le Ministre, bonjour, bienvenue sur Cosmos FM.

G. GERAPETRITIS : C’est un très grand honneur pour moi d’être aujourd’hui dans le studio de Cosmos FM. Cela faisait longtemps que je souhaitais entrer en contact avec vous, et à travers vous, avec la diaspora grecque, qui est la partie la plus vivante de l’Hellénisme dans le monde. Et je vous remercie sincèrement pour l’honneur que vous me faites de me permettre de m’adresser, par le biais de votre station, à nos compatriotes ici en Amérique.

JOURNALISTE : Avec nous ici dans le studio radio se trouve également le président du Conseil d’administration de l’organisation à but non lucratif GAEPIS, sous l’égide de laquelle fonctionne et émet depuis 38 ans la Radio Hellénique d’Utilité Publique Cosmos FM, notre ami et collègue producteur Stelios Taketzis.


JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, je vous souhaite également la bienvenue, au nom de tout le Conseil d’administration ainsi que de la grande famille de Cosmos FM, la station de radio qui, depuis 38 années — nous allons bientôt entamer la 39e — fonctionne avec la seule mission de préserver et de diffuser notre héritage grec. Une radio animée par des bénévoles. Une radio qui repose sur la contribution du Grec expatrié moyen et sur le soutien des entrepreneurs grecs. Une radio qui met en lumière la véritable Grèce. Une radio qui est devenue une sorte de place publique, où la diaspora grecque se réunit pour discuter de ses préoccupations. Votre présence nous honore, et je tiens à vous informer que cette radio a de nombreux projets pour l’avenir. En plus de la radio — nous sommes d’ailleurs les seuls à émettre sur les ondes libres de New York —, nous avons pour ambition de nous développer à travers d’autres moyens de communication avec la diaspora, notamment auprès de la jeune génération : des podcasts, des vidéocasts, des conférences dans les écoles, et bien d’autres initiatives. Et nous sommes très heureux que ces projets rencontrent une réponse positive. Et nous croyons que la Grèce sera aussi à nos côtés dans cette démarche.

G. GERAPETRITIS : Monsieur Taketzis, je ressens une grande fierté en constatant que la langue grecque — cette langue magnifique — se fait entendre sur les ondes ici à New York. Je tiens à vous féliciter, vous personnellement ainsi que tous les membres de la diaspora grecque qui, de manière désintéressée, investissent dans cet effort visant à élargir l’empreinte grecque — l’empreinte de notre langue et de notre culture — aux États-Unis et dans le monde. C’est un effort que, je tiens à vous l’assurer, l’État grec entend pleinement soutenir. Mais c’est surtout un effort qui multiplie la puissance de la Grèce. La puissance douce de la Grèce, c’est notre diaspora, et vous en êtes les représentants ; vous offrez à cette diaspora une tribune très importante. Sachez que vous nous fournissez de précieux atouts, qui nous permettent, en tant que gouvernement et État grec, de tenir notre place aussi bien aux États-Unis qu’à l’échelle mondiale.

JOURNALISTE : Cosmos FM, Monsieur le Ministre, est depuis 38 ans aux côtés de la Grèce et de Chypre, et a collaboré avec tous les gouvernements grecs et chypriotes démocratiquement élus. Nous vous remercions sincèrement pour vos aimables paroles. Commençons par la question chypriote, qui est d’ailleurs le sujet pour lequel vous êtes ces jours-ci à New York. Une nouvelle réunion informelle à cinq. Mais, comme vous l’avez dit, quelques pas ont été faits, certes modestes, mais importants. Parlez-nous un peu de cette réunion à cinq, ainsi que des contacts que vous-même et M. Christodoulides avez eus avec les représentants turcs et turco-chypriotes.

G. GERAPETRITIS : Tout d’abord, permettez-moi de dire qu’avec la convergence entre le gouvernement grec et la République de Chypre, nous avons réussi à relancer la question chypriote, qui, pendant sept années après Crans-Montana, était restée dans un état de stagnation et d’inertie. Ce sont nos efforts coordonnés qui ont permis de replacer la question chypriote au sommet de l’agenda du Secrétaire général de l’Organisation des Nations Unies. Ce n’est pas du tout négligeable que le Secrétaire général ait nommé une envoyée personnelle – à deux reprises même – pour Chypre, que des discussions informelles aient repris, à la fois entre les deux dirigeants directement et ensuite dans un cadre élargi, et qu’aujourd’hui, il semble y avoir une dynamique en ce qui concerne l’évolution de la question chypriote.

Comme vous l’avez justement dit, on ne peut pas parler d’un bond en avant vers la résolution du conflit. Mais je tiens à souligner qu’il est extrêmement important que, pour l’instant, nous disposions d’une planification, d’un calendrier pour les prochaines étapes, ainsi que d’une liste de mesures de confiance, absolument nécessaires pour pouvoir avancer vers l’étape suivante. Car, en vérité, il y a eu une rupture de confiance pendant ces sept années. Pour nous, la première étape essentielle était de pouvoir restaurer cette confiance.

Il est évident que l’amélioration relative des relations gréco-turques a également contribué. Il existe aujourd’hui une relation plus fonctionnelle, et cela aide naturellement au développement des discussions, même de manière informelle.

Je voudrais vous dire, notamment à propos des deux derniers jours, que nous avons eu des discussions productives. Un grand effort a été fait de la part du Secrétaire général pour faire avancer ces discussions avec des pas stables. Il a été constaté que sur quatre des six chapitres que nous avions fixés comme premières mesures à Genève en mars – lors de notre première discussion informelle en format élargi – il y a eu des avancées, des nouvelles positives. Par conséquent, je pense que des pas ont été faits dans une proportion satisfaisante. À cette liste de mesures positives se sont ajoutés quatre autres chapitres, et il a été convenu que dans la période à venir, les deux dirigeants se rencontreront ici à New York, dans le cadre de l’Assemblée générale des Nations Unies en septembre prochain, sous les auspices du Secrétaire général. Ensuite, vers la fin de l’année – au cours du dernier trimestre – une nouvelle réunion à cinq aura lieu.

Je tiens à dire, en toute clarté, à nos frères chypriotes, que le gouvernement grec a toujours eu, et plus que jamais aujourd’hui, la question chypriote comme priorité nationale absolue. Notre conscience nationale nous impose, en toute circonstance, d’investir davantage d’efforts que dans tout autre domaine pour faire progresser la tentative de réunification de l’île, dans le cadre des décisions et résolutions du Conseil de sécurité des Nations Unies.

Nous considérons comme inconcevable, à une époque marquée par tant de défis, de conflits armés et de divisions, que Chypre reste divisée. Nous voulons que Chypre unie soit un signal de paix et de prospérité pour la région et pour le monde. Et nous continuerons à déployer tous nos efforts en ce sens.

JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, il y a quelques jours, vous vous êtes rendu en Libye et vous avez eu des entretiens avec la direction du gouvernement de Tripoli. Dans le même temps, deux actions ont été entreprises qui ne peuvent en aucun cas être qualifiées d’amicales envers la Grèce. Il s’agit, d’une part, de la publication d’une carte aux Nations Unies, une lettre envoyée depuis mai sur la base du mémorandum turco-libyen, et d’autre part, de l’octroi de licences pour des blocs maritimes situés dans le plateau continental grec — même si, à ce stade, ils ne violent pas la ligne médiane entre la Grèce et la Libye. Comment expliquez-vous cette attitude de la Libye ? Par ailleurs, avez-vous entrepris des démarches depuis le fiasco précédent du voyage des ministres de l’Immigration de la Grèce, de l’Italie et de Malte, ainsi que du Commissaire européen compétent, en Libye — fiasco avec les autorités de Benghazi et le maréchal Haftar ?
De manière plus générale, que faisons-nous face avec les deux parties de l’équation en Libye ? Et comment peut-on, sinon éviter, du moins atténuer le problème que représente le mémorandum turco-libyen ?

G. GERAPETRITIS : Vous avez soulevé de nombreuses questions et je vais tenter d’y répondre. Il est important, à mon sens, que le public — et en particulier la diaspora grecque — reçoive une information objective et exacte, car, bien souvent, la désinformation dénature la vérité. Il est donc essentiel de fournir une information juste et équilibrée.

Tout d’abord, permettez-moi de souligner comment ont commencé les problèmes avec la Libye. Ces questions ont été relancées récemment en raison d’une initiative entreprise par le gouvernement grec. Quelle était cette initiative ? Premièrement, la Grèce a publié un plan d’aménagement maritime (planification spatiale marine), qui couvre le plateau continental grec potentiel sur l’ensemble du plateau continental ainsi que la zone économique exclusive (ZEE) grecque. Il s’agissait donc d’une grande délimitation de la part de la Grèce, laquelle constitue désormais une partie de l’acquis communautaire, puisqu’elle a été notifiée à la Commission européenne. Deuxièmement, nous avons lancé un appel d’offres pour l’exploitation de blocs situés dans cette ZEE, en réponse à l’intérêt manifesté par un géant américain, Chevron. Je pense que cela montre la confiance que manifeste non seulement Chevron, mais également l’ensemble de la scène politique et économique américaine envers l’État grec.

Telle a donc été l’initiative que nous avons entreprise. En réaction à cette initiative, des actions ont été menées de la part de la Libye. Ces actions comprenaient l’envoi de notes verbales aux Nations Unies, par lesquelles les Libyens exprimaient leur propre position concernant les limites de leur zone économique exclusive (ZEE).

Et bien sûr, comme vous l’avez justement mentionné, la coopération pour l’exploration de gisements potentiels. Je tiens à souligner ici qu’il y a un point important à prendre en compte. Les contrats attribués par les Libyens ne violent pas, du moins selon les apparences initiales, le plateau continental grec ni la ZEE grecque.

Autrement dit, les Libyens semblent avoir respecté la ligne médiane, telle que la perçoit l’État grec. C’est extrêmement important, car chacun peut avoir une interprétation — parfois même maximaliste — de sa propre ZEE ou plateau continental potentiel.

Mais au final, tout se juge sur le terrain. Et en l’occurrence, les contrats attribués par la Libye se situent à l’intérieur de sa propre ZEE, conformément à l’interprétation grecque.

Donc au sud de la ligne médiane, comme nous la concevons. Il n’y a donc, à ce stade, aucun cas de violation.

Alors, d’où vient le problème ? Évidemment, ce problème ne date pas d’aujourd’hui. Il remonte à 2019, lorsque la Turquie et la Libye ont conclu un mémorandum concernant la délimitation d’une zone économique exclusive (ZEE). Ce mémorandum a été dès le départ nul et non avenu. Pourquoi ? Parce qu’il a été conclu par un gouvernement non légitime. Mais surtout, parce que ce mémorandum a été signé entre deux pays qui ne possèdent pas de côtes opposées, qui ne sont pas voisins.

Par conséquent, ce texte ne peut être validé par aucun tribunal, aucun forum, aucune autorité internationale. Malgré cela, une réalité de fait s’est instaurée.

Et comme le droit international impose que les pays voisins concluent des accords sur le plateau continental et la ZEE — c’est ainsi que se forme le droit de la mer — nous appelons constamment la Libye à engager, sur la base du droit international, qu’elle affirme elle-même respecter, un dialogue technique en vue d’une délimitation.

Il faut noter que la Libye a déjà saisi à deux reprises la Cour internationale de Justice de La Haye pour des questions de délimitation, sans même avoir ratifié la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer. Ainsi, les faits sont les suivants : La Grèce a pris une initiative.

Pour la première fois, nous avons fait ce qu’il fallait faire, afin d’exercer sur le terrain nos droits souverains. Nous n’avons peur de personne lorsqu’il s’agit de défendre les positions grecques, et nous ne nous laisserons jamais intimider par des réactions.

Il est évident que lorsqu’on agit, il faut s’attendre à ce que celui qui se sent lésé réagisse.

Mais cela ne nous dissuadera jamais de défendre nos intérêts nationaux.

Et vous savez quoi ? Nous préférons que ce soit nous qui prenions l’initiative, plutôt que quelqu’un d’autre. Et pour la première fois, l’État grec a effectivement pris cette initiative.

Ma visite en Libye a comporté deux volets. Je me suis rendu à la fois à Tripoli et à Benghazi. À Benghazi, j’ai rencontré le maréchal Haftar, et j’ai eu l’occasion de m’entretenir avec lui, ainsi qu’avec les membres de sa famille, qui exercent également des fonctions institutionnelles. Je me suis aussi rendu à Tripoli, où j’ai eu des discussions avec le président du Conseil présidentiel, le Premier ministre et le ministre des Affaires étrangères.

En ce qui concerne la Grèce et moi personnellement, j’ai eu des contacts au plus haut niveau. Les discussions ont été fructueuses. Les notes verbales envoyées aux Nations Unies étaient antérieures à mes visites, donc aucune réaction ultérieure n’a été constatée. À Tripoli comme à Benghazi, j’ai abordé deux grands sujets. Le premier portait précisément sur les questions de délimitation maritime. J’ai exprimé de manière très claire que la Grèce reste fermement attachée au droit international et ne fera aucune concession à ce sujet ; Et deuxièmement, elle exercera ses droits souverains sans tenir compte de réactions non conformes au droit. Par conséquent, nous n’allons ni reculer ni nous laisser dissuader. Nous avons invité la Libye à engager des discussions afin d’examiner ensemble la question de nos propres délimitations, évidemment sans prendre en considération des accords invalides et dénués de fondement.

Le deuxième sujet, tout aussi important, est celui de la migration irrégulière.

En effet, ces dernières semaines, on observe une augmentation significative des flux migratoires irréguliers, notamment en provenance de l’Est libyen.

Il faut bien comprendre que la Libye est un pays extrêmement complexe. C’est un pays avec un pouvoir divisé. Un pouvoir à l’Ouest de la Libye, un autre à l’Est. C’est un pays avec de très vastes frontières, aussi bien terrestres que maritimes. Et c’est un pays qui voisine des États actuellement en situation de conflits armés, comme le Soudan, le Tchad, ou le Niger.

La Libye constitue donc un réservoir migratoire, car des personnes désespérées, fuyant ces pays déstabilisés, cherchent légitimement une vie meilleure.Et cette recherche d’une vie meilleure les conduit vers la Méditerranée.

JOURNALISTE : Ces personnes souhaitent, d’après ce que l’on sait — aussi bien par des témoignages anecdotiques que par des études menées — se rendre principalement vers l’Ouest, c’est-à-dire plus à l’ouest que la Grèce, si possible en Europe centrale ou en Europe du Nord, pas même en Italie. Cependant, ils finissent soit en Grèce, soit en Italie.

Concernant Malte, il semble qu’un accord ait été conclu dernièrement, car les migrants ne s’y rendent plus récemment. L’Italie s’intéresse davantage à Tripoli, car c’est la partie occidentale du pays. Nous nous intéressons davantage à Benghazi. Que se passe-t-il à ce niveau, et dans quelle mesure les flux migratoires sont-ils gérables ?

Et dites-nous quelques mots, pour informer aussi la diaspora grecque, sur la nouvelle loi adoptée récemment — la nouvelle disposition concernant l’immigration qui prévoit, si je ne me trompe pas, une suspension du droit d’asile pendant trois mois.

Ce que vous dites est tout à fait exact. Tout d’abord, il faut souligner qu’il y a une augmentation des flux migratoires en provenance de l’Est libyen vers la Grèce, en particulier vers la Crète. Depuis l’Ouest libyen, les flux se dirigent surtout vers l’Italie. Il s’agit donc d’un problème global, et c’est pour cette raison qu’une mission européenne a eu lieu, avec une réunion à Tripoli — qui a bien eu lieu — mais qui n’a pas pu se tenir à Benghazi.

Évidemment, cela n’est pas imputable au gouvernement grec, car l’organisation relevait des instances européennes. L’annulation de la visite à Benghazi est, à ce que je comprends, due à des questions de protocole. Quoi qu’il en soit, ce qui est important, c’est que l’Union européenne est aujourd’hui un acteur impliqué en ce qui concerne les flux migratoires. Comme vous l’avez justement souligné, nous avons affaire à un très grand nombre de personnes déplacées. Rien que du Soudan, on estime que plus de 15 millions de personnes ont été déplacées. Environ 2 millions ont quitté le pays — ils se trouvent actuellement en Égypte et en Libye. C’est donc un problème majeur. Je tiens à vous dire qu’après ma visite à Benghazi, nous n’avons plus enregistré de flux migratoires irréguliers.

Cela est lié à deux décisions très importantes que nous avons prises, une opérationnelle et une autre réglementaire-législative. La première décision a été l’envoi de navires de la Marine militaire pour surveiller la mer au sud de la Crète afin de pouvoir fournir immédiatement des informations aux côtes libyennes et égyptiennes en cas de mouvements de bateaux de passeurs. Je tiens à souligner que, malheureusement, les passeurs représentent un fléau dans le monde moderne. Ils exploitent la souffrance humaine contre une très forte rémunération et mettent des vies en danger uniquement pour réaliser un profit économique.

La deuxième décision, comme vous l’avez mentionné, a été la décision du Parlement grec, à l’initiative du gouvernement grec, de suspendre la demande d’asile pour une durée de trois mois. Cela a un seul objectif : envoyer un message très fort, principalement aux passeurs, qu’il est inutile de se diriger vers la Crète. Car il ne sera pas possible de traiter les demandes d’asile. Ce message est donc très important. D’un autre côté, cette mesure a un caractère temporaire. Elle dure trois mois, afin de permettre durant ce trimestre d’établir une coopération avec la Libye et, par le biais de la collaboration avec la garde côtière, de pouvoir réduire à zéro ces flux migratoires.

Je veux conclure en disant qu’il est extrêmement important pour la Grèce d’avoir de bonnes relations avec les deux parties de la Libye. Nous devons donc construire des relations à la fois avec la Libye orientale, qui est la voisine immédiate, mais aussi avec la Libye occidentale, afin de pouvoir entretenir une relation systématique et solide. Je veux aussi souligner qu’il est très crucial qu’au cours des deux dernières années, nous ayons surtout bâti une relation stratégique avec l’Égypte voisine. L’Égypte est un pays très déterminant, non seulement parce qu’elle partage une frontière avec la Libye, mais aussi parce qu’elle est un acteur clé dans le Moyen-Orient élargi. Avec l’Égypte, nous avons développé une relation stratégique, presque fraternelle, je dirais, afin de coordonner nos actions et réactions. Notre réaction face aux éventuelles revendications de la Libye sera commune avec l’Égypte. Pour conclure, tant que la question d’une solution politique en Libye ne progressera pas, et tant que la Libye restera dans un régime divisé dans l’exercice du pouvoir, il y aura des problèmes.

Il est important — et c’est quelque chose que nous avons fait adopter au sein de l’Union européenne, qui est désormais aussi intégré dans les Conclusions du Conseil européen — qu’il y ait une évolution en Libye vers des élections libres pour la formation de nouvelles autorités en Libye, et surtout qu’il n’y ait absolument aucune influence étrangère sur la Libye. Car malheureusement, ces dernières années, nous observons que des puissances étrangères interviennent en Libye, comme elles interviennent aussi en Syrie. Et malheureusement, elles altèrent la libre volonté du peuple libyen et rendent un très mauvais service à la stabilité de la région.

JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, ces derniers temps, le Moyen-Orient a été au moins trois fois au bord d'une explosion générale, avec Gaza, le Liban et l'Iran. Israël était et reste bien sûr l'acteur principal dans la région. Et bien sûr, au-delà de la relation stratégique que la Grèce a développée avec Israël, non seulement sous votre gouvernement, le gouvernement Mitsotakis, mais depuis de nombreuses années, depuis l'époque où Georgios Papandreou était Premier ministre en 2010. Une relation stratégique qui s'est stabilisée et qui est bien sûr dans l'intérêt de la Grèce et de Chypre. D'un autre côté, bien sûr, Israël est accusé de beaucoup de choses, en particulier à Gaza et en Cisjordanie. Dites-nous quelques mots sur la situation dans son ensemble et sur la position de la Grèce, en particulier en tant que membre non permanent du Conseil de sécurité, ce que le gouvernement grec a cherché à obtenir et a réussi à obtenir sous votre mandat. Et c'est bien sûr extrêmement important.

G. GERAPETRITIS : Je crains que cela ne soit pas possible en quelques mots, car il s'agit d'une histoire très longue et très complexe. Je vais donc profiter de l’hospitalité de votre radio pour informer les Grecs de la diaspora sur ces questions. Malheureusement, depuis près de deux ans, le Moyen-Orient est en proie à des troubles. Et ces troubles ont bien sûr pour point de départ l'attaque terroriste du 7 octobre perpétrée par le Hamas. Car nous ne devons pas oublier comment toute cette histoire a commencé, qui a conduit à l'embrasement actuel de toute la région. Je voudrais donc vous exposer les faits. Les faits sont les suivants. Nous avons actuellement de nombreux foyers de tension dans l'ensemble du Moyen-Orient. L'un d'eux est bien sûr Gaza et la Cisjordanie. L'autre est l'Iran. Vous savez qu'il y a eu des discussions visant à régler la question du programme nucléaire iranien et à empêcher l'acquisition d'armes nucléaires, discussions qui ont été interrompues comme vous le savez. Il y a les problèmes au Liban. Heureusement, un cessez-le-feu a été conclu. La Grèce soutient l'autonomie du Liban pour de nombreuses raisons, afin que ce pays puisse retrouver son indépendance et aller de l'avant.

Il y a la Syrie, qui se trouve actuellement dans une phase de transition. Et je tiens à dire que l'État grec porte un très grand intérêt à la Syrie, car il y a là-bas des populations orthodoxes. Il y a notre patriarcat. Nous continuons à mener une politique qui suit de près les événements en Syrie et qui intervient. Hier encore, je suis intervenu devant le Conseil de sécurité des Nations Unies sur la question syrienne et j'ai soulevé plusieurs points. Il existe de nombreux foyers potentiels d'inflammation. Et nous savons tous qu'une inflammation n'importe où au Moyen-Orient constitue en réalité une menace mondiale.

Que disons-nous donc face à tout cela ? Nous disons ce qui suit. Premièrement, la Grèce adopte une position de principe. Elle adopte une position fondée sur le droit international et elle continuera à le faire. Comme vous l'avez très justement souligné, la Grèce est membre élu du Conseil de sécurité des Nations Unies. Elle contribue donc à définir l'architecture mondiale de la sécurité pour les deux prochaines années, jusqu'à la fin de 2026. Nous avons été élus à la quasi-unanimité, ce qui constitue un vote de confiance de la part de l'ensemble des États membres de l'Organisation des Nations Unies. Cela nous confère une grande responsabilité. Nous continuerons, dans le cadre du droit international, à fournir nos bons offices. Deuxièmement, la Grèce est peut-être le seul pays qui, à l'heure actuelle, peut parler d'égal à égal avec tous les acteurs du Moyen-Orient au sens large. C'est le pays qui, comme vous l'avez dit à juste titre, entretient une relation stratégique avec Israël, qui s'est développée au fil du temps et qui est aujourd'hui à son apogée. Cette relation nous permet parfois de parler à Israël dans un ton qui contribue à apaiser les tensions au Moyen-Orient. Mais nous entretenons également d'excellentes relations avec l'ensemble du monde arabe. À l'heure actuelle, les relations de la Grèce avec le monde arabe sont à leur apogée. Nous entretenons d'excellentes relations avec l'Égypte, l'Arabie saoudite, les Émirats, le Liban et la Jordanie. En réalité, la Grèce est donc le pays qui dialogue de manière cohérente et équitable avec l'ensemble du monde arabe et avec Israël.

Nous sommes donc en mesure d'offrir nos bons offices et nous le faisons. Nous le faisons sur le terrain, en dialoguant avec tous. Ces derniers temps, j'ai eu de nombreux entretiens avec le ministre des Affaires étrangères d'Israël, tout comme j'ai eu de nombreux entretiens avec le Premier ministre de l'Autorité palestinienne. Cela nous permet d'adopter une attitude utile et constructive sur le terrain, comme nous l'avons fait à maintes reprises. Ce que nous demandons, c'est la cessation des hostilités et la possibilité pour la paix de s'installer. Deuxièmement, la libération immédiate des otages sans aucune condition. Il est inconcevable que des êtres humains soient utilisés, en violation de toute notion de valeur, comme moyens de guerre. Troisièmement, nous devons tous nous concentrer sur la crise humanitaire qui sévit à Gaza. Le gouvernement grec et moi-même avons pris une série d'initiatives pour désamorcer la crise humanitaire à Gaza. Nous avons pris l'initiative d'accueillir en Grèce des enfants blessés de Gaza. Nous avons considérablement renforcé toutes les institutions qui soutiennent les territoires palestiniens, l'UNRWA, mais aussi d'autres organisations humanitaires afin d'apaiser la crise. Et nous veillons en permanence à participer à toutes les initiatives humanitaires. Quatrièmement, ce que nous disons, c'est qu'il faut mettre l'accent sur la reconstruction de Gaza et donner une vision au peuple palestinien afin qu'il puisse voir sa place dans la région, tout en garantissant bien sûr la sécurité d'Israël, qui est nécessaire dans un voisinage aussi difficile. Notre position est claire, et c'est pourquoi je pense qu'elle est pleinement respectée par tous. Lorsque l'on entend parler de la Grèce, tout le monde dans la région fait preuve de respect.

JOURNALISTE : Passons maintenant au dessert, qui n'est pas vraiment un dessert, mais plutôt le plat principal, les relations gréco-turques. Une histoire douloureuse, très ancienne, qui remonte en fait à la libération. Mais disons que ces dernières années, surtout après 1974, cette confrontation entre la Grèce et la Türkiye est entrée dans une autre phase. Qu'en est-il du sommet, aura-t-il lieu ? Quand aura-t-il lieu ? À peu près ? Si vous le savez, si vous ne le savez pas, qui le sait ? Et qu'en est-il de toute cette histoire de climat favorable, mais au-delà du climat favorable, pouvons-nous espérer des résultats concrets ?

G. GERAPETRITIS : Au cours des deux dernières années, le gouvernement grec et le Premier ministre ont choisi de construire de meilleures relations avec la Türkiye. Des relations qui seront plus fonctionnelles et qui tendront vers un seul objectif. Prévenir les tensions afin qu'elles ne dégénèrent pas en crises. Dans ce contexte, nous avons entamé un dialogue structuré. Je pense que c'est la première fois que nous avons construit un dialogue fondé sur des piliers concrets, à savoir le dialogue politique, les mesures de confiance et l'agenda positif, chaque pilier étant attribué à un responsable afin que nous puissions discuter de manière structurée. Ces discussions n'ont pas été faciles. Évidemment, comme vous le dites à juste titre, le poids de l'histoire jette toujours une ombre sur ces relations. Mais ce que nous avons dit, c'est que sans déroger à nos positions, sans faire la moindre concession sur nos droits nationaux, sur nos positions nationales, nous nous efforcerons d'avoir une relation qui nous permettra au moins de ne pas avoir les problèmes du passé.

Vous avez parlé de résultats tangibles et permettez-moi de dire que des résultats concrets et tangibles ont déjà été obtenus. Quels sont-ils ? Tout d'abord, les violations de l'espace aérien national ont été réduites au minimum. Je rappelle qu'il n'y a pas si longtemps, nous enregistrions environ sept mille violations de notre espace aérien par an. Un nombre qui créait un syndrome de tension permanent dans la mer Égée et des conditions de combats aériens incessants. Nous comprenons tous le danger que représentait une telle situation quotidienne. Deuxièmement, nous avons réduit au minimum les flux migratoires en provenance de Türkiye. On a peut-être observé une augmentation des flux en provenance d'Afrique du Nord, mais ceux en provenance de Türkiye ont été réduits au minimum. Et ce n'est pas négligeable. Et je voudrais ajouter qu'au lieu d'avoir des flux migratoires en provenance de Türkiye nous avons, au contraire, à notre initiative, introduit la mesure d’octroi rapide de visas, c'est-à-dire des visas de quelques jours pour les citoyens turcs et leurs familles afin qu'ils puissent visiter 12 îles grecques. Je tiens à dire que cette mesure a donné des résultats très positifs. Et c'est quelque chose que nous constatons dans les communautés locales. Cela a redynamisé l'économie des communautés locales de nos îles, qui en ont grandement besoin. L'année dernière seulement, environ 150 000 personnes ont visité nos îles.

Cela contribue également, si vous voulez, à la compréhension mutuelle entre les peuples. Car, vous savez, la diplomatie des gouvernements est une bonne chose, mais la diplomatie des peuples est encore meilleure. Et surtout, cela crée une situation de calme et de normalité dans nos îles. Au-delà de cela, nous avons un grand nombre d'accords entre la Grèce et la Türkiye. Le commerce bilatéral a considérablement augmenté. Nous avons une relation qui nous permet d'avancer progressivement, à petits pas, dans un climat de confiance. Le Conseil de coopération de haut niveau, qui, comme vous l'avez dit à juste titre, est en suspens, se réunira prochainement. Nous avons récemment eu des réunions consacrées à l'agenda positif et au dialogue politique. Il existe des canaux de communication entre les deux gouvernements. Vous savez, au cours des deux dernières années, j'ai souvent dû m'entretenir personnellement avec le ministre des Affaires étrangères afin que les tensions observées ne dégénèrent pas en crise. Si l'on évalue globalement ces deux dernières années, je dirais que de petits pas ont été faits vers la normalité, vers la compréhension mutuelle. Mais le plus important, c'est que ces pas ont été faits sans aucune concession sur nos droits nationaux. Et je tiens à vous dire que c'est quelque chose qui n'est absolument pas négociable. La Grèce aborde toujours le dialogue avec ses pays voisins et avec la Türkiye avec de bonnes intentions, mais jamais avec la volonté de faire des concessions sur ses droits, qui sont reconnus par le droit international. Et aucun gouvernement, aucun Premier ministre, aucun ministre des Affaires étrangères n'oserait jamais y renoncer.

JOURNALISTE : Pour finir, parlons un peu de politique intérieure. Vous avez souvent dit que vous n'étiez pas un homme politique au sens classique et traditionnel du terme. Et c'est vrai, vous êtes plutôt un technocrate. Le gouvernement Mitsotakis est le maître incontesté de la scène politique grecque depuis six ans. Et il y a une période de stabilité prolongée, malgré tous les problèmes et les préoccupations. Cependant, une série de problèmes mineurs ou majeurs et certains scandales, comme le dernier en date concernant l'OPEKEPE, mais aussi la tragédie de Tempi, ont terni l'image du gouvernement. Pensez-vous que ces ombres seront dissipées ? Envisagez-vous des élections anticipées ? Et comment voyez-vous l'évolution de la situation dans les prochains mois ? Sur le front intérieur, bien sûr.

G. GERAPETRITIS : Permettez-moi de commencer par une prémisse. À l'époque où nous vivons, la stabilité politique est la chose la plus importante pour un pays. Nous vivons des situations sans précédent à l'échelle internationale. Il y a actuellement une grande agitation, nous avons deux guerres dans notre voisinage et, en plus, une crise humanitaire majeure qui se déroule en Afrique, qui est également notre voisinage. Nous n'avons pas connu de tels événements au cours des 75 années qui ont suivi la guerre et ce que nous devons soutenir, c'est notre patrie. Notre patrie doit être soutenue par la stabilité politique, une économie résiliente, le renforcement des forces armées et, surtout, par une politique étrangère forte qui élargira notre empreinte diplomatique grâce à de grandes alliances qui nous apporteront également la sécurité. La vérité est donc qu'il est important d'avoir un gouvernement capable de se tenir debout et d'offrir des services aux citoyens grecs. Depuis sa première élection en 2019, le gouvernement de Kyriakos Mitsotakis s'est efforcé, conformément à son programme, d'apporter à la Grèce une certaine tranquillité une certaine normalité, tout en procédant à des changements majeurs, à des réformes radicales qui changeront le modèle d'exercice de la politique.

Car nous savons tous que la transition politique n'a pas radicalement changé ce modèle, qui comporte des éléments de clientélisme, souvent de bureaucratie ou d'inertie. Si vous me demandez si nos gouvernements ont réussi, la réponse est que nous n'avons évidemment pas tout réussi. Des progrès importants ont été réalisés dans les domaines que j'ai mentionnés, à savoir l'économie, la diplomatie et la défense. D'un autre côté, tous les problèmes n'ont pas été résolus et il ne serait pas facile, si vous me permettez de le dire, de les résoudre en quelques années. N'oublions pas que pendant les six années où la Nouvelle Démocratie a été au pouvoir, nous avons connu des crises sans précédent. Nous avons connu la crise de la pandémie, la crise économique, la crise énergétique, la crise migratoire. Aujourd'hui, nous sommes confrontés à la crise provoquée par les turbulences sur la scène internationale, par les droits de douane imposés, qui pèsent donc sur le commerce. Vous comprenez donc que toutes ces crises multiples ont souvent un effet dissuasif sur les objectifs que l’on peut se fixer. La vérité est que tant la tragédie de Tempi que la question soulevée par l'OPEKEPE sont des questions très critiques, que nous sommes appelés à gérer.

 En ce qui concerne la tragédie de Tempi, une enquête judiciaire a été ouverte. Et je pense que ce que le peuple grec exige à juste titre, c'est qu'il y ait une enquête approfondie, qu'elle ne s'arrête pas en cours de route, qu'il y ait un assainissement complet et que les responsabilités soient attribuées à ceux qui les ont, aussi haut placés soient-ils. Quant à la question de l'OPEKEPE, je dirais qu'il est évident que nous sommes confrontés à des situations qui ont été faussées pendant longtemps. Malheureusement, elles n'ont pas été corrigées, pas même par notre gouvernement. Il y a ici deux questions qui se posent. La première est de savoir s'il y a des responsabilités à attribuer. La seconde est de tirer les leçons et d'aller de l'avant. Des décisions courageuses ont été prises avec la suppression effective de l'OPEKEPE et son intégration dans l’Autorité indépendante des recettes publiques. D'autres mesures importantes suivront. Je peux vous assurer que nous ne reculerons devant rien pour arriver au bout de cette histoire, déterminer les responsabilités et procéder à une réforme radicale.

Il y a beaucoup d'autres domaines qui nécessitent des changements. La justice doit aller plus vite. L'administration doit devenir plus efficace dans l'intérêt des citoyens. Nous devons avancer à un rythme plus soutenu, et c'est toujours notre objectif. Nous commettrons peut-être des erreurs, parfois de manière évidente, nous montrerons parfois des faiblesses, mais au moins, je pense que les citoyens grecs doivent reconnaître que des efforts considérables sont déployés pour que la Grèce retrouve une situation stable qui leur garantira qu'ils ne risqueront pas de revivre les bouleversements qu'ils ont connus dans le passé. Et je pense que le gouvernement et moi-même pouvons garantir cela à nos concitoyens.

JOURNALISTE : Nous remercions vivement le ministre grec des Affaires étrangères, M. Giorgos Gerapetritis, pour cette interview très intéressante et très complète que vous avez accordée à Cosmos FM. Portez-vous bien, bonne continuation et bon retour dans votre pays.

 G. GERAPETRITIS : Ce fut un grand honneur pour moi. Je vous remercie encore une fois, personnellement et au nom de mon pays, pour le travail que vous accomplissez.

Juillet 19, 2025