Seul le prononcé fait foi.
JOURNALISTE : Monsieur Avramopoulos, votre visite a Tirana s’effectue a un moment historique pour l’Albanie, marque par les celebrations organisees a l’occasion du 100e anniversaire de l’independance du pays. Quel est le message que vous voulez transmettre au pays voisin a l’occasion de cet anniversaire ?
D. AVRAMOPOULOS : Je voudrais transmettre un message d’amitié et de soutien. Le peuple albanais a une histoire qui remonte aux siècles et, comme tous les peuples de la région, il a traversé des périodes difficiles tout en surmontant toutes les épreuves. C’est un peuple qui est pleinement conscient de sa présence historique, c’est un peuple infatigable, laborieux, fier et doué de détermination et d’originalité. Les 100 ans depuis l’indépendance de l’Albanie nous offrent l’occasion de célébrer ensemble, en tant qu’amis et voisins, cet anniversaire et de façonner notre vision commune pour notre avenir européen au sein de notre nouveau grand pays qu’est l’Europe. Au cours de ces cent ans, les Albanais ont éprouvé de grandes difficultés. Chaque fois que je pense aux années de l’isolement après la Seconde guerre mondiale qui ont tant fait tarder le développement du pays, j’éprouve une profonde émotion et tristesse. Ces images sont profondément gravées dans mon mémoire, depuis ma première visite en Albanie, il y a vingt ans. Mais le peuple albanais n’a pas succombé et a commencé à reconstruire son pays. Il a d’ores et déjà accompli un travail titanesque dans un délais très court. Je suis sûr que l’Albanie fera davantage à l’avenir car, au cours de ce processus de consolidation des normes européennes, elle renforcera de plus en plus les institutions démocratiques et la prospérité de son peuple. Tout au long de ce parcours, la Grèce sera toujours à vos côtés. Les ponts qui nous unissent sont nombreux : nous avons des frontières communes, la minorité grecque participe de manière décisive aux progrès de l’Albanie sur le plan politique, économique et culturel et le grand nombre de citoyens albanais qui vit et travaille et prospère en Grèce. La façon dont les enfants des Albanais s’intègrent dans la société grecque à laquelle ils se sentent appartenir suscite de vives émotions.
JOURNALISTE : En votre qualite de maire d’Athenes auparavant, vous aviez fait preuve d’une attitude tolerante a l’egard des immigrants albanais, tout en passant outre les prejuges traditionnels. Comment evalueriez-vous les relations entre les deux pays aujourd’hui et de quelle facon contribueriez-vous a leur valorisation ?
D. AVRAMOPOULOS : A l’epoque, la premiere vague d’immigrants albanais venait de s’installer en Grece. En tant que maire, je les ai accueillis et c’etait a cette epoque qu’on a eu la premiere emission en langue albanaise diffusee par les medias de la ville d’Athenes. Nous avons egalement organise des manifestations culturelles, dont certaines ont ete inaugurees par moi-meme de concert avec le Premier ministre albanais. Je n’oublie pas que le maire de Gjirokaster et par la suite Premier ministre, Baskhim Fino m’a nomme citoyen d’honneur de sa ville. J’ai toujours cru a la coexistence harmonieuse entre les Grecs et les Albanais. L’avenir est entre nos mains. C’est par nos decisions et nos actions que nous definissons l’avenir et nous nous frayons un parcours positif tout en surmontant tout obstacle qui pourrait avoir un impact negatif. Lorsque les frontieres ont ete ouvertes et l’ancien regime s’est effondre, des centaines de milliers d’Albanais ont trouve refuge en Grece afin de recommencer leur vie.
Ils avancent dans leur vie et dans le meme temps ils envoient d’argent par virement a leur famille tout en contribuant au developpement et au progres des deux pays. Si l’on considere l’ampleur des flux migratoires proportionnellement a la population de la Grece, l’integration des immigrants dans la societe grecque a ete faite sans heurts. Telle est la regle, contrairement a ce que pensent certains groupes extremistes qui, pour leurs propres raisons, mettent en avant les exceptions. Aujourd’hui ces groupes extremistes essayent de manipuler l’agenda de nos relations bilaterales, tout en cherchant a trouver ou a provoquer des problemes. La Grece est un pays dont le peuple croit a la valeur de la paix, de l’amitie, du bon voisinage. Et, moi personnellement, je suis determine a ?uvrer dans ce sens afin de supprimer des mentalites et des perceptions qui datent depuis le 19e siecle. C’est pourquoi, j’ai pris l’initiative de promouvoir de nouveau nos relations. Les domaines dans lesquels nous pouvons cooperer sont nombreux, tels que la cooperation transfrontaliere, le commerce, l’energie, le tourisme ainsi qu’un grand nombre d’autres domaines qui peuvent ameliorer de maniere tangible la vie quotidienne de nos citoyens. Je connais de nombreux hommes politiques de l’Albanie, de tous les partis politiques, tels que le president Sali Berisha et le chef de l’opposition Edi Rama. Et M. Panaritis est un bon interlocuteur et ami.
JOURNALISTE: En depit du climat de cooperation positif qui a ete confirme lors de la visite de votre homologue albanais a Athenes, certaines questions demeurent toujours en suspens entre les deux pays, telles que l’accord sur le zones maritimes. Comme vous le savez, notre Cour constitutionnelle a rejete cet accord. Le gouvernement albanais a soumis aupres de votre gouvernement une demande relative a la renegociation de l’accord sur les zones maritimes. Quelle est la position du gouvernement grec a cet egard ? Si la Cour constitutionnelle grecque avait rendu une telle decision, quelle serait votre reaction dans le cas ou l’Albanie ne l’accepterait pas ?
D. AVRAMOPOULOS: Commencons tout d’abord par un principe fondamental. Quel est notre objectif et est-ce que ce dernier est au profit de nos deux pays ? Nous n’avons aucun droit a juger l’ordre constitutionnel interieur de l’Albanie, tout comme l’Albanie ne peut faire de meme dans le cas de la Grece. Quoi qu’il en soit, il est important que dans le cadre des relations internationales les accords soient respectes. L’accord sur les zones maritimes est une question qui demeure en suspens et le plus vite que celle-ci sera reglee, mieux se sera pour les deux pays. Je pense que le cadre juridique qui a ete d’ores et deja convenu, dans le cadre du droit international en vigueur, nous aide a engager de nouveau le debat afin de parvenir bientot a un resultat et a transmettre un message a tout le monde illustrant la facon dont les voisins peuvent s’entendre.
JOURNALISTE: Pensez-vous que l’accord sur les zones maritimes entre les deux pays sera une condition au soutien de la Grece au gazoduc TAP ? Est-ce que des consultations ont eu lieu entre les deux gouvernements sur cette question ?
D. AVRAMOPOULOS: Aucune cooperation ne peut etre etablie par le biais de chantages et d’ultimatums. Ni cette cooperation pourrait etre durable. Le gazoduc TAP confere a nos relations bilaterales des caracteristiques strategiques. Il s’agit d’un projet d’importance majeure et offre des opportunites de cooperation encore plus importantes car la carte energetique de l’Europe du sud et de la Mediterranee orientale est redessinee et de nouvelles voies sont en train d’etre frayees.
Ce projet créera des milliers d’emplois et sera un instrument déterminant pour la croissance de nos économies en une conjoncture critique, tandis qu’il renforcera la valeur géostratégique de nos pays. C’est pourquoi nous avons une coopération étroite avec les gouvernements albanais et italien, afin d’atteindre nos objectifs. Mais jusqu’à ce qu’on en soit là, comme je l’ai tout à l’heure affirmé, il serait utile de promouvoir notre coopération dans tous les domaines et, entre autres, de régler la question relative aux zones maritimes. Si on est animé de bonnes intentions et de bonne volonté, nous parviendrons à régler cette question.
JOURNALISTE: Une question qui a été soulevée à la table des négociations entre les deux parties, a été celle des biens des Albanais en Grèce qui ont été saisis par votre Etat. Dès lors que l’état de guerre n’est pas en vigueur, conformément aux déclarations officielles des représentants de l’Etat grec, pourquoi une solution globale n’est-elle pas donnée en vue de régler les demandes formulées par ces citoyens ?
D. AVRAMOPOULOS: La Grece est axee sur l’etat de droit. Son systeme judiciaire rend justice a tous ceux qui y ont recours. La porte est ouverte a toute personne souhaitant y recourir. Pour ce qui est de l’etat de guerre, force est de signaler que la Grece et l’Albanie ont signe un Pacte d’amitie et de cooperation depuis 1996. Nous sommes allies au sein de l’OTAN. Et, meme la Grece a d’emblee soutenu l’adhesion de l’Albanie a l’alliance, tout comme elle le fait aujourd’hui en vue de l’adhesion de l’Albanie a l’UE. Par consequent, l’etat de guerre n’est plus en vigueur. Nous entretenons des relations d’amitie et nous sommes des allies. Nous nous trouvons tous les deux du meme cote. Et c’est ainsi que nous devons considerer ces questions.
JOURNALISTE : Que pensez-vous des évolutions politiques en Albanie et notamment des divergences entre la majorité et l’opposition concernant l’adoption des lois qui exigent une majorité renforcée au sein du parlement ? Est-ce que la Grèce soutiendra la proposition de la Commission européenne d’octroyer à l’Albanie le statut de pays candidat à l’adhésion ?
D. AVRAMOPOULOS : La Grece est et continuera d’etre l’un des principaux defenseurs de la perspective europeenne de l’Albanie. Vous posez cette question a un homme politique grec qui depuis le premier jour de sa carriere politique, a prone et continue de proner le principe suivant : la democratie est l’art politique de la synthese. Ce n’est qu’a travers l’entente dans le cadre d’un regime democratique que l’on peut parvenir a des resultats d’importance nationale et strategique. La democratie en Albanie devient avec le temps de plus en plus puissante et la societe a une perspective europeenne bien claire. Toutefois, la democratie a besoin d’institutions puissantes qui assureront sa protection. Comme en Grece, en Albanie aussi, nous, hommes politiques, avons une grande responsabilite pour ce qui est du fonctionnement de la democratie et de son renforcement institutionnel. Afin d’atteindre cet objectif, il faut laisser a part l’ego personnel et arreter d’agir en fonction des fins des partis politiques. Il faut laisser dominer l’entente, le consensus et la perspective nationale. Personne ne peut monopoliser le patriotisme et la sensibilite sociale. Outre cela, les criteres fixes par l’Europe, en mettant l’accent sur les droits de l’homme et des minorites, presupposent une politique qui sera axee sur leur respect et qui mettra en avant le niveau de la civilisation democratique d’un pays. Pour toutes ces raisons, au sein de l’Europe, un niveau eleve d’accord et d’acceptation a ete atteint et c’est cela qui fait distinguer l’Europe d’autres regions du monde et d’autres epoques aussi.
JOURNALISTE : Vous vous etes referes a la minorite grecque en Albanie. Est-ce qu’il s’agit d’un pont d’amitie ou plutot d’une source de tensions entre les deux pays ?
D. AVRAMOPOULOS : La minorite grecque constitue une richesse pour l’Albanie et un point de reference pour la Grece. C’est un anneau puissant de la chaine qui nous unit. Elle a contribue de maniere decisive au faconnement de l’identite moderne de l’Etat albanais. Elle a parcouru les memes chemins historiques semes d’embuches et, peut-etre des chemins plus difficiles, en raison de sa diversite. Ses membres deploient des efforts laborieux afin que l’Albanie adhere a la famille europeenne et ?uvre en faveur de la consolidation d’une societe ouverte, democratique dans laquelle tous les citoyens pourront jouir du plein respect de leurs droits et, dans un environnement de paix et de fraternite sociales pourront exercer leur droit a la vie, au progres et au developpement. Nous parlons d’un nouveau contrat social ou la minorite et la majorite, en unissant leurs forces, construiront de concert l’Albanie europeenne du demain. Nous ne devons pas oublier qu’une des principales raisons du soutien ferme et strategique de la Grece a la perspective europeenne de l’Albanie est la minorite grecque car tant que l’Albanie adoptera les normes europeennes, sa place et ses droits seront sauvegardes. Le parcours vers la realisation de cette vision et la constance dans l’atteinte de cet objectif marginalisera une fois pour toutes ces extremistes qui, en menacant la minorite, ils menacent en effet l’identite europeenne elle-meme de l’Albanie.
Novembre 27, 2012