JOURNALISTE : Si j’étais à la place de M. Erdogan et que je me sentais tout puissant au niveau politique et économique, je céderais à la tentation de tester les réflexes de mes voisins, qui plus est si ces derniers, comme la Grèce, étaient confrontés à des problèmes de survie.
S. LAMBRINIDIS : Si j’étais à la place de M. Erdogan et que je voyais le désordre régner dans mon voisinage, que certaines questions n’étaient pas résolues à l’intérieur de mon pays et qu’il y avait de grands défis à relever à mes frontières et que de surcroît le danger de la crise économique internationale planait sur mon pays, j’essaierais de contribuer par tous mes moyens à l’apaisement de la tension. Toutefois, étant le ministre des Affaires étrangères de la Grèce, je ne peux déterminer l’attitude du Premier ministre turc ; je dois, en faisant preuve de retenue et de détermination, être toujours prêt à parer à toute éventualité. Dans le même temps, je m’emploie à promouvoir de manière dynamique le rôle important de la Grèce en faveur de la stabilisation et de l’apaisement des tensions dans notre voisinage.
JOURNALISTE : La Turquie a annoncé son intention d’effectuer des recherches au sud de l’île de Castellorizo…
S. LAMBRINIDIS : Il va sans dire que si la Turquie essaye de hausser le ton dans notre région aussi, comme elle l’a fait à travers son communiqué annonçant le déroulement de recherches au sud de l’île de Castellorizo, nous procéderons à toute action nécessaire pour défendre l’intégralité de nos droits souverains, et ce, toujours à travers une coopération étroite avec tous les partis grecs, comme cela exigent toutes les questions relevant de la politique étrangère.
JOURNALISTE: Est-ce que toute cette hyperactivite et ces menaces de la Turquie de recourir a la violence, ne sont qu’un bluff ?
S. LAMBRINIDIS : La menace de recourir a la violence est a la fois illegale et inacceptable. Quand toute la region est en effervescence et il y a tous ces facteurs imprevisibles, les menaces de ce genre – et je me refere aux menaces proferees contre Chypre, aux evolutions relatives a la question palestinienne, a la tension entre la Turquie et Israel, a la crise en Syrie et en Libye et aux defis lies au « printemps arabe » – qu’il s’agisse d’un bluff ou non, creent un climat de tension et entravent la bonne gestion de la situation.
En ce qui nous concerne, il faut proceder a une analyse attentive de la situation et avoir une coordination continue avec nos partenaires et nos allies, lesquels au lieu de souhaiter la montee des tensions, preferent la concertation et la consolidation de la stabilite. Les declarations positives de l’UE, des Etats-Unis et de la Russie ne sont pas le fruit du hasard. La Mediterranee orientale n’a pas besoin de gendarme, qui plus est, d’un gendarme qui, au lieu d’appliquer la loi internationale, est le premier a ne pas la respecter, comme l’ont montre les menaces concernant la signature d’un « accord » sur la delimitation du plateau continental avec les territoires occupes.
JOURNALISTE : Le gouvernement insiste pour dire que le « concept militaire unique » entre la Grèce et Chypre demeure valable. Si Chypre est attaquée, quelle sera notre réaction ?
S. LAMBRINIDIS : Le soutien de la Grece a Chypre, dans l’eventualite d’une attaque, est bien evident et acquis. Par consequent, force est de souligner que la solidarite entre les partenaires, dans l’eventualite d’une attaque contre l’un de ceux-ci, est egalement visee dans le Traite de Lisbonne. Toutefois, j’aimerais souligner que cette attitude qui consiste a alimenter le debat d’une tension artificielle, chaque fois que la Turquie lance des menaces verbales, est tout a fait erronee. La Turquie cherche a conferer au debat un caractere militaire parce qu’elle n’a pas d’arguments. En ce qui nous concerne, nous avons des arguments que nous mettons en avant et que nous sauvegardons.
JOURNALISTE : Le vice-Premier ministre du gouvernement et ancien ministre des Affaires etrangeres, M. Pangalos a affirme que l’ouverture d’un consulat turc a Komotini etait une erreur.
S. LAMBRINIDIS : Le consulat à Komotini a été créé suite à l’accord conclu entre les deux pays. Dans ce cadre, il doit respecter les conventions internationales, la législation grecque et ne pas heurter les sensibilités de la société locale. Ce consulat doit servir de pont de coopération et non pas être synonyme d’ingérence dans les affaires intérieures. Il va sans dire que la Grèce ne tolère aucune ingérence d’un pays tiers dans ses affaires intérieures. Et je vous assure que cela a été signalé de manière tout à fait claire et explicite à la Turquie.
JOURNALISTE : Vous dîtes tout le temps que nous ne renonçons pas à notre droit de proclamer une zone économique exclusive [grecque] en Egée et en Méditerranée orientale. La question est de savoir quand nous exercerons notre droit ? Car si nous ne l’exerçons pas il pourrait devenir obsolète…
S. LAMBRINIDIS : Non, il n'en est pas ainsi. Le droit de la Grèce à une zone économique exclusive est un droit souverain auquel on ne peut renoncer et qui ne devient pas obsolète. Cette déclaration expresse est d’ailleurs comprise dans la loi par laquelle notre pays a ratifié la convention sur le droit de la mer. C’est une question de droit et de coopération avec nos voisins, lorsque cela est nécessaire. Et notre souhait est de procéder avec toutes les parties à la délimitation de toutes les zones maritimes. Je rappelle que c’est ce gouvernement qui a mis en place, pour la première fois, le cadre juridique qui nous a permis de créer l'entité compétente afin que nous puissions effectuer des recherches et exploiter les richesses naturelles de notre plateau continental. D’ores et déjà les premiers appels d’offre ont été lancé et concernent des recherches dans la mer Ionienne et au sud de la Crète, où les signes sont très prometteurs.
JOURNALISTE : La Turquie insiste pour dire que l’île de Castellorizo est dénuée de plateau continental. Comment cette question peut-elle être résolue à votre avis ?
S. LAMBRINIDIS : Il est faux de considérer l'île de Castellorizo comme un cas à part car il n’y a aucune différence entre cette île et une autre région, quelle qu’elle soit, du continent grec. Castellorizo a les mêmes droits en termes de zones maritimes, tel que le prévoit le droit de la mer pour toutes les îles. Nous cherchons à délimiter notre plateau continental avec la Turquie, d'Evros à Castellorizo. Si nous ne parvenons pas à trouver un terrain d’entente, dans le cadre des contacts exploratoires, pour résoudre la question au moyen de négociations, alors la question de la délimitation du plateau continental avec la Turquie devra être renvoyée devant la Cour de la Haye.
JOURNALISTE : Le 23 septembre, il est probable que les Palestiniens demandent à être reconnus en tant qu’Etat à l’ONU. Il y a un an j’aurais affirmé avec certitude que la Grèce aurait voté pour. Aujourd'hui et en raison de ses relations étroites avec Israël, j’en doute fort. Qu'en pensez-vous ?
S. LAMBRINIDIS : Le renforcement des relations avec Israel n’a pas modifie les positions immuables de la Grece s’agissant de la question du Moyen-Orient. Notre position immuable est la creation d’un Etat palestinien independant aux frontieres sures et reconnues, selon le droit qui lui incombe, vivant aux cotes d’Israel dans des conditions de paix et de securite, ce qui est aussi le droit d’Israel. Cette position est fondee sur les principes fondamentaux de l’ordre juridique international et des resolutions des Nations Unies. Le recours des Palestiniens a l’ONU constitue certes une etape importante, mais non une etape finale. Notre politique comprend deux points : premierement le processus engage devant l’ONU permettra la reouverture du processus de paix et la perspective d’une issue positive. Deuxiemement, il permettra a l’UE de parler d’une seule voix et de jouer un role de catalyseur pour une solution durable, qui soit aussi bien dans l'interet des Palestiniens que des Israeliens. Des negociations sensibles sont en cours et nous y participons activement. Nous n’avons pas encore epuise toutes les voies diplomatiques.
JOURNALISTE : A quoi est due la réorientation de notre politique étrangère à cet égard?
S. LAMBRINIDIS : Nous avons clarifié que le renforcement de nos relations avec Israël était dans l’intérêt mutuel des deux parties, qu’il ne se retournait pas contre un pays tiers quel qu’il soit et qu’il n’était pas déterminé par un tiers. Les faits le prouvent. Nous avons renforcé notre coopération avec la Turquie et nous sommes en contact permanent avec l'Autorité palestinienne et le monde arabe avec qui nous entretenons des liens traditionnels d’amitié. Dans le même temps, la Grèce a obtenu le statut d'observateur à la ligue arabe, elle a joué un rôle de premier plan dans la crise en Libye et a renforcé ses relations avec les pays du Golfe.
Septembre 19, 2011