Interview accordée par le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, E. Vénizélos au journal « Kathimerini tis Kyprou ». Propos recueillis par Lefteris Adeilinis

JOURNALISTE : Que pensez-vous des actions de la Turquie en cette période dans la ZEE de Chypre ?

E. VENIZELOS : La Turquie subit d’énormes pressions de toutes parts. Alors qu’elle invoque la théorie des problèmes zéro sur le plan de la politique étrangère, elle s’est retrouvée confrontée à des problèmes sur toute sa ligne frontalière et au niveau de ses identités régionales. Et ce, associé aux profondes divisions au sein de la société turque, qui ont été mises en évidences lors des élections – car certes il y a eu une victoire écrasante et bien claire de M. Erdogan, mais il y a aussi une opposition qui est radicalement opposée à ses choix, en dépit des désaccords internes – conduisent la Turquie à faire des choix en politique étrangère qui consistent en réalité à exporter une crise qui, finalement, concerne la politique de la Turquie, sa politique étrangère, sa politique de défense et de sécurité, mais aussi la politique de cohésion sociale qu’elle applique. Dans ce sens, il faut indéniablement faire preuve de la plus grande attention. Nous analysons en détail la stratégique de la Turquie et nous voulons que nos actions, celles de l’hellénisme, celles de la Grèce mais avant tout de la République de Chypre, avec laquelle la Grèce s’aligne et qu’elle soutient, soient planifiées correctement, sans reproduire les erreurs du passé.

JOURNALISTE : Que s’efforce de faire la Turquie, selon vous, par ces actions ? A part « exporter » ses propres problèmes…

E. VENIZELOS : Elle met sur le tapis son principal problème, qui a toujours été la contestation de l’existence même et de la personnalité juridique internationale de la République de Chypre. J’ai affirmé à plusieurs reprises, toutes les fois où j’ai abordé ou écrit sur le problème chypriote au cours de ces 35 dernières années – non en tant que politique, mais en tant que scientifique – que le plus gros avantage de l’hellénisme chypriote est l’existence et la personnalité juridique internationale de la République de Chypre. Je n’ai de cesse de le dire depuis les années ’80. Et cela a maintenant été renforcé par un autre élément. Par l’acquis laissé par le plan Annan, par l’acquis extrêmement important du référendum. Parce que pour la première fois, la communauté internationale et l’Organisation des Nations Unies ont accepté ce principe de l’autodétermination démocratique du peuple chypriote. En d’autres termes, elles ont fondé la solution du problème chypriote sur la volonté démocratique du peuple chypriote. Cela revêt une importance considérable puisque cela n’avait jamais été reconnu avant 2004. Et cela a été reconnu et créé un acquis que nous devons valoriser au mieux. Et c’est pourquoi il est très important, lorsque nous lisons et interprétons correctement le communiqué conjoint de février 2014, d’insister sur ces points.

JOURNALISTE : A votre avis, que se passera-t-il si la Turquie installe une plateforme de forage dans la région ? Et est-ce qu’elle peut le faire?

E. VENIZELOS : Cela serait complètement illégal. Cela constituerait une violation flagrante du droit international. Force est de noter par ailleurs que tout cela a lieu dans une région qui n’est pas contestée quant à la délimitation des zones maritimes, de la ZEE et du plateau continental entre la République de Chypre et la Turquie. La Turquie ne dit pas qu’elle revendique certains droits, comme c’est le cas de l’Egée, par exemple, où il y a un problème de délimitation du plateau continental et de la ZEE. Ici on parle d’une région, qui est, dans tous les cas, une région de la ZEE et du plateau continental de la République de Chypre, une région délimitée avec les pays voisins, mais la Turquie conteste l’existence de la République de Chypre et de ses instances. Elle considère que ses instances ne sont pas des instances de la République de Chypre, mais de l’administration chypriote grecque, qu’elle veut assimiler au pseudo-Etat illégal. Il est très important de le faire clairement comprendre, notamment au niveau de la communauté internationale. Ici on parle d’une chose qui est contraire au simple fait que Chypre est un Etat membre de l’ONU, un Etat membre de l’Union européenne, un Etat membre de la zone euro.

JOURNALISTE : Est-ce que selon vous la réaction de la communauté internationale est satisfaisante ?

E. VENIZELOS : Non, elle n’est pas satisfaisante selon moi. J’aimerais davantage. Il manque un maillon crucial dans cette réaction. Car oui, la communauté internationale affirme clairement que la République de Chypre existe, qu’elle a une personnalité internationale, une souveraineté nationale et des droits souverains nationaux. Elle a donc une ZEE, un plateau continental, des droits à l’exploitation de ses ressources minières maritimes. Elle dit que le droit international doit être respecté, que nous devons revenir à la table des négociations. Mais elle ne dit pas que la Turquie doit immédiatement cesser la violation du droit internationale et les actions provocatrices. Cela doit être dit clairement, comme cela a par exemple été souligné dans le communiqué conjoint Grèce – Chypre – Egypte du 29 octobre. La communauté internationale doit le dire clairement et la Turquie doit bien le comprendre.

JOURNALISTE : Compte tenu de ces violations flagrantes, la réaction internationale ne devrait-elle pas être plus forte, en imposant même de sanctions à l’égard de la Turquie ?

E. VENIZELOS : La légalité internationale n’est pas un système complet. C’est le grand problème de la notion de droit au niveau mondial. Il n’y a pas de système complet de gouvernance mondiale et il n’y a pas exécution de toutes les décisions. Malheureusement. Autrement, le crime international d’occupation et de colonisation de Chypre ne se perpétuerait pas pendant 40 ans. Mais malheureusement, Chypre n’est pas le seul exemple. Il y a beaucoup de plaies encore ouvertes dans le système de la légalité internationale. Avant toutes choses, nous devons savoir ce qu’il faut éviter. Et je pense que ce que nous devons éviter est de refaire les mêmes erreurs que celles commises dans le passé.

JOURNALISTE : C’est-à-dire ?

E. VENIZELOS : Je veux parler d’actions qui dans le passé auraient pu paraître justes, mais qui historiquement se sont avérées engendrer de plus gros problèmes. Et je ne me réfère pas au cas de Chypre seulement, mais au cas de la Grèce également, car en Grèce aussi nous avons une grande expérience, qui a créé une certaine situation. Je ne voudrais pas entrer dans le détail, volontairement, mais j’aimerais dire ceci, qui résume tout ce que je viens de dire : en aucun cas un moratoire ne peut être accepté. Autrement dit, la suspension de l’exercice des droits souverains de la République de Chypre ne peut être acceptée.

JOURNALISTE : Oui, c’est essentiel. Y a-t-il un plan pour une réaction conjointe Grèce – Turquie ?

E. VENIZELOS : De toute évidence. Nous avons élaboré notre plan dans ses moindres détails. Et cela a été mis en évidence dans les actions que nous avons entreprises au niveau bilatéral, mais aussi dans les initiatives internationales multilatérales que nous avons prises. Cela a été mis en évidence par le Conseil européen, où d’ailleurs pour des raisons purement conjoncturelles, le Premier ministre grec a également représenté le Président de la République de Chypre, comme le prévoit le Traité de Lisbonne en cas d’absence d’un membre du Conseil pour des raisons extraordinaires.

JOURNALISTE : Songez-vous à la délimitation de la ZEE entre la Grèce et Chypre ou avec l’Egypte, où doit se tenir la réunion trilatérale au sommet ?

E. VENIZELOS : La Grèce est en pourparlers avec l’Egypte pour la délimitation des zones maritimes. Pour Chypre, le fait que nous ayons signé un accord avec M. Kassoulidis que nous pouvons qualifier d’historique, est très important car avec l’accord sur la recherche et le sauvetage nous avons pour la première fois la délimitation des zones maritimes. Des zones maritimes des deux pays qui correspondent à la Région d’information de vol (FIR) d’Athènes et à la Région d’information de vol (FIR) de Nicosie. Cela est très important. Par rapport aux autres zones maritimes, il ne fait aucun doute que nous agirons, dans le respect du droit international, et de ce point de vue, le rôle de l’Egypte est prépondérant.

JOURNALISTE : Y a-t-il quelque chose de concret à l’heure actuelle ?

E. VENIZELOS : Rien que nous ne puissions annoncer.

JOURNALISTE : A votre avis, est-que la Turquie doit faire une déclaration claire pour que les pourparlers puissent reprendre ?

E. VENIZELOS : En l’occurrence, nous parlons de faits ici. Les déclarations ne suffisent pas. Des actions sont nécessaires. Des actions qui soient conformes à la légalité internationale et qui soutiennent les négociations qui sont un impératif de la communauté internationale. Nous avons salué la nomination de M. Eide, en tant qu’envoyé spécial du SG de l’ONU. C’est un homme politique européen particulièrement expérimenté qui possède des connaissances approfondies sur la question chypriote, comme j’ai pu le constater lors de la rencontre que j’ai eue avec lui à New York – une longue rencontre et substantielle. Et je le recevrai à Athènes, le 5 novembre, pour une nouvelle rencontre. Mais ici, il y a un seul facteur crucial, la Turquie. La position de la Grèce ne peut être assimilée à celle de la Turquie. De même l’existence même de la République de Chypre ne peut être assimilée à un pseudo-Etat illégal, dont la reconnaissance est interdite sur décision du Conseil de sécurité de l’ONU.

JOURNALISTE : Parlons maintenant de la rencontre trilatérale Grèce – Chypre – Egypte…

E. VENIZELOS : La rencontre trilatérale est très importante. Il s’agit de la troisième rencontre trilatérale. Il y en a eu deux autres à New York, au niveau ministériel. Et cette rencontre a la particularité suivante : premièrement, elle a lieu à une période cruciale en raison des actions de la Turquie. Deuxièmement, elle prépare le premier sommet qui se tiendra le 8 novembre. Le lendemain de la visite ici, à Nicosie, du Premier ministre grec, M. Samaras – je reviendrais moi aussi bien naturellement à Chypre – nous aurons l’occasion de participer à une séance des chefs des partis politiques chypriotes, qui à mon sens sera particulièrement utile du point de vue national. Mais il serait souhaitable que nous ayons, ce jour-là, des évolutions positives sur le terrain : une désescalade et non une escalade.

JOURNALISTE : Qu’attendez-vous de cette réunion au sommet trilatérale ?
E. VENIZELOS : Nous avons déjà le communiqué conjoint de New York, il y a un mois environ, où nous avons pris position sur les grandes questions demeurées en suspens et qui concernent la région, sur les différentes crises. J’ai eu l’occasion de participer également à la conférence pour Gaza qui s’est tenue au Caire il y a deux semaines. Le rôle de l’Egypte est déterminant pour tous les dossiers. Pour Gaza, la Syrie, le Liban, la Libye. Et outre cela, nous avons les questions de l’énergie qui, comme vous le comprenez bien, sont liées à une approche qui est toujours politico-internationale, et non une approche purement économique ou de développement. Et nous avons d’autres questions, très importantes, que nous ne devons sous-estimer, comme les initiatives touristiques communes dans un marché méditerranéen. Mais très certainement au niveau bilatéral, la discussion sur la délimitation des zones maritimes entre la Grèce et l’Egypte revêt pour nous une très grande importance.

Novembre 2, 2014