Ιnterview accordée par le Secrétaire d'Etat aux Affaires étrangères, D. Kourkoulas à l'Agence Europe - Propos recueillis par Camille Gessant

Agence Europe: Quelles sont, en quelques mots, les principales priorités de la présidence grecque de l’UE ?

Dimitris Kourkoulas: Les priorités de la présidence grecque sont en grande partie celles imposées par l’actualité politique de la crise qui a frappé fort l’Union européenne, et plus fort certains Etats membres.

La première priorité est la mise en œuvre des instruments concrets pour soutenir la croissance, encourager l’emploi et combattre le chômage - surtout chez les jeunes - et favoriser la cohésion.

La deuxième priorité se réfère à l’architecture institutionnelle de la zone euro, et au renforcement de ce cadre institutionnel, un exercice qui a déjà commencé avec des progrès très importants déjà réalisés. Cet exercice va continuer pendant notre présidence, surtout dans le secteur de l’union bancaire mais pas seulement.

La troisième priorité est notre volonté d’essayer d’avoir une approche plus cohérente de la part de l’UE sur le phénomène de la migration et de la mobilité. Il n’y a pas seulement l’aspect de la lutte contre l’immigration illégale. Il y a aussi un aspect lié à la croissance, c'est-à-dire comment mieux utiliser l’immigration légale comme facteur de croissance économique. Pendant notre présidence, il y aura aussi une révision des directives stratégiques qui sont décrites dans le document de Stockholm, lequel expire en 2014. On espère qu’il sera possible, lors du Conseil européen de juin, de se mettre d’accord sur de nouvelles directives stratégiques post 2014.

Il y a une quatrième priorité, plutôt horizontale : la politique maritime de l’UE. Les voies maritimes sont très importantes pour notre commerce. 70% de tous les biens qui arrivent dans le marché unique passent par la mer. L’objectif est d’essayer d’avoir une approche plus globale de tout ce qui est maritime (aspects sécurité et énergétiques de la politique maritime). Il y a des documents qui sont préparés actuellement par le SEAE, et l’objectif consiste à amener le Conseil européen de juin à adopter certaines décisions dans ce domaine.

Agence Europe: Avez-vous d’autres priorités ?

Dimitris Kourkoulas: Ce sont les 4 ou les 3+1 priorités politiques, mais il y a une longue liste d’autres priorités très importantes, à commencer par l’élargissement. Lequel reste toujours, pour la Grèce et la présidence, une priorité stratégique.

Il y a aussi un grand nombre d’autres instruments, législatifs ou non, qui sont liés à l’achèvement du marché intérieur, très important pour la croissance, comme le marché digital. L’objectif est d’avoir un marché digital intégré, pour promouvoir la création d’emplois et encourager le commerce électronique intra européen. Il y a aussi les sujets liés au transport et aux télécoms. Parmi les autres dossiers figurent le financement des partis politiques européens.

On va faire de notre mieux pour faire adopter tout ce qui est législatif lors des trois premiers mois de notre présidence et lors de la dernière session plénière du Parlement européen, en avril.

Agence Europe: Justement, comment avoir une présidence efficace alors que celle-ci ne va durer que trois mois et demi en raison des élections européennes fin mai ?

Dimitris Kourkoulas: On ne peut pas passer outre cette contrainte temporaire. On est déjà en collaboration étroite avec les autres institutions. J’étais au Parlement européen mi-décembre devant le comité des présidents des commissions parlementaires pour passer en revue tout ce qu’il y a dans les tuyaux et se mettre d’accord sur les priorités. On va organiser autant de trilogues que ce sera nécessaire pour boucler les derniers dossiers. On va contribuer au lancement de certaines initiatives qui ne pourront pas aboutir sous notre présidence mais pour préparer le terrain pour la présidence italienne. On a une coopération très étroite avec elle car on veut un programme qui couvre les deux semestres 2014.

Agence Europe: Votre pays est sous assistance financière. Quel en sera l’impact sur votre présidence ?

Dimitris Kourkoulas: La situation financière de la Grèce et le fait qu’on soit sous programme n’a aucune interférence sur le rôle institutionnel de mon pays en tant que présidence du Conseil de l’UE. Au contraire, le fait qu’un pays sous programme assume cette fonction confirme l’égalité institutionnelle des Etats membres. Cette égalité a été un peu malmenée ces dernières années à cause de la crise et du besoin de prendre des mesures d’urgence un peu en dehors du cadre traditionnel institutionnel.

Une conséquence sera que l’on va faire une présidence très austère au niveau budgétaire. Le ministre des Finances nous a donné 50 millions pour 2013-2014. On est presque certains que l’on ne va pas tout dépenser. On a une très petite équipe au ministère des Affaires étrangères (28 personnes) qui coordonne tout cela aussi bien au niveau diplomatique qu’organisationnel. On a utilisé presque exclusivement des fonctionnaires d’Etat pour  ne pas avoir de dépenses supplémentaires. Il n’y aura pas de cravates ni de foulards comme cadeaux. C’est plutôt symbolique, mais important.

Agence Europe: La Grèce va-t-elle s’impliquer dans le débat européen alors que l’euroscepticisme progresse? Comment la présidence va-t-elle être proche des citoyens européens?

Dimitris Kourkoulas: On est conscient des tendances dans l’opinion publique européenne, de la montée de l’euroscepticisme non seulement dans les milieux politiques traditionnellement eurosceptiques, mais aussi dans presque tous les Etats membres, et à droite comme à gauche dans les partis politiques. C’est très inquiétant, car l’UE ne peut pas avancer sans la volonté du peuple, des peuples européens. On va essayer de contribuer en essayant de faire avancer les dossiers et les priorités qui sont très importants pour regagner la confiance des citoyens. Et de montrer que, pour sortir de la crise, on a besoin d’une meilleure Europe et de plus d’Europe. La solution n’est pas de défaire ou détruire tout ce qui a été construit pendant des décennies et qui a donné des résultats très positifs pour notre continent.

Agence Europe: Quelles sont vos priorités sur l’élargissement ?

Dimitris Kourkoulas: Le Conseil européen de décembre a pris des décisions très importantes, demandant que le processus d’élargissement avance. On est très content que cela avance car c’est une des politiques les plus réussies de l’UE, et une politique très importante pour notre stabilité. On se félicite de la décision de commencer les négociations avec la Serbie au mois de janvier, cela ouvre aussi la porte vers le renforcement de nos relations avec le Kosovo. Pour l’Albanie, il y a la perspective très réaliste pour le pays d’obtenir le statut de candidat en 2014, nous l’espérons pendant notre présidence. En ce qui concerne la Turquie les négociations ont repris après une longue période de suspension. La Grèce est en faveur de la perspective européenne de la Turquie à condition que ce pays satisfasse les critères nécessaires.

Agence Europe: La Lituanie a accordé beaucoup d’importance aux pays du ‘Partenariat oriental’. Comptez-vous continuer ou mettre l’accent sur les pays de la Méditerranée ?

Dimitris Kourkoulas: On va continuer à mettre en œuvre les décisions importantes prises à Vilnius. Nous allons travailler intensivement pour obtenir la signature des accords paraphés avec la Moldavie et la Géorgie, pour faire avancer la libéralisation des visas et pour construire une relation plus étroite et plus stratégique avec l’Azerbaïdjan, qui est aussi un pays très important pour la politique énergétique de l’UE. Pour l’Ukraine, il faut voir comment les choses vont évoluer.

Agence Europe: Quelles sont vos idées pour renforcer le pilier social de l’Union économique et monétaire ?

Dimitris Kourkoulas: Après une longue période de politiques très dures, très radicales d’ajustements budgétaires nécessaires, le moment est venu d’essayer de rééquilibrer nos politiques en continuant les efforts d’assainissement financier, mais en mettant un peu plus l’accent sur la croissance et les aspects sociaux. Le modèle social européen fait partie intégrante du patrimoine de l’UE. Il ne faut pas oublier que la dimension sociale a contribué pendant des décennies au développement économique de nos Etats membres. Il faut ajuster, réformer ce modèle social pour qu’il soit viable dans les nouvelles conditions de mondialisation, mais il ne faut en aucun cas le détruire. Il y a des mesures plus concrètes que nous allons essayer de renforcer car la dimension sociale n’est pas antinomique avec le développement économique. Au contraire, cela peut être un élément de croissance économique et de compétitivité.

Agence Europe: Justement, une de vos priorités est la croissance, l’emploi et la cohésion, quelles sont les mesures concrètes que vous voulez mettre en place ?

Dimitris Kourkoulas: Il y a des décisions qui ont déjà été prises. Par exemple, sur le chômage des jeunes, la mise en œuvre de programmes supplémentaires à hauteur de 6 milliards pour les régions qui ont un taux de chômage des jeunes supérieur à 25%. Il y a la mise en œuvre du ‘front loading’, qui consiste à essayer d’utiliser le budget durant les deux premières années. Là, il y a une responsabilité des Etats membres pour essayer d’absorber les fonds au plus vite. Il y a aussi l’utilisation des fonds de la Banque européenne d’investissement (BEI) pour essayer de multiplier les effets des fonds structurels, en particulier ceux destinés aux PME.

La mise en œuvre de toute la législation nécessaire pour les fonds structurels, qui a déjà été faite en grande partie sous présidence lituanienne, est très importante aussi pour la dimension sociale. Pour certains Etats membres, les fonds communautaires sont les fonds les plus importants pour les investissements, mais aussi pour la politique sociale.

Agence Europe: Quelles suites comptez-vous donner aux propositions de la ‘task force’ Lampedusa ?

Dimitris Kourkoulas: On participe très activement en tant qu’Etat membre. Et en tant que présidence, on va continuer sur cette voie car on estime qu’il y avait du retard du côté de l’UE et ce n’est pas acceptable qu’il y ait des phénomènes comme ceux qui se sont produits à Lampedusa. Il faut une approche plus globale, plus proactive. On va essayer de persuader nos partenaires de mettre l’accent sur nos actions dans les pays tiers qui sont des pays d’origine, de transit des immigrés illégaux et surtout combattre les réseaux criminels. Il faut mettre plus d’accent sur la coopération, sur la conclusion et la mise en œuvre correcte, par nos partenaires des pays tiers, des accords de réadmission. On va continuer à participer activement à la ‘task force’, également avec la présidence italienne avec qui nous coopérons étroitement sur ce sujet. Il y aura aussi, pendant notre présidence, une discussion et l’adoption des nouvelles orientations stratégiques pour notre politique de migration, la révision du code de Schengen et le système d’asile au niveau européen. Ce sont des questions très sensibles, il n’y a pas toujours un accord facile entre les Etats membres, mais tout le monde, au nord comme au sud, a intérêt à avoir une meilleure coopération, coordination, et une meilleure solidarité.

Agence Europe: La commissaire Viviane Reding compte beaucoup sur la présidence grecque pour faire avancer la réforme sur la protection des données. Quel espoir pouvez-vous lui donner ?

Dimitris Kourkoulas: C’est un dossier très important, une de nos priorités, mais aussi très compliqué au niveau technique et au niveau des sensibilités politiques. Le Parlement européen est très intéressé par ce dossier. On s’est mis d’accord avec lui, on va faire de notre mieux pour faire avancer le dossier, on va faire beaucoup de réunions du groupe de travail. Il y a un besoin de consulter les experts des Etats membres qui ont des législations en la matière et qui ont des traditions différentes. C’est très compliqué, mais je pense qu’il y a une volonté politique, un accord sur le besoin d’avoir des normes harmonisées au niveau européen.

Agence Europe: Pensez vous qu’il y aura des progrès concernant l’élargissement de l’espace Schengen à la Roumanie et la Bulgarie ?

Dimitris Kourkoulas: C’est une décision qui incombe aux Etats membres à l’unanimité. Il faut attendre le rapport de la Commission en février puis il y aura un débat au Conseil. Nous estimons que beaucoup de progrès ont été réalisés par les deux pays pour remplir les conditions pour rentrer dans l’espace Schengen.

Janvier 10, 2014