Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, D. Avramopoulos au journal «Kathimerini». Propos recueillis par Athanassios Ellis

Quelles sont les priorités de la politique étrangères ?

Il s’agit avant tout de restaurer le prestige écorné et la crédibilité de la Grèce. De donner une impulsion à nos questions nationales afin que la Grèce marque de nouveau de son empreinte son environnement géopolitique et géostratégique, en prenant des initiatives et des positions et en se valorisant en tant que facteur de stabilité et de sécurité.

Dialogue avec la Turquie et qui plus est au plus haut niveau. Le moment est-il opportun, compte tenu de l’affaiblissement de la Grèce ?

Il ne faut pas sous-estimer notre pays. Notre histoire l’a prouvé. La Grèce continue d’être l’une des économies les plus développées au monde. Nous avons l’un des meilleurs dispositifs de défense et le revenu per capita en Grèce est bien plus élevé que celui des pays de notre région. Oui, il est vrai que la crise nous a fait reculer, mais maintenant nous jetons les bases pour reconstruire notre pays et notre point de départ est bien plus élevé que celui de notre entourage. Demandez aux millions de visiteurs des pays voisins qui viennent en Grèce et connaissent bien la réalité. J’espère qu’un jour nos voisins arriveront à notre niveau, celui d’un pays qui renaît. Cela sera favorable au développement de la région tout entière. Le progrès par exemple effectué par la Turquie ces dernières années est un fait positif car il permet de stabiliser le pays et de créer un meilleur environnement de coopération par rapport au passé.

D’aucuns émettent toutefois des réserves quant à la possibilité d’un dialogue avec la Turquie.

Nous avons besoin de dirigeants visionnaires et audacieux, qui n’ont aucune phobie et qui préconisent l’entente plutôt que le conflit. Des dirigeants qui transforment le souhait des peuples en coopération tangible pour le progrès et la paix. Nous avons la chance d’avoir deux premiers ministres, Samaras et Erdogan, qui, chacun à un moment donné, a reçu le mandat de son peuple et a été invité à changer la page de l’histoire de son pays. Ils croient en la coopération entre la Grèce et la Turquie et ont la force et la détermination d’aller de l’avant. Avec prudence et guidés strictement par le droit international, la compréhension mutuelle et le respect de nos deux pays et de notre histoire. Le passé est une chose, l’histoire en est une autre. Le passé ne doit pas faire de l’ombre à l’histoire que nous voulons écrire.

Comment évaluez-vous les résultats du Conseil de haut niveau Grèce - Turquie ?

Il n’a pas résolu les problèmes qui perdurent, mais il a sensiblement changé l’ambiance. Après la signature de 25 accords, il a donné une nouvelle impulsion aux relations entre les hommes d’affaires et les citoyens des deux pays. Pendant tout ce temps, l’usage du terme « politique basse » ne rendait pas vraiment justice aux initiatives que nous prenons, qui sont loin d’être négligeables. Nous parlons d’investissements qui contribuent à créer des emplois, de commerce qui fait avancer l’économie, de tourisme en tant que pilier de croissance, de lutte contre l’immigration clandestine, un phénomène qui a un impact négatif sur nos sociétés. Telles ont été les questions que nous avons abordées et sur lesquelles nous nous sommes mis d’accord. Il s’agit d’une conquête pour les relations gréco-turques. Le Conseil est un outil que nous devons valoriser.

Mais est-ce que quelque chose change sur le plan de la politique internationale du pays ?

Nous avons introduit un nouveau principe. Celui de la « diplomatie honnête ». On pourrait à juste titre dire qu’il s’agit là d’un oxymore. Car « diplomatie » et « honnêteté » sont incompatibles. Et pourtant, la sincérité, la franchise et l’honnêteté sont des qualités importantes dans les relations internationales, au détriment de la diplomatie secrète et de l’hypocrisie. L’intérêt national est servi par la vérité et cela est estimé même par ceux qui ne partagent pas forcément notre avis. Mais cela apporte des résultats.

Est-ce que ce principe a été respecté dernièrement avec la Turquie ?

Oui. Et il est dans l’intérêt des deux peuples de continuer dans le même esprit et la même volonté. Mais il faut beaucoup de travail et d’attention. Il faut faire preuve d’honnêteté, de sincérité. D’une volonté de coopérer et de s’entendre et de sauvegarder l’intérêt national. Sur la base des principes et des valeurs, sur la base du respect du droit international et des relations de bon voisinage. Stabilité régionale, sécurité et croissance. C’est dans cet esprit que nous avons préparé le Conseil de coopération de haut niveau. C’est dans cet esprit que nous continuerons de développer nos relations avec la Turquie.

Finalement, est-ce que la Grèce proclamera une Zone économique exclusive ?

Nous avançons en fonction de nos plans et de notre stratégie, dans le cadre des droits souverains émanant du droit international. Nul ne doit mettre en doute notre volonté et notre détermination à défendre ces droits. Le droit international est l’ « évangile » de la Grèce.

Que signifie notre action auprès de l’ONU et pourquoi maintenant, pourquoi ce retard, comme le dit l’opposition ?

Nos actions, comme la note verbale adressée à l’ONU, sont entreprises en temps utile, toujours dans le respect de l’intérêt national et l’optimisation de l’intérêt pour notre pays. Cette action permet de garantir nos intérêts nationaux. C’est une initiative qui permet de sauvegarder nos droits souverains dans la région, tel que prévu par le droit de la mer.

Les contacts exploratoires n’ont-ils pas un peu perdu de leur importance ?

Plus de dix années se sont écoulées et 54 rencontres ont eu lieu, cela montre bien qu’il y a des divergences de vues essentielles. Néanmoins, nous discutons et essayons de trouver un terrain d’entente, car les deux parties comprennent bien l’importance de l’avantage que nous tirerons de la délimitation du plateau continental d’Evros à Castellorizo. Nous encourageons la poursuite des contacts exploratoires et espérons qu’ils produiront leurs fruits.

Pensez-vous que la Turquie procèdera bientôt à des recherches dans le plateau continental grec ? Si oui, quelle sera la réaction de la Grèce ?

Il serait bien de ne pas en arriver là. Des actes unilatéraux qui ne s’intègrent pas dans le droit international ne sont pas d’une grande aide – comme il a été prouvé dans le passé – et sont à éviter. Je répète : nous n’accepterons pas des actions qui portent atteinte à nos droits souverains. Une telle évolution aurait des conséquences importantes sur nos relations bilatérales, qui plus est à un moment où les deux parties s’efforcent de créer un cadre de coopération dans un très grand nombre de domaines. Telle est la volonté de nos peuples. Telle est la volonté commune proclamée par les deux premiers ministres à Istanbul.

La Turquie émet des protestations pour ce qui est de la question des Imams. Que fera finalement Athènes ?

Il y a un mois et demi, Ahmet, m’a analysé leurs points de vue concernant Lausanne, etc. Et moi je lui ai à mon tour analysé nos points de vue. Dans tous les cas, il faudra à un moment donné bien comprendre que le Mufti est bien différent du patriarche œcuménique, qui est le chef spirituel de centaines de millions de chrétiens dans le monde entier. Je suis navré de constater qu’encore aujourd’hui certaines personnes en Turquie ont peur du mot « œcuménique » et de tout ce que cela symbolise. La loi concernant les enseignants religieux constitue un important pas en faveur du renforcement de la minorité musulmane, de sa meilleure intégration dans la société et de son émancipation par rapport à des milieux qui s’efforcent de la marginaliser. Elle se base sur le libre-arbitre des enseignants eux-mêmes et contribue à améliorer les perspectives de la nouvelle génération en offrant un meilleur accès à l’éducation. La minorité musulmane fait partie intégrante de la société grecque et ses droits sont respectables. Le gouvernement grec, sur la base des principes de l’égalité devant la loi et l’Etat, écoute ses points de vue et répond à ses besoins, quelle que soit la question. Toujours dans le respect de sa différence. Et elle continuera de le faire.

La partie turque accorde-t-elle une importance particulière aux questions liées à la construction d’une mosquée et à la création d’un cimetière pour musulmans à Athènes ?

Ce n’est pas une question bilatérale avec la Turquie. C’est une question qui concerne les droits des musulmans vivant à Athènes. Elle concerne les valeurs que nous préconisons, en tant qu’Etat. Athènes est la dernière capitale européenne qui n’a pas de lieu de recueillement officiel pour ses habitants musulmans. Cela est impensable pour la ville qui a donné naissance à la démocratie. Les décisions ont été prises et nous avançons vers la mise en œuvre de ces décisions. Nous n’avons que trop tardé.

Il y a quelques jours vous avez rencontré le SG des Nations Unies. Où en sont les négociations sur la question du nom ?

La Grèce a prouvé qu’elle souhaitait une solution et œuvrait en faveur de cette solution. J’ai informé le Secrétaire des initiatives que nous avons prises. Le processus de négociations a gagné une nouvelle dynamique, grâce à notre proposition portant sur la signature d’un protocole d’accord (MoU) avec Skopje. La majorité de nos partenaires reconnaissent notre position constructive. Cela a été formulé dans la décision unanime de l’UE en décembre, qui invite à la résolution de la question du nom avant le début des négociations. Nous attendons la nouvelle réunion que convoquera M. Nimetz. Néanmoins, la crise politique et les élections imminentes à Skopje impliquent que nous soyons réservés. D’ailleurs, la crise a confirmé ce que nous disions lorsque le rapport de la Commission européenne a été publié en octobre dernier, à savoir qu’il est dangereux de cacher les problèmes sous le tapis. Il ne suffit pas, pour une démocratie fonctionnelle aux normes de l’UE, d’adopter des lois qui ne soient pas appliquées. Il faut que les réformes soient appliquées dans la pratique. Nous souhaitons que la stabilité et un système démocratique fonctionnel prévalent dans le pays voisin.

Finalement, les relations avec l’Albanie offrent-elles des perspectives d’amélioration ?

A partir du moment, où le drapeau du populisme et du nationalisme est en berne, nous pouvons nous entendre. Tel est le message clair de l’Europe. Notre région, et cela dépend d’eux-mêmes, est invitée à se libérer de … son passé balkanique. Les gouvernements qui font revenir leur pays vers le passé ont une responsabilité, éloignant leurs peuples de leur perspective européenne.

Une nouvelle impulsion peut-elle être donnée au dossier chypriote suite au nouveau mandat de M. Anastassiadis à la tête du pays ?

Il y a quelques jours, j’ai discuté du dossier chypriote avec le SG des Nations Unies et mercredi dernier M. Kassoulidis nous a rendu visite. Demain, nous recevrons à Athènes le Président Anastassiadis dans le cadre de sa première visite à l’étranger. Il va de soi que le Président Anastassiadis et son gouvernement n’ont pas de recette miracle pour créer le climat approprié permettant la réouverture immédiate des négociations. Il faudra du temps et une bonne préparation, afin que ces négociations aient un sens et puissent apporter des résultats, par les Chypriotes et pour les Chypriotes. Comme je l’ai dit, il faut créer le climat approprié et cela suppose que M. Eroglu change sa position intransigeante. Il ne faut pas oublier que le dossier chypriote est la clé de la pleine normalisation des relations gréco-turques. Sa résolution donnerait une nouvelle dynamique à la perspective européenne de la Turquie. Le nouveau gouvernement chypriote a montré qu’il était doté d’une vision et d’un projet, suite à sa décision de demander de participer au Partenariat pour la paix de l’OTAN. C’est une initiative que nous soutenons et qui sûrement créera une nouvelle donne.

Lors d’une conférence organisée par ΙΗΤ et «Κathimerini », l’ancien ambassadeur des Etats-Unis en Azerbaïdjan, Matthew Bryza a affirmé que Bakou et l’UE préféraient Nabucco au TAP pour le transport du gaz naturel en Europe.

M. Bryza ne représente ni Bakou, ni la Commission. Tant le gouvernement d’Azerbaïdjan, que la Commission européenne ont été représentés lors de la cérémonie de signature de l’accord sur le TAP à Athènes, tout en reconnaissant les avantages comparatifs de ce projet par rapport à Nabucco. Les messages que nous recevons sont positifs, sans toutefois ignorer qu’il s’agit d’un processus compétitif. Prochainement, j’ai l’intention de visiter Bakou, suite à l’invitation adressée par mon homologue, pour que nous poursuivions les consultations que nous avons lancées il y a quelque temps lors de la conférence sur la sécurité qui s’est tenue à Munich.

Enfin, une question qui ne concerne pas la diplomatie. Pensez-vous que le gouvernement de coalition tiendra le coup ?

Nous ferons tout ce qui est en notre pouvoir pour qu’il dure et s’acquitte de sa mission. Ce gouvernement est né d’une nécessité historique. La lutte menée par notre peuple est nationale. L’heure n’en est pas aux luttes intestines.

Mars 11, 2013