Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias accordée au journal « Efimerida ton sintakton » et au journaliste Ν. Zirgano (Athènes, 16.04.2016)

JOURNALISTE : L’ambiance commence à changer en Europe vis-à-vis de la Grèce et de la question des réfugiés ?

N. KOTZIAS : L’année dernière, à la même époque, j’essayais de persuader mes collègues européens qu’avec leur politique, ils ne voyaient pas les vagues de réfugiés venir. Par exemple, ils ont arrêté de financer les camps de réfugiés dans la région située autour de la Syrie. Aujourd’hui, enfin, l’UE a élaboré une politique de soutien de la Jordanie et du Liban. Je demande à ce que cette politique soit revalorisée en relation stratégique. Je me rends bien compte désormais que nous connaissons mieux que quiconque la région et ses pays. Et ils se rappellent aussi que nous ne sommes pas la cause de la guerre. Je pense, en définitive, que la vie impose de faire des corrections. Et plus nous avons travaillé en amont, plus ces corrections s’imposent de manière rapide et réussie.

JOURNALISTE : Outre un problème majeur, la question des réfugiés n’est-elle pas l’occasion d’une coopération plus étroite entre Athènes, Berlin, Paris et Bruxelles ? 

N. KOTZIAS : La contradiction de la vie elle-même nous conduit à découvrir ses contrastes : nous regardons les dangers sans peur, mais aussi les occasions qui s’offrent à nous. Tant que les problèmes économiques de la crise occupaient le devant de la scène, les relations avec les pays ayant une puissance géoéconomique au sein de l’UE étaient particulièrement difficiles. Certains veulent faire de notre pays une « colonie de la dette ». Dans la question des réfugiés, les rapports de force sont différents, car dans ce problème ce sont la géopolitique et les flux humains qui prévalent.

JOURNALISTE : Les dernières évolutions à Idomeni entravent-elles vos relations avec l’ARYM ?

N. KOTZIAS : L’ARYM a utilisé des moyens démesurés pour faire face aux réfugiés. Elle a enfreint à plusieurs reprises la loi internationale. Nous lui avons recommandé de voir ce qu’elle faisait et quelles seraient les conséquences dans ses relations futures avec les instances européennes. Les pays membres de l’UE qui, en dépit de leur présence en ARYM, ne l’ont pas dissuadée à adopter ce comportement, ont également une part de responsabilité.

Pour notre part, nous faisons face à ce genre de problème en faisant preuve de retenue et responsabilité. Ceux qui pensent que nous cesserons de prendre des initiatives et d’exercer une politique étrangère active manquent de bon sens. Quiconque ne supporte pas les difficultés de la politique étrangère et ne peut garder son sang froid devrait se regarder bien en face.

JOURNALISTE : Quelle est l’appréciation du ministère des Affaires étrangères sur la mise en œuvre de l’accord UE – Turquie ?

N. KOTZIAS : Il faut du temps pour pouvoir en juger. Quoi qu’il en soit, cet accord doit être promu sur la base du droit international et des droits de l’homme. Certes, pour que ces droits puissent exister, l’existence d’une société structurée du point de vue démocratique, et non désorganisée, est nécessaire. L’histoire a montré que les droits n’existent pas lorsque la souveraineté de l’Etat national vers l’extérieur et la souveraineté de la société à l’intérieur de l’Etat ne sont pas garantis. N’oublions pas que les réfugiés sont des réfugiés parce que justement ces deux souverainetés se sont perdues dans leur patrie. Par conséquent, droits et souveraineté ne sont pas en opposition.

JOURNALISTE : Quelles sont les conclusions jusqu’à présent de l’action de l’OTAN ? La planification est-elle mise en œuvre ? Y a-t-il des résultats ?

N. KOTZIAS : Premièrement l’OTAN ne s’acquitte pas jusqu’à présent des tâches qui lui ont été confiées. Tandis que dans un deuxième temps, il a été prouvé que nous avons fait face à la question sans peur. Ni notre souveraineté nationale n’a été abolie, ni le contrôle de l’Egée a été perdu. Ceux qui ont manifesté ces syndromes phobiques étaient les militaires turcs, qui, de plusieurs façons, empêchaient l’application de cet accord. Sans doute que les militaires du pays voisin ont-ils considéré cet accord comme un choix négatif des politiques et c’est pourquoi ils ont manifesté une certaine « nervosité ».

JOURNALISTE : L’opposition vous critique pour votre politique envers la Turquie.

N. KOTZIAS : L’opposition est incapable de penser et de faire face aux provocations turques avec sang-froid. Et pire encore. Afin de faire de la politique étrangère patriotique, elle justifie toute provocation de la Turquie. C’est la suite logique du soutien qu’elle fournissait aux chantages du FMI à l’encontre de la Grèce et tous ceux qui ont fermé leurs frontières en Europe. Ce n’est pas par hasard que certains de l’opposition portaient aux nues le président de l’ARYM pour ses délires anti-grecs. Sans doute apprécient-ils le fait qu’il ait amnistié des politiciens corrompus et autres criminels.

JOURNALISTE : Le Premier ministre avait dit concernant les révélations de WikiLeaks au sujet du FMI qu’elles soulèvent un problème géopolitique. Qu’en pensez-vous ?

N. KOTZIAS : La position plus générale de la gauche a été prouvée comme étant juste. Une position à laquelle croyait d’ailleurs la démocratie athénienne, à savoir qu’il n’existe pas de technocrates apolitiques. Derrière des « chiffres technocrates » et des propositions se cachent des intérêts. La révélation des discussions entre des cadres du FMI a montré que certains veulent détruire la Grèce, faire sortir le Royaume-Uni de l’Union européenne. Créer une ambiance conflictuelle entre des capitales européennes. Il a été prouvé également qu’ici en Grèce, il y a des forces qui non seulement considèrent le FMI comme étant le début de tout, mais qui ont également choisi de voir les extrémistes au sein du FMI comme les nouveaux évangélistes.

JOURNALISTE : La fuite concernant le FMI soulève la question du rôle des centres de décision supranationaux, non élus, qui influencent, voire déterminent, nos vies.

N. KOTZIAS : Dans l’Athènes de Périclès, les spécialistes ont contribué à l’élaboration de propositions. Ce n’était toutefois pas eux qui les choisissaient. Ils appliquaient les décisions démocratiques. Depuis, un des principaux problèmes de la démocratie est de savoir s’il existe des domaines en dehors de la démocratie. Aujourd’hui, ces domaines prolifèrent et concernent avant tout le noyau dur de la vie et du pouvoir. Et nous devons lutter contre cela.

JOURNALISTE : Pouvez-vous nous dire ce que la diplomatie grecque planifie, met en œuvre et attend de 2016 ?

N. KOTZIAS : Nous promouvons un ensemble de solutions concernant les questions en suspens avec l’Albanie. Nous avons établi une relation spéciale avec la Bulgarie et nous promouvons les mesures de confiance avec l’ARYM. Nous avons formulé un nouveau dogme quant à la question chypriote. Nous avons développé nos relations trilatérales avec la Bulgarie – Roumanie, Chypre et la Jordanie, l’Egypte, Israël et le Liban à plusieurs niveaux. Nous voulons également développer nos relations avec la Palestine. Après l’été, nous signerons une série d’accords avec l’Italie. Avec cette dernière, tout comme avec la Chine, l’Allemagne, la France, la Russie, nous sommes en passe de signer un accord sur la création d’un programme d’action dans tous les domaines possibles. Nous avons créé de nouveaux comités interministériels mixtes sur la coopération économique avec des pays tiers et avons activé des accords plus anciens qui étaient inactifs depuis une vingtaine d’années pour certains. Nous avons des comités interministériels mixtes avec 32 Etats au total.

Le 14 avril, nous avons organisé une première réunion tripartite avec l’Albanie et l’Italie sur la question des réfugiés. Les 21 – 22 avril, nous organisons à Thessalonique une rencontre quadripartite des ministres des Affaires étrangères et de l’Intérieur avec la Bulgarie, l’ARYM et l’Albanie sur la coopération transfrontalière. La première semaine de septembre, une grande rencontre de 5 pays européens (Slovaquie, qui assume actuellement la présidence de l’UE, la Bulgarie, l’Italie, la Grèce et Chypre) et de 5 pays arabes de la Méditerranée orientale est organisée, suite à notre initiative.  L’objectif est de créer une structure de stabilité et de sécurité dans la région. Nous promouvons une série d’initiatives législatives. Nous planifions également d’intensifier nos propositions au niveau européen et également pour les pays du Golfe. Je vous cite quelques exemples de nos initiatives qui, si elles devaient être énumérées, auraient nécessité une conférence de presse organisée tout spécialement à cet effet.

JOURNALISTE : Est-ce que la résolution de la question chypriote serait une attente réaliste ?

N. KOTZIAS : Nous travaillons de façon constante pour le règlement de la question chypriote. Nous aidons et soutenons la République de Chypre dans cet effort. Un effort réaliste à la condition de mettre fin au système des garanties et de retirer l’armée d’occupation. L’occupation est la substance même du problème chypriote et il n’y a pas de solution sans éliminer la cause qui a généré le problème.

S’agissant des garanties, je réitère que notre gouvernement tout comme la majorité du peuple chypriote, les considère comme un critère déterminant d’évaluation de tout accord, quel qu’il soit. Nous ne participerons à aucun accord si celui-ci ne prévoit pas leur élimination irrévocable. Ceux qui pensent pouvoir se mettre d’accord sur tous les autres points d’abord et ensuite faire du chantage pour que soit maintenu le régime des garanties, se trompent.

JOURNALISTE : L’opposition a demandé des élections. Est-ce que la coalition gouvernementale tiendra le coup ? Est-ce que des élections maintenant sont dans l’intérêt du pays ?

N. KOTZIAS : Bien entendu que nous tiendrons le coup. Nous devons tenir le coup. Ceci est notre devoir patriotique. Quant à l’opposition, un jour son chef propose de prolonger d’un an le mandat des gouvernements, et le lendemain il demande des élections. La raison ? La direction de l’opposition n’a pas de programme. Elle est prisonnière d’un passé dépravé, du système de décadence qu’elle sert et auquel elle appartient.

Avril 18, 2016