Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères au quotidien KATHIMERINI et à la journaliste D. Antoniou

JOURNALISTE : Monsieur le ministre, le ministre turc des Affaires étrangères, Ahmet Davutoglu a, lors de sa visite à Athènes, réitéré les arguments fermes de la Turquie au sujet des questions gréco-turques. Pouvez-vous donc nous dire dans quelle mesure il est question de progrès dans les contacts exploratoires ?

M. D. DROUTSAS : Les positions turques sont connues. Nos positions sont également connues. Ce sont des positions fermes que nous avons exprimées. Le cadre des contacts exploratoires est le droit de la mer. La Turquie doit s’adapter à la réalité internationale : 160 pays ont ratifié la Convention. Suite à une décision conjointe de nos gouvernements, les contacts exploratoires se sont intensifiés. M. Papandréou et M. Tayyip Erdogan sont deux dirigeants qui peuvent conduire la Turquie et la Grèce à faire ce pas historique, mais manifestement nous ne parlons pas de processus laborieux. La patience a ses limites. Après les élections en Turquie nous attendons des décisions. Soit clore la question, soit aller devant la Cour de la Haye. C’est à ce moment là que sera jugée la crédibilité de M. Erdogan, entre ce qu’il dit et ce qu’il fait.

JOURNALISTE : M. Davutoglu a annoncé la poursuite des survols des avions de combat turcs au-dessus des îles grecques. Il a parlé de régime « obscur » en Egée et a affirmé que les bateaux de guerre turcs continueraient de passer par les eaux territoriales grecques. Il y a quelques jours, une corvette turque a été harcelée par un navire italien dans le plateau continental grec. Ankara semble ne pas tenir compte de la réaction d’Athènes dans ces pratiques. Est-ce que ça va changer ?

M. D. DROUTSAS : Nous répondons toujours comme il se doit aux provocations de la Turquie et de sorte à sauvegarder notre souveraineté. C’est notre première préoccupation. Nous ne permettons pas que nos droits souverains subissent la « moindre écorchure ». La Turquie essaye d’éviter le droit de la mer qu’elle considère comme une contrainte et tente d’imposer ses positions par des moyens militaires. Nous ne le permettons pas et la Turquie ne peut violer les droits de la Grèce au moyen de cette tactique. Elle ne fait qu’entraver l’effort consenti et semer des doutes quant au bien-fondé de ses intentions. Comme je l’ai déjà affirmé, la Turquie joue avec sa crédibilité. Je l’ai affirmé à mes interlocuteurs turcs. Toutefois, la question est de changer cette situation. Si nous n’y arrivons pas, il y aura des tensions. Nous savons vivre dans un état de tension avec la Turquie. Mais notre gouvernement a fait preuve de détermination en faisant un choix politique conscient. Nous croyons en la possibilité d’améliorer les relations gréco-turques, notamment en cette conjoncture actuelle, avec des premiers ministres qui ont exprimé leur volonté politique et peuvent parler ouvertement. Nous devons essayer, en dépit des provocations de la Turquie. C’est cette politique qui demande du courage et non les outrances des prétendus fervents partisans de la nation. Cela est trop facile et n’est pas dans l’intérêt de la Grèce. Ils adoptent comme étant acquise la propagande la plus extrême de la Turquie et nous critiquent parce que nous continuons à parler avec les Turcs. Mais ils ne nous ont jamais dit quelle était leur proposition. Où ils veulent conduire la Grèce concernant cette question ? Certains milieux en Grèce ne sont pas en faveur du progrès et de la normalisation des relations avec la Turquie. Certains par conviction et cela est légitime. D’autre, cependant, pour des raisons de politique et d’exploitation médiatique au niveau des partis politiques,  ou parce qu’ils tirent d’autres intérêts, outre économiques, du maintien de la tension militaire. Cette exploitation des questions et intérêts nationaux est condamnable. Je sais que – et personnellement également – je serais la cible de vives critiques et pression de la part de ces milieux. Mais, comme je l’ai dit, nous devons essayer.

JOURNALISTE : Etant donné que «la Grèce souhaite le règlement de toutes les zones maritimes avec tous les voisins», est-ce que la discussion avec la Turquie sur la détermination des zones économiques exclusives est ouverte ?

M. D. DROUTSAS : Nous avons des contacts exploratoires pour la délimitation du plateau continental, car cette délimitation garantit pleinement les droits souverains existants (qui existent ab origine et ipso jure) de notre pays, conformément au droit de la mer. Le droit, bien entendu, a évolué. La notion de zone économique exclusive est une réalité. Et en Méditerranée, de par la force des choses, les notions de plateau continental et zone économique exclusive coïncident. Dans le cas où nous arriverions à un accord avec la Turquie, nous souhaitons que cet accord reflète la nouvelle réalité. Notre politique est de délimiter toutes les zones maritimes avec tous nos voisins. Cela est fait de manière systématique et globale.

JOURNALISTE : Où se trouve Castellorizo?

M. D. DROUTSAS : Ouvrez la carte et vous verrez. Castellorizo appartient au Dodécanèse et toute contestation est infondée. Le problème, toutefois, ce n’est pas la géographie. Car nous savons où se trouve Castellorizo. Le problème est la délimitation du plateau continental entre la Grèce et la Turquie, dans les régions où les plateaux continentaux se recoupent. D’Evros à Castellorizo. C’est ce que j’ai déclaré en présence de M. Davutoglu. Je pense qu’on ne peut être plus clair. Je prierais d’accorder plus de poids à ce que dit le gouvernement grec et de ne pas nous hâter d’embrasser toute déclaration faite de haut fonctionnaire turc.

JOURNALISTE : La situation en Libye évolue d’heure en heure. Que compte faire la Grèce ?

M. D. DROUTSAS : La communauté internationale a prouvé sa détermination à mettre fin à la violence et aux massacres. Le Conseil de sécurité a adopté la résolution visant à légitimer toute action ultérieure en vue de réaliser cet objectif. La Grèce doit être prête afin que nous puissions, de concert avec nos alliés, contribuer à faire respecter cette décision de la communauté internationale.

JOURNALISTE : Sur quoi a été fondée la décision de la semaine dernière de prolonger la durée de remboursement du prêt et de réduire le taux d’intérêt ?

M. D. DROUTSAS : Elle a été fondée sur notre crédibilité que nous avons regagnée en tant que pays. C’est notre carte maîtresse. Songez l’état de discrédit dans lequel nous nous trouvions il y a 18 mois ? Il s’agit de reconnaître les efforts du peuple grec et la persévérance du gouvernement grec qui tient ses engagements. C’est pour nous une grande bouffée d’air afin que nous puissions continuer l’œuvre que nous avons commencé. Les sacrifices des Grecs ne doivent pas rester lettre morte. Et c’est notre responsabilité à tous, notamment du gouvernement, mais aussi de toutes les forces politiques et de chaque citoyen séparément.

JOURNALISTE : Partagez-vous l’avis selon lequel le gouvernement ne fonctionne pas de la façon dont il devrait selon les circonstances, qu’il existe des dysfonctionnements, un manque d’esprit d’équipe et de lucidité quant au caractère  urgent de la situation ?

M. D. DROUTSAS : L’œuvre accomplie aujourd’hui est énorme. Des changements radicaux sont entrepris et les mentalités vieilles de plusieurs dizaines d’années sont bouleversées. Donc les difficultés ne sont pas surprenantes et il y a toujours des marges d’amélioration. Toutefois j’estime – et mon intention n’est pas d’éviter une quelconque autocritique – que la discussion au sujet des performances du gouvernement est en quelque sorte inventée son objectif étant de servir des intérêts politiques ou personnels au sein des partis – et non seulement du côté de l’opposition. L’objectif et l’enjeu sont si importants que l’on ne peut – avant tout nous qui faisons partie du gouvernement – se permettre de nous occuper d’autre chose et d’annuler tous seuls l’effort accompli. Bien entendu il y a des réactions, cela n’aurait pu en être autrement. Mais souvent je constate que les citoyens sont beaucoup plus mûrs que les hommes politiques ou les journalistes.

JOURNALISTE : Est-ce qu’un remaniement du gouvernement ou la décision de recourir à des élections anticipées pourrait tenir lieu de message de redéploiement des forces ?

M. D. DROUTSAS : Nous, membres du gouvernement savons très bien ce que nous devons faire. Ce que le premier ministre et les citoyens attendent de nous. Tant que nous occupons ces postes, nous devons nous occuper de notre travail seulement qui est crucial et colossal. Si nous nous concentrons sur notre travail seulement et nos responsabilités, il n’y aurait pas matière à discussions au sujet de prétendus remaniements ou élections. Le débat public sur ces questions n’est que nuisible et je n’entrerais pas dans une telle discussion. Et pour ceux qui choisissent cette voie, je me demande à quelle fin le font-ils ? Concentrons-nous plutôt sur le rétablissement de la crédibilité dans la relation entre le citoyen et la politique et les hommes politiques. Nous n’y parviendrons que si nous parlons ouvertement et franchement, sur des sujets mêmes tabous, si nous demandons des changements radicaux. Finissons-en avec l’image de l’homme politique qui représente le pouvoir et le statu quo. Les grandes circonscriptions électorales – principale raison des transactions à des fins politiques ou autres – doivent être supprimées. En outre, si un député fait partie du gouvernement, il doit renoncer à sa qualité de député. Car il n’est pas possible d’exercer un contrôle parlementaire sur soi-même en tant que pouvoir exécutif. Il faut fixer un âge limite pour l’exercice des fonctions publiques ainsi qu’une limite du mandat parlementaire, à savoir à l’issue de deux mandats consécutifs, il doit y avoir une « pause » obligatoire. L’expérience doit être valorisée mais l’on pourrait apporter une contribution sans assumer des fonctions officielles. Mais vous pourriez à cela avancer l’argument que comme je n’ai pas été élu à cette fonction, c’est facile à dire cela. Je suis convaincu que je serai la cible de ce genre de critiques. Toutefois, je crois profondément en la nécessité de ces mesures et de beaucoup d’autres.

JOURNALISTE : Est-ce que vous serez candidat aux prochaines élections ?

M. D. DROUTSAS :  Je n’y ai pas pensé. Je lis, dans votre journal aussi, que mon soi-disant « entourage » exprime des inquiétudes quant à ma popularité et au choix de la circonscription dans laquelle je me présenterai comme candidat. Je vous assure qu’il n’y a aucun souci et aucun entourage. Pour moi, il n’y a pas d’arrières pensées. Tant que le Premier ministre me fait confiance, j’aurai à accomplir une œuvre importante et responsable. Telle ma seule priorité.

Seul le prononcé fait foi

Mars 21, 2011