Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal « FILELEFTHEROS tis Kyriakis » - Propos recueillis par K. Venizelos

JOURNALISTE : Le gouvernement grec a fait de la question des garanties un des thèmes centraux de sa politique extérieure. Est-ce que cette politique porte ses fruits ? Gagne-t-elle du terrain du point de vue international ?

N. KOTZIAS : Tout d’abord, mettons-nous d’accord sur le fait qu’il s’agit d’une politique qui place le dossier chypriote sur ses bases réelles. La question chypriote n’est pas avant tout un problème de répartition des ressources naturelles ou de différends entre les communautés. Il s’agit d’un problème d’occupation et de recours à la violence au niveau des relations entre les Etats. Nous disons la vérité, lorsque nous déclarons publiquement à la communauté internationale que l’armée d’occupation doit quitter Chypre et qu’il faut en finir avec le régime des garanties, obsolète et enfreint à plusieurs reprises. Nous avons montré le cœur de la résolution de la question chypriote, en ce qui nous concerne, de manière correcte du point de vue institutionnel et sur la base du droit international.
L’image que j’ai est que de plus en plus de gens comprennent que la question chypriote ne peut être réglée sans l’abolition du régime susmentionné. La Chine et la Russie le comprennent positivement. Il en va de même pour la France. La Grande-Bretagne ne souhaite pas insister sur les droits de garanties, mais sur ceux des bases, question relevant exclusivement de la compétence de l’Etat chypriote. Je pense que la discussion a évolué et la question est maintenant de savoir si le régime des garanties est oui ou non nécessaire et ce qui peut suivre.

JOURNALISTE : Vous avez récemment rencontré des hauts fonctionnaires turcs à New York. Comment ont-ils réagi à votre position concernant l’abolition des garanties ?

N. KOTZIAS : J’ai discuté de cette question avec eux et aussi lors de ma visite en Turquie il y a quelques mois. Ils ont leurs points de vue, certes, mais je pense qu’ils savent désormais qu’une solution réelle à la question chypriote ne peut être atteinte si le régime des garanties est maintenu et que le peuple chypriote, notamment les Chypriotes grecs, n’accepteront pas le maintien de ce régime. Essayer de maintenir les garanties est un prétexte pour ne pas résoudre la question chypriote. Un Etat membre de l’Union européenne ne peut pas être soumis à des garanties de pays tiers. D’ailleurs les garanties pour un Etat en cours de création sont une chose et les garanties pour un Etat existant en sont une autre. En d’autres termes, les garanties sont octroyées à un pays pour le protéger vis-à-vis de tiers et non comme prétexte d’occupation par des pays tiers. Vous savez sans doute que le Traité des garanties a été violé à plusieurs reprises. Conformément à celui-ci, l’exercice des droits se fait à trois conditions : a) consultations avec toutes les parties, b) réparation de la situation, c) retrait immédiat.
Dois-je vous expliquer que la Turquie a enfreint l’ensemble des conditions d’exercice de ces droits ? Je ne crois pas. Sans doute que la Turquie admettra à un moment donné la vérité, à savoir qu’il est dans son propre intérêt de renoncer à ces droits. Mais cela ne se fait pas du jour au lendemain et cela dépend de la Turquie elle-même.

JOURNALISTE : Vous vous occupez du dossier chypriote depuis des années. Pensez-vous que la conjoncture favorise l’atteinte d’un accord en cette période ?

N. KOTZIAS : Jamais les conditions de règlement de la question chypriote n’ont été vraiment réunies. Il y a toujours eu des côtés positifs qui ont favorisé une solution, en « symbiose » avec les côtés négatifs. Du côté positif, l’action de la République de Chypre. J’estime beaucoup l’œuvre de mon confrère, le ministre des Affaires étrangères de la République de Chypre, Y. Kassoulidis. Ou encore le fait qu’Athènes ne se mêle pas des affaires intérieures de Chypre mais aide de manière déterminante, pour ce qui est des garanties. Ou encore la personne qui dirige la communauté chypriote turque, car elle est dotée d’une conscience chypriote, encore faut-il qu’elle pense et agisse de manière autonome. Les points faibles : la crise économique que traverse Chypre ou encore la Grèce ou encore cette défiance pour le moins « normale » vis-à-vis des personnes impliquées et de la question de savoir où vont-elles. Ces points faibles peuvent être surmontés avec de la patience, de la modération, un dialogue démocratique et un échange d’informations sur les vraies données et évolutions de ce problème. Enfin, il existe une difficulté de longue date liée à la crise de la guerre, l’instabilité et l’insécurité dans la région élargie.

JOURNALISTE : Est-ce qu’un accord peut dévier de l’acquis communautaire, comme le demande la partie turque ?

N. KOTZIAS : Je me demande si elle le demande vis-à-vis de Chypre seulement ou pour créer un précédent s’agissant de ses négociations avec l’Union européenne. Des déviations existent dans une série d’accords de l’UE avec des pays tiers, en cours d’adhésion ou des pays qui sont déjà membres. Mais dans la majorité écrasante des cas, il y a des déviations temporaires, transitoires, tandis qu’aucune de celles-ci n’est mentionnée dans les principes fondamentaux de l’Union européenne. Ce que demande la Turquie n’a rien à voir avec ce qui précède. Elle demande des déviations permanentes et qui plus est pour des questions fondamentales ayant trait à l’existence-même et à l’identité de l’Union européenne. Autrement dit, elle demande que l’Union européenne change sa physionomie, qu’elle renonce aux valeurs et principes sur lesquels elle se fonde, comme la libre circulation et installation des personnes. Et cela personne ne peut l’accepter, pas même nous, ni même la Commission qui, de par les traités, se doit de garantir l’acquis communautaire.

JOURNALISTE : Vous avez souvent parlé du respect des droits des minorités – et c’est la première fois que cela arrive s’agissant du dossier chypriote. Qu’entendez-vous par là ?

N. KOTZIAS : Le système de prise de décision prévu par les différents modèles de résolution de la question chypriote aboutit, en règle générale, à ce que les décisions soient prises par certaines institutions avec la participation d’étrangers. Ma proposition était que nous pourrions réfléchir et penser à utiliser, dans ce système, les représentants des trois groupes de populations, au-delà des communautés, à savoir les Maronites, les Latins et les Arméniens, plutôt que d’utiliser les étrangers. Je pense qu’une proposition de ce genre serait très convaincante, malgré les objections de l’autre partie. Elle montrerait qu’au-delà des communautés, nous voulons garantir les droits de tous les groupes religieux et ethniques à Chypre. Cela prouve également que lorsque nous défendons les droits humains, politiques et sociaux des citoyens à Chypre, nous le faisons pour tous, sans exceptions, et nous insistons là-dessus.

JOURNALISTE : Confirmez-vous que vos rencontres avec M. Eide sont toujours difficiles et se déroulent sans un climat tendu ?

N. KOTZIAS : Bien au contraire. Je pense que ces rencontres sont tout à fait intéressantes. Comme vous le savez sans doute, j’ai étudié tous les textes de M. Eide, notamment son livre sur la sécurité. Je l’invite à envisager la question chypriote sur la base même de ses textes. Par ailleurs, je l’invite à ne pas oublier un instant qu’il est représentant de l’ONU, donc du droit international et des résolutions du Conseil de sécurité quant à la question chypriote, qui excluent, de manière contraignante, le recours à la violence dans les relations internationales et l’occupation du territoire d’un Etat membre de l’ONU. Je pense qu’il écoute attentivement toutes ces positions ainsi que de nombreuses autres positions que je formule lors des rencontres. De la même façon, j’écoute attentivement ses préoccupations. Les discussions sont faites de moments difficiles et de moments plus faciles. La vérité est que je ne suis pas un interlocuteur facile. Mais c’est mon devoir. Je pense que M. Eide apprécie le fait que je vais toujours bien préparé à nos réunions, comme je me dois de le faire, que je suis une personne franche et que je souhaite la résolution de la question chypriote. Que cette question soit bien sûr réglée de façon équitable et correcte.

JOURNALISTE : La Grèce et Chypre ont un rôle important à jouer dans la région élargie. Au même titre que l’Egypte et Israël. Comment leur rôle est-il valorisé du point de vue géopolitique et comment cette plus-value stratégique est-elle valorisée ?

N. KOTZIAS : La Grèce constitue, tout comme la République de Chypre, un pôle de stabilité et de sécurité au sein d’un triangle instable, dont les angles sont : l’Ukraine, la Libye et la Syrie / Irak. Au sein de ce triangle, la Grèce et Chypre émettent des vagues de stabilité. À ce, contribue également la politique de ces deux pays vis-à-vis d’Israël et de la Palestine, la coopération conjointe avec le premier ainsi que l’Egypte. Il y a des pensées actuellement de créer un modèle similaire avec la Jordanie. De cette façon nous essayons de créer des « lignes intérieures » de stabilité au sein de ce triangle d’instabilité. Je pense que les forces souhaitant la stabilité et la sécurité dans la région apprécient profondément ces choix. A un moment où la Grèce est faible du point de vue économie et financier, certains s’efforcent – au nom de cette faiblesse, de nous faire reculer par rapport aux positions de puissance géopolitique relative que nous avons. Nous avons fait le choix inverse : Nous essayons d’introduire notre position relativement plus forte sur les questions géopolitiques lors des négociations que nous avons sur la dette. Et cet objectif a été atteint dans une certaine mesure. Enfin, nous ne permettrons pas à certains d’exploiter les courants de réfugiés et de migrants afin d’ajouter une force géopolitique à eux-mêmes et faire payer à des pays tiers leurs propres défaillances en Syrie.

Octobre 25, 2015