Interview accordée par le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, E. Vénizélos au journaliste Kourosh Ziabari du journal iranien Tehran Times (17.11.2014)

Nous vous communiquons ci-dessous le texte de l’interview accordée par le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères, Evangelos Vénizélos au journaliste Kourosh Ziabari. L’interview a été publiée hier, lundi 17 novembre 2014 dans le journal anglophone iranien Tehran Times.

Question : Quelle importance accorde le gouvernement grec à ses relations avec l’Iran dans le nouveau contexte politique du pays ?

E. Vénizélos : La Grèce voit d’un œil positif le nouveau chapitre qui semble s’ouvrir dans les relations de l’Iran avec la communauté internationale. Nous pensons que cette évolution offre d’importantes perspectives de coopération pour la Grèce, l’UE et le reste de la communauté internationale. La Grèce souhaite maintenir les canaux de communication ouverts avec l’Iran et valoriser les possibilités de coopération qui se présentent dans une série de domaines, notamment l’économie, le commerce et la culture. Notre volonté de promouvoir notre coopération dans tous ces domaines est acquise, car la Grèce a toujours entretenu des liens culturels, économiques, politiques et historiques étroits avec l’Iran, qui est un pays avec une longue histoire et une présence marquée dans la région du Moyen-Orient.

Question : Lors de votre visite en Iran, vous avez eu des rencontres avec le Président Hassan Rouhani, le ministre des Affaires étrangères, Mohammad Jawad Zarif et le Président du Conseil exécutif, Akbar Hashemi Rafsanjani. Qu’avez-vous dit au sujet des perspectives des relations entre l’Iran et l’UE en général et l’Iran et la Grèce en particulier ?

E. Vénizélos : Lors de ma visite à Téhéran en mars dernier, où je me suis entretenu avec le ministre des Affaires étrangères, M. Zarif et la direction politique de l’Iran mais aussi lors de mes rencontres cette année et l’année passée en marge de l’Assemblée générale de l’ONU à New York avec le ministre iranien des Affaires étrangères, j’ai eu l’occasion de réitérer notre volonté de tourner une nouvelle page dans les relations entre la Grèce et l’Iran et entre l’Iran et l’Union européenne. Je pense que la contribution de l’Iran à de nombreuses questions internationales et régionales importantes, comme la situation en Irak et en Afghanistan, pourrait être utile, constructive et avoir un rôle stabilisateur.
Le message que j’ai transmis à mon homologue iranien, qui devrait effectuer une visite à Athènes, suite à ma visite à Téhéran, est que l’atteinte d’un accord global sur le programme nucléaire iranien est très importante pour tous, un accord qui permettra de lever les sanctions et faire sortir votre pays de l’isolement économique.

Question : Le Conseil de l’Union européenne a convenu, en janvier 2012, de frapper d’embargo les exportations de pétrole en provenance d’Iran. La Grèce était l’un des importateurs de pétrole les plus importants avant l’embargo. Plus de 50% des importations globales de pétrole de la Grèce en 2011 provenaient d’Iran. Comme l’embargo pétrolier a-t-il influencé l’économie grecque ? Êtes-vous prêt à recommencer les importations de pétrole iranien, si le groupe P5+1 aboutit à un accord définitif avec l’Iran ?

E. Vénizélos : Les sanctions imposées contre l’Iran ont été décidées dans une conjoncture difficile pour mon pays. Toutefois, la Grèce a trouvé le moyen de garantir d’autres sources d’approvisionnement énergétique. Un accord global, dans le cadre des négociations du groupe P5+1 non seulement créerait les conditions nécessaires à la levée des sanctions, mais aussi faciliterait la reprise des importations de pétrole iranien, tout en offrant d’importantes perspectives de coopération tant au niveau européen que bilatéral.
La Grèce, qui sort à grands pas de la crise économique, sera prête à œuvrer en faveur de la revitalisation des relations économiques et politiques avec l’Iran. Nous pensons que nous pouvons coopérer étroitement dans de nombreux domaines, comme, entre autres, l’économie, l’énergie, le tourisme, le commerce, les recherches maritimes, les transports, l’industrie pharmaceutique, l’agriculture, la gestion des ressources hydrauliques, la désalinisation et l’irrigation.

Question : Les hauts fonctionnaires iraniens affirment que l’Occident gère la question des droits de l’homme de manière sélective, en ignorant consciemment les violations massives des droits de l’homme dans les pays arabes, comme l’Arabie saoudite, le Bahreïn, les Emirats arabes unis et l’Egypte, des pays alliés des Etats-Unis et de leurs partenaires européens. Quelle est votre point de vue à ce sujet ?

E. Vénizélos : L’Union européenne souhaite avoir un dialogue ouvert et honnête pour toute une série de questions, avec tous les pays, y compris l’Iran. L’une de ces questions est celle des droits de l’homme, où l’UE veut poursuivre le dialogue dans un esprit de franchise et de façon à ne pas saper la confiance entre partenaires, même si ceux-ci ne partagent pas forcément les mêmes vues. C’est exactement le même dialogue que nous avons avec chaque pays de la région, avec chaque pays du monde.

Question : Passons maintenant à quelques questions régionales. Certains craignent que la Grèce, en raison de sa position géographique, devienne une porte d’accès aux terroristes de l’EI en Europe. Comment pourriez-vous empêcher que la violence en provenance du Moyen-Orient se propage en Europe ?

E. Vénizélos : La Grèce est un pays très proche du Moyen-Orient, des pays avec lesquels, et avec l’Iran bien entendu, nous entretenons des liens économiques, culturels et historiques. Mon pays a, à plusieurs reprises, exprimé son inquiétude quant à l’instabilité prévalant en Syrie et en Irak, condamnant fermement la cruauté des actes terroristes commis par l’Etat islamique. Dans ce contexte, la Grèce participe activement à la coalition internationale contre l’Etat islamique et récemment elle a annoncé son intention d’envoyer des munitions aux Kurdes d’Irak. Dans cette conjoncture tourmentée, il est primordial que tous les pays de la région jouent le rôle qui leur incombe, en tant que pilier de stabilité, afin d’éviter que la violence en provenance du Moyen-Orient se propage en Europe ou dans d’autres pays. Et pour cette raison, nous coopérons étroitement avec tous nos partenaires internationaux, régionaux et européens.

Question : L’EI tente de se faire passer pour le représentant de tous les musulmans du monde et récemment il a annoncé son intention de s’emparer d’un nombre de territoires et pays, dont la Bulgarie, la Roumanie et la Grèce. Premièrement, pensez-vous qu’il réussira ses manœuvres dolosives ? Deuxièmement, la Grèce identifie-t-elle le soi-disant Etat islamique avec les musulmans qui ont toujours coexisté pacifiquement dans le monde entier avec les adeptes d’autres religions et n’ont jamais constitué une menace pour la sécurité des autres pays ?

E. Vénizélos : Je suis convaincu que tôt ou tard, nous verrons les projets de l’EI s’effondrer, lequel, en même temps que ses activités terroristes, fait de la propagande, en essayant d’attirer de nouveaux adeptes. Mais je suis sûr que la situation changera sur le terrain et que les activités violentes de l’EI seront limitées. Nous condamnons catégoriquement les persécutions dont sont victimes des milliers de personnes en Irak et en Syrie – dont les Chiites, Chrétiens et Kurdes – en raison de leur religion, de leur appartenance ethnique ou de leur origine. Il ne faut en aucun cas permettre d’associer les actes des extrémistes djihadistes en Irak et en Syrie avec l’attitude générale du monde arable ou encore contester la coexistence pacifique de l’Islam avec les autres religions. Pendant des siècles, les Chrétiens, les Musulmans et les fidèles des autres religions ont coexisté de manière pacifique dans la région élargie. La Grèce et l’Iran, deux pays qui sont les fervents défenseurs du dialogue interreligieux et qui ont pris des initiatives communes en faveur du dialogue interculturel, peuvent jouer un rôle de premier plan pour résoudre les malentendus et éviter l’identification non justifiée d’une religion à des activités sans aucun rapport.
En Grèce, les différentes religions coexistent pacifiquement et en Thrace occidentale la minorité musulmane coexiste harmonieusement avec la communauté chrétienne, tout en jouissant de tous ses droits sans aucun problème. Par conséquent, nous connaissons l’importance de la coexistence pacifique des fidèles de différentes religions et tandis que nous lançons un appel en faveur de la protection des Chrétiens dans l’ensemble du Moyen-Orient, nous nous opposons à tout effort visant à diaboliser l’Islam.

Question : Certains hauts fonctionnaires politiques et gouvernementaux, au sein même de l’UE, ont déclaré que la récente attaque d’Israël contre Gaza était disproportionnée et constituait une violation des principes du droit international et des conventions de Genève. Qu’en pensez-vous ?

E. Vénizélos : La position immuable de la Grèce a toujours été que la violence ne mène nulle part et ne peut que prolonger les impasses. La Grèce a dès le départ lancé un appel fervent au cessez-le-feu et nous avons été les premiers à saluer l’accord de cessez-le-feu. Nous pensons que cette trêve doit ouvrir la voie à la reconstruction de Gaza et au soulagement de la situation humanitaire. J’aimerais préciser que la Grèce – par le biais de l’UNRWA – a d’ores et déjà envoyé une aide économique et humanitaire importante à Gaza, afin de répondre aux besoins alimentaires et construire le réseau d’approvisionnement en eau. Nous nous sommes par ailleurs proposé d’offrir des soins aux blessés, notamment aux enfants.
Lors de la récente conférence internationale des donateurs pour la reconstruction de Gaza au Caire, où nous nous sommes engagés à offrir à Gaza une aide supplémentaire d’un million d’euros, la Grèce avec ses partenaires à l’UE et la communauté internationale, a souligné l’importance de la réouverture immédiate des pourparlers de paix au Moyen-Orient et de la réalisation de progrès concrets, afin que la solution des deux Etats puisse devenir une réalité, le plus rapidement possible, et aboutir à l’instauration de conditions de paix permanente et de sécurité dans la région.

Novembre 18, 2014