JOURNALISTE : Que pensez-vous des relations actuelles entre la Grèce et la Croatie au niveau politique et économique?
ST. LAMBRINIDIS : Les relations politiques entre la Grèce et la Croatie sont excellentes. Nous sommes fiers d’avoir d’emblée et concrètement soutenu l'adhésion de la Croatie à l'UE. Par ailleurs, nous sommes fiers que la Croatie soit notre allié à l'OTAN. L’un des principaux messages que j’aimerais transmettre pendant ma visite à Zagreb est que l’adhésion de la Croatie à l’UE marque l’ouverture de nouveaux champs de coopération, non seulement au niveau bilatéral, mais aussi multilatéral. L’heure est venue de travailler ensemble et de soutenir chaleureusement les ambitions européennes de nos voisins des Balkans occidentaux. Nous partageons la même vision d'avenir pour notre région : stabilité, sécurité, paix, respect du droit international, croissance et prospérité dans le cadre des structures euro-atlantiques. L’adhésion de la Croatie permet d’envoyer un message très positif à tous les pays de la région, à savoir que l’UE est prête à respecter ses engagements si les pays candidats s’acquittent de leurs obligations et remplissent les critères nécessaires. Votre réussite peut constituer un exemple à suivre.
JOURNALISTE : Dans quels domaines à votre avis pourrait se développer la coopération économique future avec la Croatie ?
ST. LAMBRINIDIS : Le niveau de nos relations économiques ne reflète pas le niveau exceptionnel de nos relations politiques et c’est un point que je ne manquerais de souligner pendant ma visite à Zagreb. Il y a de nombreux domaines sur lesquels nous pourrions axer nos efforts. Les deux pays jouent un rôle de premier plan dans le secteur du tourisme en Méditerranée et nous pouvons développer des coopérations très fructueuses dans ce domaine. Il en va de même pour le secteur des transports. La liaison aérienne Zagreb – Dubrovnik/Athènes a remporté un franc succès cet été. La prochaine étape est de pouvoir assurer cette liaison pendant toute l’année. Dans le même temps, nous examinerons la possibilité de créer une liaison maritime entre les ports grecs et croates. Il existe de nombreuses possibilités de coopération dans le domaine du transport maritime, de l'énergie et des infrastructures. Par ailleurs, les échanges commerciaux enregistrent de grandes possibilités de développement. Des entreprises grecques importantes occupent des positions de leader dans ces domaines et avec les entreprises croates respectives, nous devrons examiner des moyens de coopérer dans la mise en œuvre de grands projets d'infrastructures dans la région. L’année dernière, au milieu de la crise, nous avons réussi à renverser la tendance négative et à augmenter nos échanges commerciaux avec la Croatie de 40% environ, ce qui est très prometteur.
JOURNALISTE : Le parlement grec a adopté des mesures visant à faire face à la crise de l’endettement. Où en est l’adoption de ces mesures ?
ST. LAMBRINIDIS : Nous avons d’ores et déjà réussi à appliquer une large partie de ces mesures. Et cela est principalement dû aux sacrifices du peuple grec. En 2010, en une année seulement, nous avons réduit le déficit de 5%, ce qu'aucun autre pays européen n'a réussi à faire en si peu de temps. Par ailleurs, l’année 2010 a marqué le départ de plus de 83 000 fonctionnaires, qui n’ont pas été remplacés. Ce chiffre représente 10% du secteur public. Nous avons réformé le système des retraites, nous avons réduit le nombre de communes, de 1300 à 300. Toutes ces mesures ont permis d'économiser de l'argent et d’accroitre notre efficacité. Mais nous avons encore beaucoup à faire. Nous savons aussi que ces changements douloureux sont loin d’être terminés. Mais le gouvernement et le peuple grecs sont déterminés à continuer à appliquer ces mesures nécessaires. L'instauration d'une nouvelle loi fiscale visant à lutter contre l'évasion fiscale, des privatisations à grande échelle et autres changements structurels constituent pour nous une priorité de premier rang et nous permettront d’investir dans la croissance de la Grèce et ses avantages comparatifs.
JOURNALISTE : Certains pays de l’UE pensent qu'un pays membre qui ne peut s'acquitter de ses obligations financières doit être prêt à perdre sa souveraineté ou encore à brader ses ports, ses îles. Est-ce que cette éventualité vous fait peur ? Est-ce que la sortie de la zone euro pourrait être une partie de la solution ?
ST. LAMBRINIDIS : Il y a deux mois, le parlement grec a voté en faveur du plan de sauvetage quinquennal de 28,4 milliards d’euros qui comprend des réductions de dépenses, des hausses d’impôts, des ventes de biens de l’Etat. Le 21 juillet, l’UE a décidé de prolonger le délai de remboursement des prêts contractés par la Grèce et de réduire fortement les taux d’intérêt. Cela nous a permis de mettre en place avec succès ces adaptations tout aussi importantes que nécessaires. Par ailleurs, les décisions du 21 juillet soulignent de nouveau l’importance de l’intégration de l’union monétaire et économique de l’UE ainsi que la nécessité de mettre l'accent sur la croissance en Grèce et dans d’autres pays. En d’autres termes, nos partenaires ont fait preuve de solidarité envers la Grèce et la solidarité n'est pas une menace à la souveraineté. Par ailleurs, la Grèce n’accepte pas l’aumône de quelque pays que ce soit. Les partenaires européens de la Grèce octroient des prêts qui seront remboursés jusqu’au dernier centime d’euro. Sortir de la zone euro n’a jamais constitué un choix, ni pour la Grèce, ni pour la stabilité en Europe.
JOURNALISTE : Quelle est la position de la Grèce s'agissant de la question du Kosovo?
ST. LAMBRINIDIS : Notre politique dans la région est basée sur notre vision en faveur d'un environnement de paix, de stabilité et de prospérité pour tous les peuples de ce voisinage. Les relations de bon voisinage et la coopération régionale revêtent une importance capitale. La Grèce a fait de ces principes la pierre angulaire de sa politique dans les Balkans et ces principes valent bien entendu pour le Kosovo également. Le dialogue que l'UE promeut entre Belgrade et Pristina revêt une importance déterminante. Nous avons encouragé les deux parties à poursuivre leurs efforts. Nous sommes optimistes et pensons que le progrès sera possible. Il permettre d'améliorer considérablement le quotidien des habitants du Kosovo et de promouvoir la perspective européenne de la région tout entière. Les résultats positifs récents des pourparlers confirment cet optimisme.
JOURNALISTE : Quelle est la position de la Grèce s’agissant du dossier chypriote et des relations avec la Turquie pendant la présidence chypriote de l’UE ?
ST. LAMBRINIDIS : La Grèce soutient les négociations en cours entre le Président Christofias et le leader de la communauté chypriote turque, M. Eroglu. Or, jusqu’à présent, ces pourparlers n’ont pas produit les résultats attendus, ce qui m’inquiète vivement. Cela est malheureusement dû au fait que la Turquie empêche le déroulement sans heurt des négociations en vue de parvenir à une solution conforme aux résolutions de l’ONU et à l’acquis communautaire : une fédération bicommunautaire et bizonale dotée d’une souveraineté unique, d’une citoyenneté et d’une personnalité internationale. Au lieu de retirer son armée d'occupation, la Turquie a déclaré récemment qu'elle continuera d'utiliser la puissance de cette armée pour empêcher la restitution de certaines villes occupées aux Chypriotes grecs. Encore récemment, elle a menacé de s'opposer dans la pratique si Chypre exerçait son droit acquis découlant du droit de la mer d'effectuer des recherches dans sa zone économique exclusive et de valoriser pleinement ses richesses naturelles. La Turquie est un pays candidat à l'adhésion à l'UE. En conséquence de quoi, si elle veut que son parcours d'adhésion avance, ce que bien entendu souhaite la Grèce, elle devra respecter l'Union européenne, dont Chypre est membre de plein droit et dont la Croatie deviendra bientôt membre de plein droit.
JOURNALISTE : Est-ce qu'un progrès a été noté dans la question du nom de l'Ancienne République yougoslave de Macédoine ?
ST. LAMBRINIDIS : L’attitude de la Grèce dans les négociations et sa volonté en faveur d’une solution de compromis dans le cadre de l’Organisation des Nations unies est particulièrement constructive et cela a été reconnu par tous les acteurs de la scène internationale. Mais cette attitude n'a pas trouvé le même écho de la part de Skopje. Nous avons développé une position claire avec une orientation claire dans la solution à atteindre : une appellation avec déterminatif géographique qui sera pour tous les usages et qui éliminera toute trace de irrédentisme qui empoisonne jusqu’à aujourd’hui toute la région des Balkans occidentaux. Nous avons inauguré une politique de contacts bilatéraux de haut niveau entre les Premiers ministres Papandréou et Gruevski afin d’améliorer le climat politique lors des négociations menées sous l’égide de l’ONU. Nous avons toujours prouvé – et n'avons manqué une occasion de le dire – notre engagement sincère en faveur de la perspective euro-atlantique de l'Ancienne République yougoslave de Macédoine, tout en soulignant l'octroi du statut de pays candidat à l’adhésion et l’abolition de l’obligation de visa. Quoi qu’il en soit, le gouvernement de Skopje continue d’agir de manière provocatrice. A titre d'exemple je dirais que récemment des statues représentant des personnalités de l'histoire grecque ont été érigées au centre de Skopje. Ces actions – outre l’offense qu’elles constituent pour l’opinion publique grecque – suscitent bien des doutes quant aux motivations réelles [de cette partie] dans le processus de négociations en cours. Cette attitude est synonyme de violation du principe de relations de bon voisinage et l’UE et l’OTAN ont fait clairement savoir qu’une solution mutuellement acceptable à la question du nom qui sera le fruit de négociations est importante pour le cheminement de l'Ancienne République yougoslave de Macédoine vers les institutions euro-atlantiques. Au lieu d’essayer de réécrire l’histoire, nous pouvons saisir cette occasion pour écrire tout simplement l'histoire. J'espère bien que nous le ferons.
Septembre 6, 2011