JOURNALISTE : Pourquoi la Grèce n'essaye-t-elle pas de se désengager de la région du Moyen-Orient?
N. KOTZIAS : La Grèce connaît très bien la région du Moyen-Orient. C'est un pays qui pressent à temps les évolutions et peut distinguer les perspectives dans la région. La Grèce entretient de bonnes relations avec tous les pays de la région. Ces pays acceptent notre rôle de médiateur qui promeut, loin des feux de l'actualité, les négociations entre des parties opposées. A titre d'exemple, nous pouvons coopérer avec Israël, tout en pouvant dans le même temps soutenir les causes justes des Palestiniens, comme je l'ai récemment fait au sein du Parlement. Nous pouvons développer des relations avec l'Iran tout en entretenant dans le même temps de bonnes relations avec des Etats considérés comme ennemis par le Téhéran.
JOURNALISTE : Existe-t-il des formes de coopération entre la Grèce et les Etats du Moyen-Orient ?
N. KOTZIAS : Il existe des bonnes relations politiques avec la Palestine. Il existe des coopérations tripartites avec Chypre et Israël, ainsi qu'avec Chypre et l'Egypte. A ceux partenariats s'ajoutera aussi la coopération tripartite avec la Jordanie et Chypre. L'Egypte a accepté la mise en place d'une coopération quadripartite avec la participation de la Jordanie, de Chypre et de la Grèce pour des raisons de sécurité et de stabilité. Nos contacts deviennent de plus en plus fréquents tout comme notre contribution. Récemment, outre moi-même, de hauts diplomates du ministère ont visité le Liban, la Jordanie, l'Irak et Israël en vue d'engager des pourparlers. Force est de rappeler la Conférence internationale pour la protection des communautés religieuses et culturelles au Moyen-Orient que nous avons organisée il y a deux mois à Athènes, avec une forte participation d'importants acteurs du milieu religieux, universitaire et politique de toute la région. Maintenant, nous sommes en train de créer un Observatoire international sur cette question.
JOURNALISTE : Voulez-vous exercer une diplomatie active dans la région. Quelles sont vos aspirations ?
N. KOTZIAS : Nous voulons faire de la Grèce un centre énergétique. Cela valorisera nos capacités géopolitiques et géoéconomiques. Il nous donnera la possibilité de s'approvisionner en énergie à un coût et à un prix compétitifs. Cela contribuera à la stabilité dans la région. Notre objectif est d'approvisionner les stations et les gazoducs en provenance de pays et de régions telles que l'Iran, l'Azerbaïdjan, la Méditerranée orientale, l'Irak et les régions kurdes, la Russie et les Etats-Unis. Et pas seulement. Notre politique étrangère active et multidimensionnelle est également exercée dans le domaine de la diplomatie énergétique.
JOURNALISTE : On entend dire de tous parts, à mi-voix ou à haute voix, que les chances de parvenir à un règlement de la question chypriote sont plus fortes que jamais. Est-ce que cela est vrai ? N. KOTZIAS : Le règlement de la question chypriote dépend de l'issue positive des négociations menées actuellement sous l'égide de l'ONU. Afin que celles-ci soient couronnées de succès, il faut que les droits et la sécurité de toutes les parties soient garanties. Il faut que la continuité de la République de Chypre soit garantie ainsi que le règlement rationnel des problèmes liés au système institutionnel en cours d'élaboration, à la nationalité, ainsi qu'aux questions territoriales et des biens. Des questions à l'égard desquelles la République de Chypre elle-même a le dernier mot. Nous soutenons pleinement ses choix, ses décisions et les accords auxquels elle consentira. La République de Chypre et ses populations légales doivent être les seuls maîtres des traités et des accords. Tout autre attitude à cet égard serait une intervention venant de l'extérieur, comme il en existe de l'autre côté.
JOURNALISTE : Athènes a-t-elle des lignes rouges ou s'aligne-t-elle aux décisions de Chypre ?
N. KOTZIAS : Nous avons des lignes rouges. Et ce, non pas pour entraver l'atteinte d'une solution mais pour parvenir à une solution juste et équitable à la question chypriote . Bien évidemment, nous nous opposerons à tout effort venant de l'extérieur qui vise à imposer des calendriers inconvenants ou de mauvaises solutions qui aboutiront à un résultat négatif.
JOURNALISTE : Dans le cadre du dossier chypriote, quel est le poids spécifique de la Grèce ?
N. KOTZIAS : Le poids spécifique d'Athènes porte sur deux questions.
JOURNALISTE : Quelle est la première question ?
N. KOTZIAS : La nécessité de parvenir à une solution à la question chypriote qui soit conforme à l'acquis communautaire et au droit européen. En tant qu'Etat membre de l'Union européenne, ayant des liens historiques avec Chypre, nous avons droit à affirmer à haute voix qu'à Chypre il ne peut y avoir aucune dérogation permanente aux quatre principes fondamentaux régissant l'existence même de l'Union européenne. Chypre est un Etat membre de l'UE et doit valoriser, dans l'intérêt de tous, cette qualité.
JOURNALISTE : La deuxième question est donc celle liée aux garanties et à l'occupation du nord de Chypre ?
N. KOTZIAS : Oui. C'est une question que nous avons soulevée avec clarté et fermeté. Nous n'avons pas soulevé cette question de manière formelle. Nous n'avons pas simplement exprimé notre désaccord à l'égard de cette situation. Nous avons d'emblée affirmé que : quoi qu'il arrive, nous ne demeurerons pas une puissance garante et par extension, personne ne peut continuer de l'être. Le régime actuel de garanties est obsolète, à l'exception des résolutions de l'ONU de ces derniers 50 ans. Ce régime constitue une violation du droit international et a été sapé de plusieurs manières dans le passé.
La négociation sur le régime de garanties ne peut pas porter sur sa modification ou adaptation mais seulement sur sa suppression et la mise en place d'un pacte de sécurité et d'indépendance de Chypre elle-même. Je ne crois pas qu'on puisse parler de solution sans la suppression du régime de garanties. Nous sommes également catégoriques sur la nécessité du retrait de l'armée d'occupation. Le maintien de l'armée d'occupation serait la preuve du non règlement et pas du règlement de la question.
JOURNALISTE : Est-ce que la question des réfugiés a fait de la Grèce un acteur important au sein de l'UE ou la Grèce est-elle devenue le maillon le plus faible ?
N. KOTZIAS : La Grèce paye le prix des choix faits par des tiers, c'est-à-dire de ceux qui ont décidé de faire la guerre en Libye et en Syrie. La question des réfugiés est venue s'ajouter à la liste des problèmes auxquels nous sommes confrontés en cette période de crise. La question des réfugiés est un problème non seulement économique mais aussi profondément humanitaire et social. Un problème qui est, bien évidemment, lié à notre propre identité historique et culturelle.
S'agissant des flux de réfugiés, nous sommes un acteur international qui joue un rôle de premier plan. Toutefois, certains veulent nous taxer de toutes les conséquences négatives de leurs propres faiblesses et choix. Vous voyez donc que même l'Etat capitaliste le plus organisé du monde, les Etats-Unis, ne peut pas bloquer les flux des dizaines de milliers de migrants hispanophones vers son territoire.
Toutefois, la vie a plus d'imagination que nous. Elle génère des contrastes et des contradictions. La question des réfugiés a créé des problèmes supplémentaires mais, dans le même temps, elle a renforcé notre importance. Afin de souligner notre importance, il ne faut pas lasser des tiers négocier à notre place et même à notre dépens. Au contraire, nous devons, et c'est justement cela que nous faisons, s'entretenir avec tous directement. Cela n'était pas malheureusement le cas dans le passé.
JOURNALISTE : Que pensez-vous des évolutions à ce jour concernant les élections en Europe (Espagne, Portugal, élections régionales en France, etc.,) ?
N. KOTZIAS : Il est évident que la façon dont évolue l'Union européenne ainsi que la domination du néolibéralisme sur le continent, crée des fossés entre, d'une part, les élites européennes et les puissances dominantes et d'autre part, les grandes masses populaires, les travailleurs, et notamment la jeunesse qui est en chômage. Lorsqu'il y a une proposition de la gauche radicale, les forces populaires se dirigent vers un modèle européen plus social et plus démocratique. Lorsqu'il n'existe pas une puissance convaincante de ce genre, on assiste à une montée en puissance de la droite et même de l'extrême droite.
La montée en puissance de l'extrême droite en France et dans certains pays de l'UE est également liée à la dépréciation du lien entre les droits et les possibilités des travailleurs et l'Etat national, ainsi qu'aux craintes et aux dangers qu'entraîne la mondialisation. C'est pourquoi je souligne la nécessité d'établir un lien positif entre la gauche et les questions liées à l'identité culturelle et historique et au patriotisme.
JOURNALISTE : L'année 2015 arrive à sa fin. Quel est à votre avis l'événement le plus marquant sur la scène politique internationale ?
N. KOTZIAS : S'agissant de la scène internationale, je pense que c'est cet ensemble de nouvelles guerres civiles et d' interventions continues par des tiers dans les affaires intérieures de certains Etats ainsi que les efforts visant à parvenir au règlement des questions difficiles qui sont devenues de plus en plus complexes. Et à cela s'ajoutent bien évidemment les accords de Genève (Iran), de Vienne (Syrie) et de Minsk (Ukraine).
Décembre 28, 2015