Interview accordée par M. D. Avramopoulos, ministre des Affaires étrangères, à l’agence de presse chypriote (KYPE)

JOURNALISTE : Vous avez un long parcours professionnel au ministère grec des Affaires étrangères ainsi que dans le domaine diplomatique. Comment évalueriez-vous la première présidence chypriote du Conseil de l’UE à ce jour et dans quelle mesure cette présidence est importante à votre avis?

D. AVRAMOPOULOS : J’ai visité Chypre le jour même que ce pays a assumé la présidence. C’était ma première visite officielle hors la Grèce, en ma qualité de ministre des Affaires étrangères. Et, je suis fier d’avoir partagé avec le peuple chypriote ce jour symbolique. La République de Chypre a fait une excellente préparation. Elle a assumé la présidence dans une conjoncture difficile pour l’Union européenne, en pleine crise économique et politique – la plus grave en son genre – et avec un agenda aussi très difficile. Grâce à la bonne préparation et aux capacités de son dispositif diplomatique, je suis certain qu’elle accomplira, tout en respectant son rôle institutionnel, sa mission avec succès, et réussira à converger les positions différentes et à mettre en avant tous ces éléments qui renforcent l’unité au sein de la famille européenne. Par ailleurs, son succès montrera à tout le monde l’erreur stratégique de la Turquie qui n’a pas respecté cette institution européenne majeure et a laissé inexploitée encore une opportunité pour faire avancer la question des démarches en faveur d’un règlement de la question chypriote et améliorer ses relations avec l’Union européenne.

JOURNALISTE : Les 6 et 7 de ce mois vous serez réunis à Paphos à l’occasion de la réunion informelle des ministres des Affaires étrangères de l’UE. A votre avis, quelles sont les questions relevant de la politique étrangère sur lesquelles les ministres européens des Affaires étrangères doivent mettre l’accent?

D. AVRAMOPOULOS : Nous aurons l’occasion d’engager un debat entre 27 dans une atmosphere plus detendue. Bien evidemment, nous informerons nos homologues sur notre visite en Egypte et nos contacts avec le President M. Morsy ainsi qu’avec les chefs de la ligue arabe. Au-dela des problemes interieurs auxquels est confrontee l’Europe, nous ne devons pas oublier que dans notre voisinage, en Mediterranee du sud et de l’ouest, d’importants changements s’operent. L’Union europeenne doit etre presente et realiser que sa contribution ne doit pas prendre la forme d’une aide mais d’un investissement dans sa propre stabilite et developpement. L’UE ne veut pas donner des lecons mais d’offrir son soutien aux peuples arabes alors que ces derniers se frayent un chemin vers la democratie. Un revirement spectaculaire s’opere tout en alimentant de nouveaux espoirs et en creant de nouvelles opportunites, mais en lancant aussi d’importants defis. La situation en Syrie est inacceptable et dangereuse pour le present et l’avenir du pays, ainsi que pour la stabilite dans la region elargie. La communaute internationale, notamment l’UE, doit soutenir tout effort consenti en faveur du reglement pacifique de cette crise sanglante et ce, dans le respect de la volonte souveraine du peuple syrien. La solution doit etre donnee par les Syriens eux-memes qui ont d’ores et deja paye le prix de cette lutte pour la democratie et la liberte. Nous discuterons egalement de l’importance que revetent l’education et l’eau dans le faconnement de cet environnement international nouveau qui, outre la croissance, a besoin d’une approche politique pour la meilleure comprehension entre les peuples.

JOURNALISTE: Pensez-vous que la réponse à la crise de la dette de l’UE sera finalement politique ? Et, ne pensez-vous pas que les démarches politiques au niveau supranational et interétatique à ce jour n’ont pas intensifié la crise?

D. AVRAMOPOULOS : La crise économique a pris également la forme d’une crise politique, d’une crise d’identité et d’orientation. C’est avant tout une crise de confiance. Non seulement des marchés à l’égard des économies européennes, mais une crise de confiance entre nous. Malheureusement, l’absence de réflexes rapides et de vision, ont permis aux extrémistes en Europe d’imposer leur propre agenda populiste. Tel est le danger le plus grand aujourd’hui qui menace les fondements de la construction européenne. Je suis convaincu que la réponse à la crise sera accompagnée d’une nouvelle vision pour l’avenir de notre famille européenne, à travers laquelle sera née une Union plus puissante et plus unie.

JOURNALISTE : Vous avez récemment effectué un déplacement en Allemagne en vue d’avoir des contacts avec votre homologue allemand lequel a exclu l’éventualité d’une redéfinition du calendrier des réformes. Suite à cela, quelle est la marge de négociation de la Grèce?

D. AVRAMOPOULOS : La Grèce livre une bataille et elle l'emportera. Elle l’emportera en coopérant avec ses partenaires qui croiront en sa volonté de rester dans le noyau dur de l’Europe. Le peuple grec a fait de terribles sacrifices qui doivent être reconnus. Il faut redonner l'espoir au peuple. Le gouvernement œuvre d’arrache pied pour que notre pays puisse regagner sa crédibilité. Et nous réussirons en faisant preuve de résolution face à tous ceux qui font tout pour saper nos efforts et pour que la Grèce retourne à la drachme.
Les préoccupations internationales concernant les conséquences et l'indéniable détermination du Premier ministre grec pour restaurer la crédibilité du pays, en procédant à des réformes radicales, contribuent à changer l'image du pays et par extension l’attitude de nos partenaires. L’application des quatre piliers des changements – modernisation de l’Etat, libéralisation et ouverture des marchés, privatisations et nouveau système fiscal – ne constituent pas seulement un simple engagement du pays vis-à-vis de ses partenaires, mais une condition nécessaire à l'adaptation de la Grèce aux exigences d’une participation compétitive aux évolutions économiques internationales, avec une plus petite dépendance financière et une position renforcée sur la scène économique internationale.

JOURNALISTE : Comment évoluent les relations gréco-chypriotes sur la nouvelle scène économique et politique?

D. AVRAMOPOULOS : Les relations gréco-chypriotes sont des relations fraternelles. Elles constituent l’une des composantes fondamentales de la carte géopolitique de notre région. Sans aucun doute, nous traversons l’une des périodes les plus difficiles de notre histoire contemporaine. Or la crise ne doit pas influencer nos relations. Je suis certain que nous surmonterons cette difficulté. Plus important encore, nous devrons tirer les leçons des erreurs du passé et ne plus jamais permettre que les Grecs en arrivent de nouveau là.

JOURNALISTE : Relations Chypre – Grèce – Israël. Que pensez-vous de cette coopération, notamment dans le domaine énergétique.

D. AVRAMOPOULOS : C’est une coopération dynamique présentant des perspectives très positives. Non seulement dans le domaine énergétique, mais d'autres domaines également. Nos intérêts sont complémentaires et nous donnent l'opportunité de récolter d'importants avantages pour nos peuples. Il est primordial de mettre nos paroles en pratique et de donner du corps à cette relation. Notre coopération, d’ailleurs, n'est pas basée sur des notions d'exclusivité, mais elle est ouverte à la participation d'autres pays de la région également, avec lesquels la Grèce et Chypre entretiennent des liens traditionnels d’amitié. C’est la raison pour laquelle je pense que le renforcement de nos relations peut avoir un impact positif sur les questions régionales qui préoccupent notre région.

JOURNALISTE : Y a-t-il prochainement des projets de délimitation et de valorisation de la zone économique exclusive grecque?

D. AVRAMOPOULOS : L’un des principaux objectifs de notre politique étrangère est la délimitation de toutes les zones maritimes avec tous nos voisins. Et bien entendu, la zone économique exclusive, ainsi que la délimitation du plateau continental, constituent une priorité absolue et une position ferme de notre politique étrangère. Cela est d'ailleurs inclus dans le programme des trois partis qui composent le gouvernement. Il faut faire preuve de méthode, d'une bonne planification et d’une coordination continue. Les procédures visant à la prospection du potentiel énergétique dans la Mer Ionienne et au sud de la Crète se poursuivent, tout comme la valorisation de gisements confirmés sur le continent grec. Il faut valoriser toutes les opportunités existantes.

JOURNALISTE : Les discussions en vue du règlement de la question chypriote stagnent. Quelle est la position de la Grèce et quel message souhaitez-vous transmettre aux citoyens chypriotes.

D. AVRAMOPOULOS : J’aimerais dire mon profond respect et admiration pour les exploits de nos frères chypriotes, qui ont réussi, après la catastrophe nationale, à reconstruire leur pays et à en faire un facteur important sur la scène internationale, comme l'atteste la présidence chypriote actuelle de l’UE. Malheureusement, l’objectif de la réunification de l’île n’est toujours pas rempli aujourd’hui, la responsabilité incombant à la partie turque, et le processus est gelé. Nous ne devons toutefois pas baisser les bras. Nous devons continuer à souligner les responsabilités de l'autre partie pour l'invasion, l'occupation qui perdure, la colonisation et le manque de progrès. Nous devons continuer à faire pression pour parvenir à une solution équitable, dans le cadre des résolutions des Nations Unies et de l'acquis communautaire. Il ne faut pas oublier que nous livrons désormais bataille tout en ayant réussi à ce que Chypre participe à l'UE, un exploit stratégique pour tous les Grecs.

Septembre 6, 2012