Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias au quotidien allemand «FRANKFURTER ALLGEMEINE ZEITUNG» (FAZ 29.05.15)

Nikos Kotzias concernant l’Europe

«Les visions et les vraies valeurs nous font défaut».

La politique de l’austérité met en péril toute une société : depuis 2010, 7 000 personnes se sont suicidées et 200 000 ont quitté leur pays. Nikos Kotzias partage avec nous son propre point de vue sur la Grèce et les Européens.

Question : Dans son roman « Le Juge et son bourreau », Friedrich Dürrenmatt nous dépeint le personnage remarquable de l’inspecteur Baerlach, un homme intelligent qui croque la vie à pleines dents. Il aime le bon vin et la bonne cuisine, mais il est malade : il souffre d’un cancer de l’estomac. Après un repas très copieux, il s’allonge sur le canapé en gémissant et pose la question philosophique : qu’est-ce que l’homme ?

Réponse : Je reviens tout juste d’une rencontre avec des ambassadeurs de pays d’Extrême-Orient, de Chine et d’Inde, avec lesquels je me suis entretenu sur les nombreux points communs qui existent entre les Grècs et leurs peuples à travers le long parcours de notre civilisation. Car la question fondamentale, à savoir « qu’est-ce que l’homme » nous nous la sommes posée il y a trois mille ans. Quelle est donc cette force qui pousse l’homme ?

Et pour relier cette question à la situation actuelle dans mon pays, je dirais que ces dernières années, nous avons conféré aux hommes une dimension mathématique, nous en avons fait des esclaves des chiffres. Depuis les années ’70, c’est la doctrine politique suivante qui prévaut : « lorsque les chiffres prospèrent, les hommes prospèrent également ». Les autres nous perçoivent comme des chiffres et dans le même temps sont indifférents à la réalité. Le plus important pour nous est que la colonne vertébrale de l’homme ne se casse pas, qu’il garde sa fierté, son optimisme et l’espoir.

Question : Comment cela se traduit-il au quotidien en Grèce ?

Réponse : Lorsque tous les jours les actualités se résument aux mots « punition », « mémorandum » et « sanctions », alors nous avons un grave problème social. Lorsque nous disons « il est interdit de rêver », alors nous sapons notre autorité morale. C’est comme si nous disions à nos jeunes que rien de bien n’a été fait jusqu’à présent, que notre mode de vie n’a aucune valeur. Je rétorquerais la chose suivante : Jusque très récemment, les Allemands nous admiraient, cette grande nation avec une civilisation exceptionnelle. C’étaient eux qui, par le biais de la philosophie grecque, ont de nouveau fait de nous des personnes importantes. C’était un acte d’amour dans l’histoire. Nous sommes effectivement joyeux, optimistes et profitons de la vie. Faudrait-il alors que cette façon de voir les choses soit « contre-productive » ? Est-ce que le marché économique façonne des hommes meilleurs ?

Question : Qu’apprennent les jeunes sur l’Europe et leurs voisins ?

Réponse : J’ai l’impression qu’on les gave de stéréotypes. Les visions et les vraies valeurs font défaut. Je ne dis pas que des décisions précises, des sanctions et des mémorandums ne doivent pas être l’affaire des « organes politiques ». Mais le rapprochement avec les hommes ne doit pas se limiter à ces organes. Nous, les Grecs, n’avons perdu aucune guerre, ni n’avons détruit l’infrastructure industrielle de qui que ce soit. Nous sommes confrontés à la corruption et avons des institutions qui ne sont pas bonnes. Nous devons éliminer la corruption et améliorer les institutions.

Question : L’organisation « Médecins du Monde » a une antenne à Athènes pour les personnes malades qui sont au chômage et ne bénéficient pas de soins médicaux, ni n’ont les moyens de se payer une consultation ou leurs médicaments. Dans la salle d’attente il y a une affiche qui dit « Pourquoi les hommes existent-ils » ?

Réponse : Pour que quelqu’un soit humain, il devra faire évoluer le genre humain. Il s’agit de l’humanisation de l’homme. L’homme lutte en fait pour deux choses : d’un côté, il veut réaliser des projets très ambitieux, il veut oser. De l’autre, il veut mener à bien de petites choses. Il se met genoux sur le sable, sur la plage et construit une petite colline. Jusqu’à ce qu’un seul grain déplace la colline, ainsi il le laisser glisser.

Question : Prenons l’exemple de la futilité d’une colline de sable : Sisyphe était-il une personne heureuse, comme l’admet Albert Camus ?

Réponse : Nous grandissons lorsque nous sommes confrontés à de grands problèmes. Je suis confronté à des problèmes, non à des hommes. Être confronté à des hommes signifie que tu sous-estimes l’autre. Mais la nécessité impérieuse de l’homme de s’attaquer à des choses en apparence impossibles, de rendre les choses meilleures, est sans aucun doute une forme de bonheur.

Question : L’écrivain allemand Wiglaf Drost a donné à un de ses livres le titre provocateur « La dignité humaine est un subjonctif ». Combien de dignité reste-t-il aux Grecs ?

Réponse : Un homme garde sa dignité lorsqu’il a le sentiment de courir après des choses qui ne sont pas fausses. Lorsqu’il oppose la nature humaine à la nécessité. Un homme est digne lorsque l’autre, le vaincu, n’a pas besoin d’avoir honte. Moi, personnellement j’ai honte lorsque je ne peux pas aider les autres. J’espère avoir dit cela avec dignité.

Question : Vendredi soir vous apparaîtrez à Cologne avec votre casquette de philosophe. L’intitulé de votre exposé est d’ailleurs « Comment sauver un peuple ? »

Réponse : Le mot « peuple » me semble être la métaphore la plus appropriée pour la création d’une nouvelle Grèce émancipée. Une Grèce qui trouvera enfin le courage de se soulever. On peut sauver un pays, la Grèce, en sauvant son peuple.

Question : Le groupe anarchique d’écrivains « Le comité invisible » dirigé par Julien Coupat a récemment affirmé, dans un de ses essais qui a largement fait débat, en Allemagne aussi, que « le peuple » n’existe pas. Dans le sens où il n’existe pas en tant que pôle opposé au gouvernement car le gouvernement non plus ne doit pas exister. Qu’est-ce que donc le peuple ?

Réponse : Ce comité s’inscrit dans la tradition de l’anarchisme néolibéral. En Grèce, ce groupe répand la propagande fondée sur le slogan « soulèvement ou oppression ». Depuis 2010, 7 000 personnes se sont suicidées en Grèce. Cela montre que l’absence de perspective est le pire que nous puissions offrir aux gens. Depuis 2010, 200 000 jeunes Grecs ont quitté le pays. Et ce ne sont pas des jeunes gens non éduqués, comme la main-d’œuvre qui se dans le passé en Allemagne pour effectuer les travaux de manutention. Ce sont des personnes hautement qualifiées, diplômées d’établissements supérieurs, des médecins, des avocats, des mathématiciens. Leur éducation a coûté à l’Etat grec 12 milliards d’euros. L’Europe, l’Allemagne a obtenu cette jeunesse gratuitement. C’est l’avenir naturel de la Grèce, la jeunesse productive du pays. Nous, le peuple grec, avons envoyé à l’étranger 14 000 médecins. Leur éducation a coûté trois milliards d’euros. Il ne s’agit pas seulement de déplacements économiques au sein de l’Europe, mais surtout, du point de vue grec, de déplacements de personnes.


NOTE BIOGRAPHIQUE
Nikos Kotzias est né en 1950 à Athènes. Il a étudié l’économie, les sciences politiques, le droit et l’intégration européenne. Il a fait un travail de recherche et a enseigné à l’université de Marburg, à l’université d’Oxford et à l’Université de Harvard et aujourd’hui il est professeur de théorie politique et d’études internationales et européennes à l’Université du Pirée. Depuis janvier dernier, il est ministre des Affaires étrangères dans le gouvernement du Premier ministre Alexis Tsipras.

Juin 2, 2015