Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias au journal “Kathimerini tis Kyprou” – Propos recueillis par la journaliste Melanie Antoniou

JOURNALISTE : Vous avez parlé d’optimisme modéré à Chypre. Est-ce que cela inclut également la perspective d’un accord d’ici à mars 2016 ?

N. KOTZIAS : Nous nous allions sur le gouvernement chypriote quant au fait que les calendriers ne sont pas nécessaires. Les solutions sont nécessaires. Les calendriers visant à faire pression pour parvenir à des solutions qui ne sont pas encore mûres ou qui ne sont pas convenues à la manière dont elles devraient l’être, sapent l’avenir de l’application de ces solutions.

JOURNALISTE : Après les discussions que vous avez eues à Nicosie, pensez-vous que les solutions sont mûres de sorte à rendre possible l’atteinte d’un règlement d’ici mars ?

N. KOTZIAS : Pas du tout. Fixer des dates revient à avoir une approche bureaucratique. Cela n’a pas de rapport avec la politique. Nous – et moi personnellement – voulons que la question chypriote soit résolue. Et pour être clairs, je dirais : « nous avons subi en 1974 une défaite désastreuse, une défaite due en partie à des erreurs grossières de notre part. Nous essayons de panser les plaies via la diplomatie. La diplomatie peut engendrer une nouvelle situation permettant de résoudre les questions de nature militaire.

Donc, nous devrons être réalistes et nous rendre compte que cette solution n’est pas une solution dans laquelle nous pourrons imposer tout ce que nous voulons, en ne mettant en avant que ce qui nous plait. C’est une solution de compromis. A mon avis, la solution de compromis a une double caractéristique : Premièrement les Chypriotes turcs doivent sentir que c’est leur île, que leurs enfants y ont un avenir et que leurs rêves peuvent être liés à cet espace. Deuxièmement, les Chypriotes grecs doivent pouvoir rêver qu’un jour ils se réveilleront, ouvriront la fenêtre et n’y verront aucun drapeau turc, que ce soit en tissu ou dessiné avec des pierres. Autrement dit, ils doivent se sentir en sécurité. Donc, nous avons ici un échange entre les droits et le sentiment de sécurité. Non pas que les Chypriotes grecs n’aient pas besoin de droits ou que les Chypriotes turcs ne doivent pas se sentir en sécurité, bien au contraire, mais je soulève toute la question dans sa forme la plus simple.

JOURNALISTE : Comment cela se transforme-t-il en acte ?

N. KOTZIAS : Je pense que nous avons une occasion unique de régler la question chypriote, qui a à faire avec la génération de politiciens. L’impression que j’ai eue lorsque j’ai connu Akinci il y a 10 ans à Oxford est qu’il s’agit d’une personne dont l’identité chypriote est une composante essentielle. En 2005-2006 il était à Oxford en qualité de co-fondateur du programme South East Europe. Amartya Sen a très justement fait remarquer dans un de ses livres que les hommes ont plusieurs identités gravitant autour d’une seule identité mais qu’ils ont différentes identités qui s’expriment de manières différentes. Akinci se sent Chypriote turc, il est lié à la culture turque mais il a aussi une identité en tant que Chypriote. Le fait qu’il puisse lire le grec, se faire comprendre en grec est parlant, alors que la prochaine génération de Chypriotes turcs n’aura probablement pas ce même sentiment d’identité chypriote ou encore ne connaitra pas la langue et la culture grecques. Donc, aujourd’hui est un bon moment d’une période qui prend fin. Et soit nous ouvrirons une nouvelle porte pour transformer cette période, soit l’avenir à mon sens ne nous offrira pas une autre chance. Deuxièmement, c’est la volonté du peuple et de la direction politique chypriotes. Et troisièmement, nous avons une direction politique en Grèce, qui veut contribuer au règlement de la question sans se mêler des choses qui ne la regardent pas.

JOURNALISTE : Est-ce que l’acquis européen ajoute un caractère unique en tant que paramètre de solution ?

N. KOTZIAS : Ce paramètre existera toujours.

JOURNALISTE : Lors de vos discussions à Chypre, avez-vous procédé à l’élaboration de la proposition visant à l’abolition du régime existant des garanties ?

N. KOTZIAS : Nous devons abolir le système des garanties en général et non pas seulement le système existant. Il ne peut y avoir de système de garanties d’un pays tiers au détriment de la République de Chypre. Je pense que c’est un système obsolète, enfreint par la Turquie qui ne tient pas compte du changement de position de Chypre sur l’échiquier international. Chypre n’est pas un Etat en cours de création qui est jugé par la Turquie, mais un Etat qui existe et qui juge la Turquie car cette dernière a demandé à devenir membre de la famille européenne et l’un des juges est Chypre. Donc, un pays jugeant la Turquie ne peut être soumis à un régime de garanties. Dans le même temps, cependant, il est évident que nous vivons à une époque marquée par une instabilité accrue, avec de nombreux dangers et les populations devront se sentir en sécurité et par population j’entends les deux communautés et les trois petits groupes minoritaires. Par conséquent, ce dont Chypre a besoin est un système de sécurité de la population et de l’Etat au sein du système international. Un des éléments est qu’elle est un membre indépendant et souverain de l’ONU et de l’UE. Mais il y a aussi d’autres éléments que nous façonnons.

JOURNALISTE : Est-ce que les cinq membres permanents du Conseil de sécurité pourraient contribuer à l’instauration de la sécurité à Chypre pour une période transitoire ?

N. KOTZIAS : Je dirais que les Etats membres du Conseil de sécurité ont un rôle constructif à jouer dans la garantie d’une Chypre indépendante et de sa sécurité. Par ailleurs, vous devez distinguer la sécurité pendant la période transitoire de la période après la transition. Il y a une différence méthodologique entre la transition en l’espèce et l’existence du phénomène après. Nous élaborerons des documents à ce sujet.

JOURNALISTE : Est-ce que la question chypriote pourrait être résolue sans le règlement des questions liées à l’Egée ?

N. KOTZIAS : La question chypriote est un problème à part et une question brûlante. Elle peut et doit être résolue. L’Egée n’a pas de problème, c’est la Turquie qui a des revendications et créé des problèmes, tandis qu’elle a déjà créé le problème chypriote en occupant illégalement l’île. Les deux questions sont indépendantes l’une de l’autre et la question chypriote est prioritaire. Certains défendent le point de vue selon lequel les problèmes doivent être résolus d’un coup et non pas simplement résoudre tous les problèmes d’un coup, mais résoudre dans le même temps tous les problèmes que nous avons avec tous les pays. Ce sont des vœux pieux. Du point de vue méthodologique, on peut résoudre les problèmes qui sont mûrs et ceux qui sont traités par des interlocuteurs ou des partenaires désireux de les résoudre. La question chypriote est une question d’occupation illégale, de violation des règles de l’ONU. Un processus de résolution est engagé et cette question doit être réglée. S’agissant des questions liées à l’Egée, nous avons une discussion avec la Turquie. Le problème que nous connaissons est celui du plateau continental. C’est une question différente de la question chypriote, même si derrière se cachent les même solutions révisionnistes. Mais les deux problèmes sont différents de par leur nature.


JOURNALISTE : En vue de la visite de votre homologue américain, John Kerry, est-ce que sera abordée la question relative au rôle éventuel de la Grèce en tant que terminal de réception du gaz naturel américain ?

N. KOTZIAS : Nous voulons que la Grèce devienne un carrefour énergétique. Cela viendra renforcer notre position géostratégique et notre économie. Dans ce cadre,  nous sommes favorables à tout projet qui puisse être dans l’intérêt de notre pays et de notre économie. Il va de même pour les gazoducs russes lesquelles toutefois, semple-il, n’iront ni même jusqu’à la Turquie. Le gazoduc TAP qui transportera du gaz naturel azéri est également le bienvenu. Tout comme le gaz naturel liquéfié. C’est pourquoi un terminal GNL sera construit dans le nord de la Grèce en vue de renforcer le gazoduc vertical vers la Bulgarie, la Roumanie et probablement vers la Serbie et d’autres pays. En outre, il y a aussi d’autres pays qui produisent du gaz naturel qui sera  à la disposition du marché mondial, et parmi ces pays figure aussi l’Iran dont il dispose du gaz naturel ainsi que du pétrole, mais il n’a pas la technologie nécessaire pour son traitement d’une manière rationnelle et la Grèce est un lieu où ce traitement pourrait se faire. Nous aurons le gaz naturel provenant des régions kurdes de l’Irak, ainsi que de l’Irak lui-même. Nous avons le gaz naturel liquéfié en provenance d’Algérie  et du Qatar qui a des connaissances techniques très approfondies à cet égard, et nous avons aussi tout le gaz naturel de la Méditerranée orientale. Et à tout cela vient également s’ajouter le fait qu’à partir de 2016 les Etats – Unis commenceront à exporter du gaz naturel bon marché.

JOURNALISTE : Comment est-ce que ces nouvelles données sont valorisées ?

N. KOTZIAS : Il y a deux avantages. Premièrement, si l’on réussit à les valoriser de la manière appropriée du point de vue stratégique, nous pourrons nous-mêmes commercialiser le gaz naturel et, deuxièmement, le prix du gaz utilisé par notre l’économie ainsi que par celle de Chypre, sera considérablement diminué et cela facilitera la compétitivité. Je ne suis pas partisan de la théorie selon laquelle la compétitivité d’un pays est axée sur la main d’œuvre bon marché, sur les coupes dans les salaires et la suppression de l’Etat social. J’ai décrit dans mes ouvrages dix stratégies permettant  la mise en valeur de la compétitivité. Les stratégies les plus puissantes et les plus prometteuses parmi ces dix stratégies compétitives sont le développement d’une production à coût élevé moyennant une spécialisation de haut niveau, une technologie avancée et une main d’œuvre hautement qualifiée.

A l’opinion de mon gouvernement ainsi qu’à mon opinion personnelle, tel doit être notre objectif. Mais à cette fin, nous avons besoin d’instruments transitoires, tels que le taux d’emprunt, le coût de la production de l’électricité, etc. L’Allemagne  a réussi ce qu’elle a réussi non pas simplement grâce à sa bonne organisation, mais aussi grâce aux taux d’emprunt moins élevés. Elle emprunte de l’argent à des taux d’intérêt qui se situent même à des niveaux négatifs de l’ordre de -0,2%. Le taux d’emprunt des sociétés privées est passé de 7-8% à 1-1,5%, ce qui signifie que ce pays a un avantage compétitif en raison de la manière dont il gère sa dette. Par conséquent, nous aussi devons découvrir des avantages compétitifs et l’un d’entre eux pourrait être le gaz naturel.


JOURNALISTE : Lors de vos discussions avec les Etats-Unis, avez-vous évoqué la perspective d’une coopération de ce genre ?

N. KOTZIAS : Les Etats-Unis soulèvent toujours à leurs interlocuteurs des questions relatives à  la diversification des routes des gazoducs. Ils s’intéressent beaucoup à l’achèvement du projet TAP et à la construction du gazoduc vertical avec la Bulgarie et la Roumanie. Ils n’ont jamais parlé de la vente de leur gaz naturel, mais, à mon sens, ils le laissent entendre.

JOURNALISTE : Le fait que la Grèce n’a pas encore proclamé sa propre ZEE crée un vide dans la région.

N. KOTZIAS : La Grèce a proclamé de nombreuses ZEE, à l’égard de l’Italie, de la Libye, de l’Egypte, de la Turquie.

JOURNALISTE : Par rapport à l’Egypte ?

N. KOTZIAS : Nous avons des équipes techniques qui sont en train d’examiner la question de la ZEE, mais il nous faut aussi un accord avec la Libye. Il y a certains « triangles » qui se recoupent.

JOURNALISTE :  Tout comme avec la Turquie...

N. KOTZIAS : Avec la Turquie le problème est plus complexe. Nous attendons l’élection du nouveau gouvernement pour voir si ce dernier aura la même volonté en faveur d’une solution ou au moins d’une discussion sur les problèmes, comme le gouvernement précédent. J’espère que tel sera le cas.

Novembre 1, 2015