JOURNALISTE : Vous avez assumé vos fonctions en tant que ministre des Affaires étrangères à une période qui est l’une des plus difficiles dans l’histoire contemporaine de ce pays. La capacité du pays à négocier étant considérablement affaiblie, y a-t-il une plus grande vigilance pour ce qui des questions nationales qui demeurent en suspens ?
S. DIMAS : Les effets de la crise sont omnipresents. Il ne faut pas l’oublier. La Grece est un pays qui se trouve dans un voisinage difficile et qui est appele a relever des defis nombreux et majeurs. C’est pourquoi nous devons faire preuve d’une vigilance accrue et redoubler nos efforts au niveau diplomatique. Toutefois, il ne doit y avoir aucun doute pour ce qui est de la capacite de la Grece a negocier et a defendre ses interets. Il est vrai qu’a partir du moment ou j’ai assume mes fonctions, j’ai du relever de grands defis, le plus important etant la sauvegarde des decisions tres importantes auxquelles nous sommes parvenus au sein de l’OTAN et de l’UE sur la question du nom de l’Ancienne Republique yougoslave de Macedoine. Nous avons reussi a atteindre nos objectifs dans un delai tres court et sous d’enormes pressions. Et cela atteste de la capacite de la Grece a surmonter les obstacles en depit de la crise.
JOURNALISTE : S’agissant de la question de Skopje, l’arrêt rendu par la Cour de La Haye a été une évolution négative.
S. DIMAS : L’arrêt et tous ses aspects doivent faire l’objet d’une analyse juridique détaillée. Toutefois, cet arrêt a entraîné sans aucun doute une situation difficile. On savait que le gouvernement de Skopje tenterait de se servir de l’arrêt pour contourner les négociations menées au sein de l’ONU ainsi que les conditions fixées par l’OTAN. Notre objectif a été d’éviter cette évolution, afin de parvenir à une solution, au lieu de faire perdurer cette question. A travers de nombreux contacts et rencontres, nous avons réussi à transmettre un message clair à la communauté internationale. Aussitôt après l’arrêt rendu par la Cour, l’UE, l’OTAN, l’ONU et les Etats-Unis ont transmis un message, à savoir que la question du non ne devrait pas être réglée par des moyens malhonnêtes et ont lancé un appel en faveur de l’attachement à l’atteinte d’une solution à travers le processus de l’ONU. C’est justement ce que la Grèce souhaite. La question du nom ne sera pas réglée dans les salles des tribunaux mais à la table des négociations. J’espère, pour l’intérêt de notre région, que Skopje recevra ce message.
JOURNALISTE : Certains analystes estiment que la question chypriote sera bientôt remise sur le tapis tout en fondant leur opinion sur les gisements de pétrole qui ont été trouvés dans la région.
S. DIMAS : Malheureusement, je ne vois aucune perspective de progrès pour ce qui est de la question chypriote, car la partie turque adopte des positions de plus en plus rigides, tout en sapant les perspectives du dialogue. Il y a bien évidemment à l’horizon de la nouvelle année cette rencontre entre les parties et le Secrétaire général de l’ONU. Toutefois, la situation actuelle n’inspire guère l’optimisme. Pour ce qui des recherches de pétrole et de gaz naturel effectuées par la République de Chypre, force est de signaler que les menaces et les provocations de la Turquie sont tombées à l’eau et ont été condamnées de manière claire par tous les acteurs importants. Par ailleurs, la semaine dernière, lors du conseil des ministres de l’UE, le comportement de la Turquie a été condamné à l’unanimité et le droit souverain des Etats membres à effectuer des recherches et à exploiter leurs ressources naturelles a de nouveau été confirmé, conformément à la Convention sur le droit de la mer qui fait partie de l’acquis communautaire. Bref, il doit être clair que la charte énergétique et géopolitique en Méditerranée orientale a changé et grâce à ce changement la Grèce et Chypre se voient renforcées.
JOURNALISTE : Pourquoi la Grèce évite-t-elle de traiter la question de la zone économique exclusive ?
S. DIMAS : Elle ne l’évite pas. Bien au contraire. Le cadre juridique régissant la prospection d’hydrocarbures a récemment été modernisé en permettant ainsi l’organisation d’un appel d’offres pour effectuer des recherches sismiques en mer Ionienne et au sud de Crète.
La zone économique exclusive offre des avantages qui doivent être exploités. Dans le même temps, toutes les actions nécessaires sont entreprises pour la valorisation de nos richesses naturelles situées sur le plateau continental grec. La zone économique exclusive constitue un droit souverain du pays et nous ne renonçons pas à nos droits souverains. Nous procéderons en fonction de notre stratégie globale et de nos intérêts nationaux.
JOURNALISTE : Vous êtes pro-européen et dans le même temps vous avez une parfaite connaissance du fonctionnement du système européen. Pourquoi les Européens se montrent-ils aussi hésitants devant une crise qui gagne de l’ampleur ? Est-ce que cette approche allemande en faveur de la discipline budgétaire est une solution ?
S. DIMAS : L’Europe a tarde a prendre des decisions. Cela a fortement augmente le cout de la lutte contre la crise ainsi que le danger d’une catastrophe totale pour l’euro. Par ailleurs, pendant une certaine periode la Grece a servi de cobaye avec des consequences desastreuses, comme cela a ete par la suite prouve. Je suis en effet pro-europeen. Et je dispose d’une longue experience dans le domaine du fonctionnement de l’Union europeenne. C’est pourquoi je reste optimiste et pense que l’Europe s'en sortira. La discipline budgetaire est une partie de la solution, mais elle ne suffit pas. L’approfondissement de l’Europe est necessaire, a savoir nous avons besoin de plus d’Europe, tout en respectant l’egalite des Etats membres devant les instances. On doit faire preuve de plus de solidarite et realiser que ce qui est au profit de chacun d’entre nous est au profit de l’Europe dans son ensemble. Et, avant tout, nous avons besoin de perspective, d’espoir et de croissance, car autrement l’Europe prendra de son ampleur et sera marginalisee.
JOURNALISTE : Nous sommes constamment menacés de sortie de la zone euro. Dans quelle mesure la zone euro est-elle stable et sûre ?
S. DIMAS : La Grèce fait partie intégrante de l’Europe et de la zone euro. Il ne doit y avoir aucun doute à cet égard. Il est vrai que des choix erronés nous ont amenés au bord du précipice. Toutefois, avec la formation du gouvernement transitoire nous avons prouvé à nos partenaires et à tout le monde que nous sommes déterminés à faire le nécessaire pour nous protéger. Pour ce qui est de l’euro lui-même, il est vrai que l’union monétaire traverse actuellement l’une des plus graves crises dans son histoire ce qui met en danger non seulement la monnaie unique elle-même, mais la construction européenne aussi. Ma conviction est que l’Europe sortira plus puissante et plus unie de cette crise. Et, elle aura finalement à sa disposition tous les outils nécessaires afin que notre union monétaire se transforme progressivement en une véritable union politique et économique.
JOURNALISTE : Est-ce que des elections doivent obligatoirement se derouler dans les plus brefs delais ? Ne serait-il pas raisonnable que le mandat de ce gouvernement depende des evolutions ?
S. DIMAS : Un accord entre les chefs politiques et le Premier ministre a ete atteint sous l’egide du President de la Republique et je pense que cet accord sera respecte. Cela dit, le caractere transitoire du gouvernement ne doit pas servir de pretexte pour ne pas terminer notre travail. Cela est valable non seulement pour l’economie ou le gouvernement doit en fait gerer tous ces efforts pour sauver le pays, mais aussi pour les affaires etrangeres ou la mission du gouvernement est tres importante. On ne cesse jamais d’exercer notre politique etrangere et c’est pourquoi notre diplomatie doit etre prete a parer contre toute eventualite.
JOURNALISTE : Selon les sondages, il n’est pas exclu qu’aucun parti n’atteigne la majorité absolue. Est-ce qu’il existe des lieux communs qui pourraient permettre la formation d’un gouvernement de coalition ?
S. DIMAS : A partir du moment où l’on va aux urnes, il ne faut écarter aucune éventualité. Toutefois, je pense que tant que l’heure des élections approche, cette tendance en faveur de l’élection d’un gouvernement emportant la majorité absolue sera de plus en plus renforcée. Cela toutefois ne signifie pas qu’un gouvernement de la Nouvelle Démocratique qui s’appuiera sur la majorité absolue ne cherchera pas à parvenir au plus large consensus possible. Tous devront contribuer à cette lutte que nous livrons pour sauver notre pays. Nous devons comprendre que désormais nous devrons tous œuvrer de concert en faveur de l’intérêt commun, en renonçant à tout intérêt individuel et politique. Car c’est ce comportement qui nous amené à la situation actuelle.
JOURNALISTE : Les agitations sociales entrainent aussi des changements politiques. Est-ce que nous franchissons le seuil d’une nouvelle ère ?
S. DIMAS : La premiere chose que nous devons faire est d’assurer que le pays sortira de la crise. Dans le meme temps, nous devons faire des changements radicaux afin d’eviter que des situations similaires se repetent a l’avenir. Le peuple grec dispose de capacites enormes. Mais nous avons gaspille nos avantages comparatifs et avons adopte des logiques autodestructrices. Je pense que la crise restera gravee dans la memoire de notre conscience nationale en tant que experience traumatisante. Les Grecs ne laisseront pas facilement les comportements qui nous ont conduits a la situation actuelle se repeter. Et cela marquera une nouvelle epoque dans la vie politique du pays. Chaque pays, chaque peuple a besoin d’un leadership et d’une vision. Nombreuses ont ete les periodes difficiles qui ont marque notre histoire, mais notre pays a toujours reussi a se redresser. Et nous y parviendrons cette fois aussi.
Décembre 19, 2011