Interview accordée par M. D. Avramopoulos, ministre des Affaires étrangères, au journal Le Figaro

JOURNALISTE : Comment se présente la visite à Athènes du président français, courant février? Qu'en attendez-vous?

D. AVRAMOPOULOS : La visite du président Hollande sera hautement symbolique. Le peuple grec a traversé et traverse encore de grandes épreuves. Depuis 2010 la récession a atteint des niveaux inédits et a provoqué une diminution des niveaux de vie qui est inimaginable en Europe occidentale. En plus, le sentiment de dignité nationale a été blessé par des déclarations maladroites de certains acteurs européens.  Dans ce cadre, la visite du président français constitue un puissant geste d’empathie, de solidarité et de soutien envers la population grecque. Elle renouvelle les liens d’amitié entre les deux peuples, qui constituent des éléments structurels et structurants  de notre famille européenne. Cette visite encourage les forces proeuropéennes qui luttent contre la résistance acharnée de multiples réseaux d’intérêts, représentant les dérives du passé et prônant la fermeture du pays et son éloignement du processus européen.

JOURNALISTE : La dette grecque continue d’augmenter. Quand pourra-t-on dire que le sauvetage de la Grèce a réussi ?

D. AVRAMOPOULOS : Permettez-moi de nuancer votre affirmation. Certes, la diminution du PIB provoquée par la récession crée une impression d’augmentation de la dette, puisque les comparaisons sont basées sur le ratio entre la dette et le PIB. Pourtant, la diminution du déficit  public grec est impressionnante.  Cette réussite contribue déjà à la maîtrise de la dette. Au-delà des jeux des chiffres, il faut regarder les fondamentaux de l’économie grecque. Le sauvetage de la Grèce ne peut venir que de l’amélioration drastique de la compétitivité de son économie. Il faut rappeler que la Grèce a perdu, en termes de compétitivité de coût, pas moins  de 31% entre 2011 et 2009 ! Cette perte a conduit aux problèmes auxquels nous sommes actuellement confrontés. Déjà nous avons réussi à rétablir 75% de cette perte grâce aux réformes structurelles ; et nous ne sommes qu’au début. A partir du  moment  où la Grèce reviendra fortement compétitive sur le plan international, elle mettra en valeur ses extraordinaires  avantages naturels et humains et sa situation géographique. L’économie grecque est petite, sans les lourdeurs et l’inertie des grands pays anciennement industrialisés ; le peuple grec dispose d’une grande capacité d’adaptation. La Grèce ne tardera à redevenir un pays modèle pour l’Europe méridionale, comme en 1974 quand elle a inauguré  la démocratisation de cette partie de notre continent.

JOURNALISTE : La dégradation de la situation sociale n’est-elle pas un danger pour la stabilité politique ?

D. AVRAMOPOULOS :  Sans aucun doute, la crise économique et sociale met à l’épreuve notre système politique. Un grand nombre de Grecs ont exprimé leur mécontentement  en votant pour les extrêmes, de gauche ou de droite. Ces réactions de colère n’ont pas dépassé pour l’instant le seuil de sécurité.  Grâce à la sagesse de la population grecque, notre système politique  a montré une forte résilience. Pourtant, les dangers ne sont pas inexistants, d’autant plus que la Grèce se trouve dans une région géopolitiquement sensible. Pour cette raison, nous avançons dans l’élimination des injustices et des dérives qui font le lit des extrémismes. Ce n’est pas toujours facile, face aux exigences macroéconomiques à court terme.  Le sauvetage de la Grèce demande une stratégie qui ne se limite à l’économie, mais comporte aussi des volets politiques, sociaux, idéologiques et géopolitiques. C’est une réalité dont la complexité commence à être comprise par nos partenaires européens et du FMI.

JOURNALISTE : Quel soutien  la Grèce peut-elle apporter à la France au Mali ?

D. AVRAMOPOULOS :  La Grèce participera à la mission de formation militaire  dont la création a été décidée au niveau européen, et cela en dépit des difficultés économiques de notre pays : mais le soutien grec à la  mission française au Mali a une dimension politique et morale qui dépasse de loin ces aspects matériels. Il faut rappeler que les Grecs disposent d’une longue tradition de présence africaine depuis l’Antiquité  et renouvelée  pendant les derniers siècles. Ils sont perçus par les peuples africains comme les Européens les plus proches d’eux sur le plan culturel. Les liens historiques, les prises de position  de la Grèce face aux crises de décolonisation et l’activité économique de la diaspora grecque ont contribué à cette image favorable. Donc, la Grèce apporte une importante caution morale aux efforts français pour la paix au Mali.

Février 5, 2013