JOURNALISTE : Nous accueillons le ministre des Affaires étrangères, M. Nikos Kotzias. Bonjour monsieur le ministre et merci d’être venu.
N. KOTZIAS : Bonjours aux téléspectateurs et téléspectatrices, aux jeunes et aux moins jeunes. Etant réaliste en matière de politique étrangère, je sais très bien que cette journée s’annonce très belle, même sans mes vœux, mais un peu d’énergie positive pour accompagner mes vœux est la bienvenue.
JOURNALISTE : Oui, cela est vrai. Vous savez très bien que nous voulions que vous soyez avec nous ici, mais nous comprenons bien que vos obligations ne le permettent pas.
N. KOTZIAS : J’ai effectivement un programme très chargé.
JOURNALISTE : Oui, nous le comprenons et n’abusons pas de votre temps.
Si nous vous avons invité, M. le ministre – et nous vous remercions d’avoir répondu à cette invitation – c’est pour aborder ces deux grandes questions qui viennent d’être soulevées. Commençons tout d’abord par l’incident d’hier, de la banderole que des Albanais ont brandis lors du match Suisse – Albanie, essayant ainsi de créer des impressions, en laissant sous-entendre que nous avions commis un génocide. C’est à en devenir totalement fou !
N. KOTZIAS : Les Tchams d’Epire pendant la seconde guerre mondiales étaient au nombre de 18 000, selon les données statistiques disponibles. Par conséquent, même si l’on était aussi méchants que ce qui était écrit sur cette banderole, 100 000 est un chiffre qui n’existe pas. En second lieu, il n’y a certes pas eu de génocide des Tchams. Bien au contraire, les dirigeants des Tchams en Grèce ont collaboré avec l’envahisseur allemand, ont fondé leurs commissariats dans les préfectures de l’Epire, s’efforçant ainsi de remplacer l’Etat grec ; ils agissaient comme collaborateurs et criminels de guerre et c’est la raison pour laquelle ils sont partis d’eux-mêmes car ils étaient condamnés à mort par les tribunaux.
JOURNALISTE : Et il y a aussi eu les condamnations de la Cour de Ioaninna pour les collaborateurs. Tout cela est bien connu.
N. KOTZIAS : C’est exact. Ce qui revêt une grande importance politique c’est que les Tchams qui parlent de Tchamouria, à savoir que les frontières doivent soi-disant changer puisque la Thesprotie appartient à l’Albanie, sont isolés en Albanie. Lors de mon voyage, le ministre des Affaires étrangères d’Albanie a dit à quatre reprises que l’Albanie est fidèle à l’accord d’Helsinki et reconnaît les frontières définies dans cet accord et que les revendications au sujet de Tchamouria sont illégales. Ce que j’aimerais ajouter en second lieu est qu’il ne faut pas laisser les Albanais s’identifier à la question des Tchams, pas même les Albanais Tchams. Car il y a 200 000 Albanais Tchams qui ont toujours vécu en Albanie, qui n’ont jamais été en Grèce, ne sont jamais entrés sur le territoire grec pendant la seconde guerre mondiale et certains veulent leur dirent que les condamnations et le départ des criminels de guerre du territoire grec les concerne aussi. En d’autres termes, ils essaient d’assimiler les deux groupes.
JOURNALISTE : Ces phénomènes, cette banderole hier et lorsque vous aviez effectué une visite en Albanie, pourquoi toute cette intransigeante a refait surface ?
N. KOTZIAS : Ce n’est pas la première fois. Il y a des forces précises en Albanie qui essaient d’influencer la scène politique albanaise et qui sont mécontentes du fait que nous avons engagé depuis longtemps un dialogue avec l’Albanie et essayent de saper ce dialogue.
JOURNALISTE : Vous dites donc que les relations entre les deux pays vont bien et que ces minorités veulent saper ce climat ?
N. KOTZIAS : Elles veulent empêcher la création de ce bon climat. Des efforts sont consentis pour créer un bon climat et j’aimerais dire à ce stade que l’influence de la Turquie en Albanie a cédé du terrain depuis longtemps, notamment en raison du fait que les dirigeants religieux des musulmans d’Albanie sont en désaccord avec les dirigeants turcs qui essaient de les manipuler. Je pense que nous avons raison de ne pas vouloir devenir une partie de ce problème entre ces deux camps.
JOURNALISTE : S’agissant de cette question des Tchams qui est de nouveau soulevée, est-ce que ceux qui soulèvent de nouveau ce point et évoquent des questions d’indemnisations et parlent de millions de dollars, est-ce que finalement la question n’est-elle pas une affaire d’argent ? Au final, ne font-il pas tout cela pour obtenir de l’argent ?
N. KOTZIAS : En Grèce, il y a deux questions différentes. Il y a lesdits « séquestres » entre la première et la seconde guerre mondiale, pendant les années ’20, début des années ’30, où il y a eu une saisie provisoire – je le souligne provisoire – des biens d’Albanais et de l’Etat albanais, qui est très limitée et d’ailleurs nous avons dit que quiconque le souhaitait – et pense pouvoir le faire – pouvait saisir les tribunaux grecs pour poursuivre son action. Il s’agit là d’une propriété limitée, desdits « séquestres » et cela est différent de la question des Tchams. S’agissant de cette dernière question, nous avons d’ores et déjà des décisions de justice rendues après la deuxième guerre mondiale qui ont autorisé ou imposé la saisie des biens des criminels de guerre. Cela s’est d’ailleurs produit dans toute l’Europe.
Et j’aimerais dire que force est de se demander comment, vu les mesures de sécurité draconiennes mises en place, une telle banderole a pu passer dans le stade et j’aimerais dire également que l’UEFA a tout de suite fait descendre la banderole est n’a pas autorisé aux médias de la diffuser à la télévision, comme l’auraient voulu ceux qui tramaient ce scénario.
JOURNALISTE : Oui, il y a seulement une photo.
N. KOTZIAS : J’aimerais dire qu’hier notre ambassadeur…
JOURNALISTE : C’est ce que j’allais vous demander. Quelles actions avons-nous faites ?
N. KOTZIAS : Notre ambassadeur à Berne a procédé de suite aux actions nécessaires afin que cela ne se reproduise pas. Nous avons fait des protestations auprès de la République française pour des raisons de sécurité des jeux. Nous avons protesté auprès du gouvernement albanais, en l’invitant à condamner cet acte comme il l’a fait tout au long de mon voyage, ces cercles chauvins des Tchams et par ailleurs les ambassadeurs ici à Athènes ont été appelés au ministère des Affaires étrangères. Dans ce cas, nous avons employé tous les moyens diplomatiques possibles.
JOURNALISTE : La deuxième question, qui concerne également le ministère des Affaires étrangères, et est une question d’actualité, a rapport avec l’histoire de la Basilique Sainte-Sophie, la lecture du Coran, etc. Je peux lire aujourd’hui dans « Real News », la déclaration très dure de Prokopis Pavlopoulos à l’égard de la Turquie. Il dit « … La provocation de la Turquie ne vise pas seulement la Grèce, mais directement la civilisation européenne et de manière générale la civilisation occidentale. N’oublions pas que la basilique Sainte-Sophie est un monument protégé par l’UNESCO ». Sur la base de cette déclaration, j’ajouterais également la critique émise par l’opposition qui a affirmé que votre réaction n’a pas été très vive.
N. KOTZIAS : La déclaration du président de la République est juste, même si je ne suis pas compétent pour juger de ses actes. Mais je suis un ministre des Affaires étrangères très chanceux puisque, outre la très bonne coopération que j’ai avec le Premier ministre, j’ai également une très bonne coopération avec un Président pensant et profondément humaniste, Monsieur Prokopis Pavlopoulos. Notre dernière déclaration, en tant que ministère des Affaires étrangères, était que la Turquie n’est pas arrivée au 21e siècle par ses actions et c’est exactement la même chose, à savoir que de telles actions ne correspondent pas au niveau de la culture de notre époque. Deuxièmement, depuis le début de mon mandat j’ai essayé de faire comprendre à tous nos partenaires que certaines différences concernent la culture européenne et aussi les intérêts des citoyens américains et l’attitude turque. Pourquoi je dis cela ? Sept millions de citoyens américains sont des chrétiens orthodoxes qui relèvent de l’Archevêché d’Amérique du Nord et par le biais de celui-ci, du Patriarcat œcuménique. Par conséquent, toute atteinte au Patriarcat œcuménique concerne également les citoyens américains et je pense que cet argument est correct et a été confirmé lors de la déclaration des Américains et des Allemands.
JOURNALISTE : Nous avons vu au State Department, avec la question de Michalis Ignatios, que les Etats-Unis étaient catégoriques et ont fait un avertissement sévère à la Turquie.
N. KOTZIAS : C’est exactement ce que je dis.
JOURNALISTE : Oui, mais nous n’avons pas fait cela.
N. KOTZIAS : Nous étions aussi très sévères, mais certains sont…
JOURNALISTE : Comment cela nous étions très sévères ?
N. KOTZIAS : Bon écoutez, si vous estimez que nous devons déclarer la guerre à la Turquie, vous n’avez qu’à nous le dire.
JOURNALISTE : Non, ce n’est pas ce que je dis.
N. KOTZIAS : J’ai dit que j’utilisais les moyens strictement diplomatiques, comme je l’ai fait avec l’Albanie. J’informe mes partenaires, l’opposition est sortie dire comme toujours et de manière erronée – car je ne parle pas au préalable publiquement de ces questions –que je n’avais pas informé nos partenaires et que ceux-ci n’avaient pas pris position. Nous avons vu, grâce aux actions de la diplomatie grecque, les prises de positions de ceux…
JOURNALISTE : Vous auriez pu, vous monsieur le ministre, vu la sévérité de cette question qui a fait sensation - les Américains ont pris position à cet égard - ou un autre membre du gouvernement, et je ne parle pas du Premier ministre, mais d’un autre haut fonctionnaire quel qu'il soit, transmettre un message clair à la Turquie en lui signalant que ses actions…
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Je l’ai fait. C’est la première fois et c’est pour cette raison-là que j’ai accordé un aussi grand nombre d’interviews. Comme vous le savez, je n’ai pas l’habitude de parler souvent en ma qualité de ministre des Affaires étrangères. Comme vous le savez, j’accorde des interviews très rarement car je dois peser mes mots et faire preuve de responsabilité et de retenue.
JOURNALISTE : Vous avez raison.
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : S’agissant de la question de la Basilique Sainte-Sophie, depuis que je suis rentré de Tirana, je fais chaque jour des déclarations à ce sujet.
JOURNALISTE : puisque vous dites que la position prise par la Grèce et le ministère des Affaires étrangères était sévère et correcte, ne serait-il pas inopportun de déclarer…
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Le Président de la République l’a également déclaré.
JOURNALISTE : Oui, c’est vrai, mais aussi M. Xydakis qui a affirmé que la lecture du Coran en la Basilique de Sainte-Sophie « ne posait aucun problème ».
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Ce n’est pas exactement ce qu’il a dit, et je pense que les communiqués du ministère des Affaires étrangères étaient corrects.
JOURNALISTE : C’est exactement ça qu’il a dit. Mais j’accepte ce que vous dites. Vous dites de manière indirecte qu’il aurait pu dire autre chose que ce qu’il a dit afin de ne pas susciter des réactions.
JOURNALISTE : Il aurait pu l’éviter.
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Le ministre, M. Xydakis a fait une deuxième déclaration lorsque j’étais en déplacement à Tirana. Il a apporté des clarifications et il n’y a eu aucun problème.
JOURNALISTE : C’était la première déclaration qui posait problème. Monsieur le ministre, est-ce que nous assistons à un revirement de la Turquie et allons-nous voir d’autres provocations ?
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Tout d’abord, il faut faire la distinction suivante : La Turquie – je le dis très gentiment dans une langue fort diplomatique – se trouve dans un état de nervosité. Et cela est dû à deux raisons. La première est que ses plans au niveau de sa politique étrangère ont échoué. Elle n’entretient actuellement pas de bonnes relations avec l’Egypte, elle se trouve au milieu d’une négociation avec Israël pays avec lequel elle n’a pas de bonnes relations, elle est en guerre avec la Syrie et elle participe à la guerre en Irak. Elle a des différends de longue date avec l’Arménie ce qui a mise en évidence lors de l’adoption de la résolution y relative par le parlement allemand.
JOURNALISTE : Oui, mais c’est la Grèce encore une fois qui a payé le prix.
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Excusez-moi, cela n’est pas le cas. Elle a des relations tendues avec la Russie, le dossier chypriote demeure en suspens et s’agissant de cette question, elle est aussi responsable de l’occupation illégale de la partie nord de Chypre et elle fait preuve de revanchisme à l’égard de la Grèce. Toutes ces questions qui demeurent en suspens, ainsi que ses problèmes intérieurs, notamment la question des Kurdes et le front qui a été ouvert par le Président Erdogan contre les partisans de Gülen, ont conduit à l’ouverture de quatre fronts : le front de la Syrie et de l’Irak, à l’extérieur et la lutte contre la population kurde en Turquie et les partisans de Gülen à l’intérieur. Cela renforce le rôle de la classe militaire turque qui devient plus anxieuse. A notre avis, on ne peut pas influencer ni intervenir dans la vie politique intérieure de la Turquie qui fait actuellement une transition vers un régime présidentiel. En ce qui nous concerne, nous avons nos lignes rouges et ne faisons aucune concession. Nous briefons la communauté internationale et l’Union européenne sur tout acte provocateur, quelle que soit son origine, et dans le même temps, nous gardons ouverts les canaux d’entente et de communication avec la partie turque et, même, au-delà des discussions que j’aurai au sein des forums internationaux avec le ministre des Affaires étrangères de la Turquie. J’ai invité ce dernier à Héraklion, en Crète, et je l’emmènerai à la fameuse grotte, lieu de naissance de Zeus et d’enlèvement de l’Europe.
JOURNALISTE : Monsieur le ministre, lorsque votre programme vous le permettra, ce sera un plaisir pour nous de vous accueillir ici encore une fois et de nous entretenir plus longuement.
Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Bien sûr, car nos discussions sont importantes. Je vous remercie beaucoup.
JOURNALISTE : Merci.
Juin 12, 2016