Interview de N. Kotzias, ministre des Affaires étrangères, au journal HUFFINGTON POST ITALIA sur le thème (3 avril 2015) : « L'Europe doit réaliser que SYRIZA n'est pas une parenthèse».

Propos recueillis par Theodoros Andreadis Syggelakis.

Dans cette interview exclusive, le ministre grec des Affaires étrangères, Nikos Kotzias précise que le gouvernement SYRIZA ne sera pas une parenthèse et que l'Europe doit apprendre à coexister avec une politique et une vision différentes. Les relations avec le ministre italien des Affaires étrangères, Paolo Gentiloni, souligne M. Kotzias, sont très positives et il reconnaît clairement le rôle qu'a joué l'Italie lors des discussions entre Athènes et ses partenaires européens. Le chef de la diplomatie grecque met l'accent sur l'intention de la Grèce de payer ses dettes dans les délais prévus ainsi que sur la nécessité de changer la politique actuelle afin que l'économie grecque puisse se développer. S'agissant de la récente polémique, il refuse d'avoir menacé d'inonder l'Europe de réfugiés et souligne qu'il a exprimé des craintes d'après lesquelles les processus de déstabilisation en cours pourraient donner lieu au déplacement de millions d'immigrants. Pour ce qui est des relations d'Athènes avec Moscou et la Chine, M.  Kotzias se réfère clairement au droit de la Grèce de vouloir renforcer et intensifier ces relations tout comme le font Matteo Renzi lors de ses visites en Russie et Angela Merkel lors de ses visites à Pékin.

QUESTION : Dans quelques jours, le 8 avril, le Premier ministre, Alexis Tsipras effectuera une visite officielle à Moscou. Vous avez récemment déclaré que les « sanctions économiques contre Moscou constituent une voie sans issue ». S'agissant de cette visite et en général des relations avec la Russie, quel est l'objectif du gouvernement grec?

REPONSE : Lorsqu’en politique nous employons certains moyens, l'objectif est d'amener l'autre partie à la table des négociations. Nous ne pensons pas que les sanctions peuvent être utilisées pour anéantir l'interlocuteur et le déstabiliser, car cela pourrait créer une situation chaotique. Force est de rappeler que pendant de nombreuses années, l'Occident pointait du doigt la Grèce en raison de sa décision d'imposer un embargo à l'ARYM.  Le Premier ministre, A. Tsipras se déplacera en Russie en vue de renforcer notre coopération avec un pays important, dans les domaines de notre politique étrangère, de notre commerce extérieur. Actuellement nous importons huit fois les produits que nous exportons vers la Russie, et par conséquent nous devons insuffler un nouvel élan à nos relations économiques et commerciales et renforcer également nos relations historiques et culturelles. En outre, sur la base d'un accord signé par le gouvernement grec précédent, 2016 sera une année consacrée à l'amitié gréco-russe et nous œuvrons afin que cette initiative soit couronnée de succès.

QUESTION : Compte tenu de la phase actuelle des négociations entre la Grèce et la zone euro, est-ce que l'objectif du renforcement des relations avec la Russie et la Chine pourrait être d'augmenter les investissements de Moscou et de Pékin en Grèce?

REPONSE : Je me suis entretenu avec les ambassadeurs des pays de l'UE ainsi que des pays qui coopèrent étroitement avec l'UE. Je leur ai expliqué que je trouvais étrange le fait que lorsque Renzi se déplace à Moscou et la Chancelière Merkel à Pékin, et lorsque la majorité des ministres des Affaires étrangères de l'Union effectuent des visites en Russie et en Chine pour des raisons intergouvernementales, tout le monde pense que cela est normal et positif. Chaque fois que la Grèce fait ce qui devrait être considéré comme étant logique, à savoir lorsqu'elle cherche à renforcer ses relations avec les marchés émergents - c'est-à-dire avec les pays  dits au-delà de l'Occident - certains milieux réagissent comme si la Grèce voulait abandonner l'Occident ou le poignarder dans le dos. Il existe des stéréotypes erronés pour ce qui est des actions qu'entreprend la Grèce en réalité et certains milieux puissants dans l'Occident pensent que les relations avec la Chine et la Russie doivent être leur avantage exclusif et que les plus petits pays doivent se tenir à l'écart. La Grèce entretient des relations amicales avec ces pays tandis que la Russie et notre pays sont unis par un lien culturel très puissant et une tradition religieuse et culturelle commune. En outre, les Chinois pensent que les Grecs sont le peuple le plus proche d'eux et que la civilisation chinoise est la plus importante dans la région asiatique tout comme la civilisation grecque en Europe. Force est également de rappeler que la Grèce n'a jamais été un pays colonisateur et n'a jamais commis des violences contre ces pays.  S'il y a un pays qui doit entretenir des relations avec les pays BRICS (Brésil, Russie, Inde, Chine et Afrique du sud), c’est bien la Grèce. Il existe par conséquent des intérêts derrière cette image négative de la Grèce qui est créée lorsque cette dernière exerce ce qui est considéré comme un droit pour tout autre pays de l'Union européenne.

QUESTION : Quelles sont vos relations avec votre homologue italien, Paolo Gentiloni et que pensez-vous de l'attitude du gouvernement Renzi à l'égard des négociations entre la Grèce et l'Eurogroupe?

REPONSE : Mes relations avec Paolo Gentiloni sont très positives. C'est le collègue qui est assis à côté de moi lors des réunions des ministres des Affaires étrangères de l'Union européenne et le premier à m’avoir félicité et à m’avoir encouragé dès les premiers instants. Nous entretenons une relation d'amitié et d'aide mutuelle. Nous avons entrepris de concert avec l'Italie une initiative visant à assurer le caractère multi-religieux et multiculturel du Moyen-Orient et par conséquent à protéger les chrétiens avec la participation aussi des Français, des Hollandais et des Chypriotes. Il y aura également une deuxième initiative après l'été qui fait d'ores et déjà l’objet d’un accord avec l'Italie et la Chine. Les relations entre la Grèce et l'Italie sont bonnes – et j’exprime là ma propre estimation - car l'Italie, à des moments cruciaux, lors des différentes polémiques, a joué un rôle positif. Bien évidemment nous voulons renforcer notre coopération.

QUESTION : Selon l'agence Reuters la Grèce sera à court de liquidités le 9 avril.  Le ministre de l'Intérieur de la Grèce a déclaré dans une interview qu'il y aurait des problèmes de liquidités jusqu'à mi-avril, tandis que le représentant du gouvernement, M. Sakellaridis a déclaré qu'Athènes honorerait ses obligations vis-à-vis de ses créanciers. Dans quelle mesure cette situation est délicate et que pensez-vous de la négociation avec les partenaires européens?

REPONSE : Je ne pense pas que cette situation doit être difficile. Je pense que certains veulent la rendre difficile. Je pense que dans certains cas la façon dont la Grèce est envisagée dépend de certaines intentions à caractère politique. L'Europe est une grande institution historique et l'une de ses fonctions est de soutenir les règles du droit et chercher à parvenir à des compromis. A mon sens, il n'y a personne qui veuille violer les règles de droit, des règles positives pour ce qui est de la Grèce, ou qui veuille éviter un compromis constructif et positif comme celui auquel nous voulons parvenir. Il existe deux choses différentes à l'égard desquelles certains veulent créer la confusion : il s'agit de la dette et de la politique. Nous, nous disons que nous allons verser les montants dus dans les délais fixés, mais que la politique doit changer afin que l'économie de notre pays puisse être développée. Certains ne veulent pas entendre parler de changement de politique car ils soutiennent, ce qui n'est pas la vérité, que nous ne voulons pas payer nos dettes ou que nous sommes des paresseux. Nous devons expliquer à l'opinion publique des grands pays de l'UE qu'il faut changer une politique qui a échoué et que cela ne signifie pas que nous n'allons pas honorer nos engagements. Il existe toutefois ceux qui nous demandent de poursuivre une politique désastreuse. C'est comme si vous faisiez venir un médecin à votre domicile et que ce dernier vous disait de donner du poison au patient, et devant votre refus de le faire, il vous accuserait de ne pas vouloir lui verser ses honoraires. Cela  est une totale absurdité.

QUESTION : Vous connaissez très bien l'Allemagne et vous avez d'ores et déjà visité l'Allemagne deux fois. Que pensez-vous des relations entre la Grèce et l'Allemagne? Pensez-vous que le climat pourrait être normalisé?

REPONSE : Nous devons tout d'abord améliorer le climat pour ce qui est de l'opinion publique des deux pays. Les Allemands doivent comprendre que nous ne sommes ni des voleurs, ni des imposteurs, pour la simple raison que l'Allemagne n'a pas versé un seul centime pour la Grèce - elle a seulement donné des garanties - et ils ont gagné 80 milliards d'euros. Je me réfère aux 7 à 8 milliards qui étaient affectés annuellement à leur budget et qui provenaient de la réduction du taux d'intérêt de leurs obligations ainsi que des bénéfices à quantité égale qui provenaient de la réduction du taux d'emprunt des grandes entreprises qui se situe entre 8% et 5% et a actuellement baissé à 1-1,5%. Je me réfère aussi aux bénéfices distribués en Allemagne par la BCE provenant des obligations grecques qui ont été achetées à des prix très abordables sur le marché secondaire. Et il existe également le bénéfice plus général provenant des 200.000 scientifiques grecs qui travaillent à l'étranger, parmi lesquelles figurent 12.000 médecins dont les études ont été financées par l'Etat grec ainsi que beaucoup d'autres bénéfices. Nous devons donc comprendre et nos amis allemands doivent comprendre combien cette situation leur a été favorable et que les Grecs ne sont ni des dépensiers, ni des paresseux. Et les Grecs aussi doivent éviter d'établir des liens entre la critique qui est légitime à mon sens et les politiques de l'Allemagne, qui sont nuisibles à la Grèce, avec les caractéristiques du peuple allemand, qui est un peuple très productif et avec une civilisation très importante, un peuple avec lequel nous devons entretenir et développer des relations d'amitié.

QUESTION : Deux mois après la victoire du SYRIZA aux élections législatives, pensez-vous que le gouvernement de la gauche dispose  d'une liberté d'action dans le cadre européen?

REPONSE : Je dois dire que le peuple grec soutient le gouvernement car il a compris le sens dans lequel vont ses premières actions et a réalisé que ce gouvernement résiste et veut mener une véritable négociation. Le gouvernement a vaincu et aide le peuple grec à vaincre le sentiment d'humiliation. Ces derniers jours j'étais en Chine et je me suis entretenu avec mon homologue chinois et ses collaborateurs avec lesquels nous avons parlé des sentiments d'humiliation qu'a éprouvé la Chine durant la période 1839-1948 au cours dudit siècle de l'humiliation et ce qu'a vécu la Grèce ces cinq dernières années. Je pense que tous les Européens ont compris que SYRIZA n'est pas une parenthèse et par conséquent l'Europe doit apprendre à coexister avec une politique et une vision bien différentes et je pense que dans quelques mois cela sera compris des autres pays aussi.

QUESTION : Dans quelle mesure êtes-vous préoccupés par la situation en Libye et la montée de l'ISIS, vu que la Grèce, tout comme l'Italie, est l'un de pays les plus exposés à ce danger?

REPONSE : Mon pays se trouve dans le centre d'un triangle d'instabilité et par cela j'entends les frontières entre la Russie et l'Ukraine, la Libye et le Moyen-Orient. La Grèce est un pays stable et envoie des vagues de stabilité, quoique faibles, dans toutes les régions de ce triangle, tandis que des pressions sont exercées par les côtés du triangle afin que la déstabilisation s'étende à tout le triangle. Par conséquent, nos amis doivent faire preuve d'une plus grande prudence car, comme il a été bien compris au-delà de l'Atlantique - il est dans l'intérêt de la communauté internationale que la Grèce exerce une influence stabilisatrice sur ce triangle au lieu d'être déstabilisée elle-même. Force est de souligner que lorsque j'ai participé à la première réunion des ministres des Affaires étrangères le 29 janvier, j'ai constaté que leur seule préoccupation était l'Ukraine. C'était la treizième des quinze réunions tenues sur cette question. Lors de ces réunions personne ne se souciait des problèmes de déstabilisation dans le Sud. Je pense avoir contribué personnellement à cette question, en dépit du fait que les médias italiens - qui ne veulent pas lire avec attention mes déclarations - m'ont fortement critiqué, malgré le fait que je sois très attentif et parle rarement. Nous avons souligné le danger pour la stabilité de l'Europe qui provient du Sud, de la mise en avant du problème des djihadistes et j'ai signalé lors de ma rencontre à Paris que la différence entre le nord et le sud consiste dans le fait que le problème de la déstabilisation du nord en raison de la fracture en Ukraine, demeure un problème relevant de la politique étrangère, tandis que le problème de la déstabilisation du triangle que j'ai tout à l'heure décrit, ne constitue pas seulement un problème de politique étrangère mais aussi un problème intérieur. Et cela est prouvé par les attaques terroristes qui ont visé Bruxelles, Paris et Copenhague.

QUESTION : Quoi qu’il en soit, vous avez démenti la déclaration selon laquelle votre intention était d’ouvrir les frontières et d’envoyer dans le reste de l’Europe des terroristes potentiels, comme l’avait fait entendre certains organes de la presse européenne.

REPONSE : Ce sont des déclarations vraiment ridicules et mensongères. Ce que j’ai dit était différent. J’ai fait une analyse en soulignant que si nous continuons de déstabiliser une région qui s’étend des frontières russo-ukrainiennes, des Balkans occidentaux, du Moyen-Orient, de l’Afrique du Nord, et à l’avenir, des pays comme la Grèce, alors les résultats seront très négatifs. Car, si toute cette région est déstabilisée, il faudra faire face à un déplacement de millions d’immigrants. Cela est différent que de dire que je suis disposé à les envoyer. Dans mon analyse, je prouvais en avançant des arguments les raisons pour lesquelles il faut que nous stabilisions toute la région, pour éviter des conséquences néfastes pour l’Union européenne. J’ai dit que nous devions œuvrer en faveur de la stabilisation, car, autrement, nous aurons des millions d’immigrants qui ne pourront pas être absorbés par l’Europe. Et j’émets de nombreuses réserves et inquiétudes concernant la façon dont les djihadistes pénètreront ces flux d’immigrants. En raison de la guerre civile qui a éclaté en Syrie, onze millions de Syriens ont d’ores et déjà émigré, personne ne peut le contester. Nul ne peut également contester le fait qu’il y a une vague d’immigrés qui a quitté la Libye pour l’Italie. Nul ne peut également contester le fait que les attentats terroristes à Bruxelles, Paris, Copenhague ont été perpétrés par des djihadistes qui étaient revenus de ces fronts. Il est également ridicule de dire que si quelqu’un identifie le problème, il est aussi à la source du problème ».


Avril 3, 2015