Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal slovaque "Pravda" (15 mai 2016) - Propos recueillis par le journaliste Andrej Matišák

JOURNALISTE : La Slovaquie a, parmi d'autres pays, reproché à la Grèce de ne pas avoir suffisamment protégé les frontières de l'espace Schengen. Que pensez-vous de ces déclarations ? Dans quelle mesure celles-ci influent-elles sur les relations entre la Slovaquie et la Grèce ?

N. KOTZIAS : Nos relations bilatérales datent depuis très longtemps. Le christianisme et votre alphabet ont de nombreux points en commun avec les missionnaires grecs qui sont venus dans cette région. Nous entretenons de très bonnes relations. Nous avons également abordé ces questions lors des visites effectuées par votre ministre, M. Miroslav Lajčák à Athènes. Nous nous sommes mis d'accord sur le fait que nous devons apporter des solutions européennes aux problèmes européens. La Slovaquie, tout comme la Grèce, figure parmi les pays pro-européens. Il est important de toujours souligner qu'aucun de nos deux pas n'est responsable de la crise des réfugiés. Dans notre voisinage, il y a des guerres mais aucun de nos pays n'en est responsable.

JOURNALISTE : Vous êtes venus à Bratislava après votre visite en Autriche où ces derniers mois on entendait parler de la même chose comme en Slovaquie, à savoir que la Grèce devrait sous certaines conditions quitter l'espace Schengen. Est-ce que cette proposition fait toujours l'objet de discussions ? 

N. KOTZIAS : Le calme est revenu. Les déclarations de ce genre à propos de la Grèce sont de moins en moins entendues. Toutefois, il est étrange d'entendre que la Grèce doit quitter l'espace Schengen. S'agissant de l'Autriche, j'ai participé aux négociations d'adhésion de ce pays dans les années 90', lorsque ce dernier est devenu membre de l'UE. En outre, l'accord sur l'adhésion de la Slovaquie et d'autres pays a été signé en 2003 au cours de la présidence hellénique de l'Union. Ce n'est pas bon pour nous d'entendre maintenant que la Grèce doit quitter l'espace Schengen.  Nous avons systématiquement œuvré en faveur de l'adhésion de la Slovaquie à l'Union.

JOURNALISTE : Par conséquent, la proposition en faveur de l'expulsion de la Grèce de l'espace Schengen n'est-elle plus valable ?     

Ν. KOTZIAS : Cette proposition pourrait toujours être remise sur le tapis, mais si on explique que cela n'est pas logique, on l'évitera. S'agissant de la crise des réfugiés, je disais toujours que la protection des frontières maritimes est tout à fait différente de la protection des frontières terrestres. Nous devons toujours avoir à l'esprit le sort de ces personnes. Nous ne pouvons pas tout simplement faire couler leurs embarcations et les laisser mourir. Cela serait illégal. J'ai soulevé cette question au Conseil de l'Union européenne en leur demandant si la Grèce devrait adopter un tel comportement.

JOURNALISTE : Quelle a été leur réponse ?

N. KOTZIAS : Je n'ai jamais eu une réponse claire. Ils auraient voulu nous dire d'utiliser notre marine et refouler ces personnes en violant ainsi le droit international. Toutefois, personne ne veut faire des déclarations de ce genre. A part cela, je pense que les réfugiés qui viennent ici à la recherche d'un meilleur avenir pour leurs enfants, trouveront finalement le chemin qui les amènera en Europe. Leur destination finale n'est pas la Slovaquie, ni la Grèce. Les Américains ont érigé un grand mur équipé des dernières technologies aux frontières avec le Mexique où il y a le désert et ils peuvent surveiller tous les passages. En dépit de cela, les personnes en provenance d'Amérique latine réussissent à franchir les frontières car ils cherchent du travail. Ceux qui fuient la guerre, sont bien plus incités à franchir les frontières. En janvier 2015 déjà, je parlais des réfugiés et des migrants économiques. Tout le monde me disait à l'époque que cela n'était pas un problème. Je parlais de cette question parce que je voulais attirer l'attention sur ce problème alors qu'à l'époque tout le monde s'occupait de l'Ukraine. Je disais que la question de l'Ukraine était très importante pour la politique étrangère de l'Union, mais j'insistais sur le fait que le déplacement des réfugiés pouvait même influencer notre politique intérieure.

JOURNALISTE : Après la fermeture de la route balkanique, des dizaines de milliers de réfugiés se trouvent en Grèce. Comment est-ce que vous allez lutter contre ce problème ?

N. KOTZIAS : La route balkanique a été fermée. En Grèce il y a 54 000 réfugiés. Certaines organisations non gouvernementales posent également un problème. Nombreux sont ceux qui fournissent de l'aide humanitaire mais il y en a d'autres qui ont profité de la crise pour faire des affaires.

JOURNALISTE : Qu'est-ce que vous voulez faire ?

N. KOTZIAS : Nous essayons de persuader les migrants de s'installer dans des centres d'accueil plus modernes. Nous ne voulons pas recourir à la violence car il y a beaucoup de femmes et d'enfants. Toutefois, ils doivent respecter les lois. Je dis toujours que les Syriens ont quitté leur pays car ce dernier n'était plus un Etat souverain au sens juridique du terme. Neuf pays sont en train de bombarder la Syrie et il y a la dictature de Bachar Al-Assad. C'est pourquoi les Syriens quittent leur pays. La Syrie ne peut pas protéger leurs droits. Lorsqu'ils viennent en Grèce, on les protège, mais ils doivent respecter les lois, autrement notre pays s'effondra.

JOURNALISTE : Est-ce que vous attendez maintenant quelque chose de l'UE ? 

N. KOTZIAS : La crise des réfugiés n'est pas un problème grec, mais un problème européen. Ce n'est pas Athènes qui a engendré ce problème, même si on entend certaines fois les médias parler de la responsabilité de la Grèce. Il est nécessaire d'appliquer toutes les décisions que nous avons prises. Comment pourrait-il être possible de formuler des critiques injustes contre la Grèce, alors qu'il y a des pays qui refusent de faire ce qui a été convenu ? Nous devons coopérer en vue d'établir la paix au Moyen-Orient. Il faut trouver un moyen afin que ces personnes ne soient pas obligées de fuir leurs foyers. J'ai des amis syriens. Ce sont des hommes fiers. Ils ne veulent pas quitter leur région.

JOURNALISTE : Vous parlez de la mise en œuvre de ce qui a été convenu. La Slovaquie est contre les quotas.     

N. KOTZIAS : A cet égard, vous êtes honnêtes. Vous dites que vous êtes contre les quotas. Les 26 autres Etats (la Hongrie est également contre les quotas) affirment être en faveur des quotas mais ils ne font rien dans ce sens. Je n'aime pas l'hypocrisie. C'est mieux de manifester son opposition, comme le fait la Slovaquie et de soutenir sa position même devant les tribunaux, au lieu de dire qu'on est en faveur des quotas et ne jamais accueillir de réfugiés.

JOURNALISTE : Les quotas sont-ils importants ou admettez-vous que cette pratique ne produit aucun résultat ?

N. KOTZIAS : Nous devons mettre en œuvre les décisions que nous avons prises. Si l'on n'aime pas ces décisions, il faut les changer. Mais ne soyons pas hypocrites, ne prenons pas des décisions que nous n'allons pas mettre en œuvre en accusant la Grèce. Je dis toujours que la crise des réfugiés est un problème complexe et nécessite une solution adaptée à la nature complexe du problème. Il était facile d'accuser la Grèce mais cela n'est pas une solution.

JOURNALISTE : Est-ce que la Grèce a suffisamment et rapidement mis en œuvre les décisions ? La mise en place des hotspots a été relativement tardive.

N. KOTZIAS : Le Haut Commissaire des Nations Unies pour les Réfugiés a évoqué cette question lors du Conseil « Affaires étrangères » de l'UE. Comme d'habitude, il a dans une certaine mesure critiqué la Grèce, en se référant à maintes reprises au problème d'Idomeni. J'ai réagi à cela. Je lui ai dit que le Haut Commissariat des Nations Unies pour les Réfugiés avait reçu des fonds destinés à cette fin, mais il n'a pas fait son travail. On ne reçoit pas les fonds mis à disposition pour gérer la crise des réfugiés. Ces fonds sont versés aux organisations non gouvernementales, aux organisations internationales et à l'ONU. Toutefois, tout le monde nous accuse, malgré le fait que ce sont ces organisations qui ne font pas leur travail. Pour ce qui est des hotspots, ceux-ci n'étaient prêts à l'heure. Mais cela était dû au fait, entre autres, que lors des premières constructions a été utilisé un matériel que les organisations internationales ont dénoncé comme étant cancérigène et c'est pourquoi nous avons reconstruit les centres d'accueil.

JOURNALISTE : Il semblerait que le nombre des réfugiés en Grèce a été réduit. A cet égard, que pensez-vous de l'accord entre l'UE et la Turquie ? S'agit-il d'une solution à long terme ?

N. KOTZIAS : La semaine dernière il n'y avait aucun réfugié. Cette semaine il y avait plus de cent réfugiés. Ils recommencent peut être à venir. Nous verrons si la Turquie respectera l'accord. Ankara pose des conditions. L'argent n'est pas le problème. S'agissant de la suppression des visas, je n’en suis pas sûr. J'espère qu'il n'y aura pas de controverse sur certaines conditions.

Mai 15, 2016