Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias à la station radio "ALPHA" (15 octobre 2015)

JOURNALISTE : Nous avons le plaisir de nous entretenir avec un homme, membre et haut fonctionnaire du gouvernement qui ne donne pas souvent d'interviews. C'est le ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias. Bonjour.

N. KOTZIAS : Bonjour aussi à vos auditeurs. Bonjour Dimos et Spyros...vous êtes tous les deux très jeunes par rapport à moi.

JOURNALISTE : Et pour moi aussi, chaque fois qu'on évoque votre nom dans une discussion, je reviens trente ans en arrière.

N. KOTZIAS : C'est toujours un plaisir pour moi de m'entretenir avec des personnes qui étaient jeunes à l'époque et qui aujourd'hui ont une carrière aussi réussie, comme toi Dimos.

JOURNALISTE : Vous savez, il est un cher ami et nous avons coopéré dans des périodes difficiles avec Nikos Toskas, le ministre actuel de la Protection du citoyen. Et lorsque j'ai appris que vous avez une coopération et une convergence de vues, je lui dis, Nikos...

N. KOTZIAS : Nous participons ensemble au mouvement "PRATTO" et il me transmettait toujours tes salutations.

JOURNALISTE : Je l'ai également dit lors de la réunion avec Papadrossos avant-hier lorsque nous avons appris les nouvelles parvenues depuis Berlin, la déclaration du porte-parole de Berlin. Aussitôt après il y a eu le communiqué dur, officiel. Dites-nous la raison pour laquelle votre réaction a été aussi rapide concernant les patrouilles communes ?

N. KOTZIAS : Il est tout à fait évident que la coopération et la coordination avec la Turquie sont indispensables pour faire face à la question des réfugiés. La popularité de certains hommes politiques en Europe étant en baisse, ils essayent de trouver quelqu'un sur lequel ils feront retomber tous les torts. Pour certains c'est la Grèce qui porte le chapeau. En réalité, la cause de cette situation est la guerre en Syrie et je dirais même que ceux qui commencent ces guerres n’en subissent pas les conséquences. Ce sont les pays de la région mais aussi des pays comme la Grèce qui en payent le prix.

Deuxièmement, les Nations Unies sont confrontées à des difficultés économiques majeures dans la région et malheureusement elles ne disposent pas de fonds pour financer les camps de réfugiés. Jusqu'à il y a quelques mois, avant l'été, l'aide mensuelle octroyée s'élevait à 200 dollars par famille. Aujourd'hui c'est 13 dollars par mois, c'est-à-dire une famille entière doit subsister avec 43 cents la journée ce qui n'est pas du tout suffisant pour assurer sa nourriture, ses vêtements et sa survie en général.

Et j'avais affirmé à l'époque, depuis février, au sein de l'UE qu'en raison de notre attitude à l'égard des besoins économiques de ces populations et du fait que nous n'étions pas capables de trouver immédiatement une solution politique à la question du Moyen-Orient, nous serions confrontés à un nouveau flux de milliards de migrants. Comme vous vous le rappelez, la presse internationale m'a vivement critiqué et accusé comme si je voulais détourner l'attention de ces questions. Certains sont loin de notre région et ne peuvent pas voir le problème.

Nous sommes en faveur d'une coopération avec la Turquie. Cette coopération peut être établie à tous les niveaux. Le Premier ministre a discuté avec M. Davutoglu de cette question et dans un autre entretien je me suis également entretenu avec le ministre des Affaires étrangères de la Turquie, M. Siniroglu au sein des Nations Unies et nous sommes convenus d'intensifier notre coopération.

Certains ont parlé de « patrouilles communes », mais cela signifie l'admission des navires turcs dans les eaux territoriales grecques avec toutes les conséquences à long terme que cela implique.

Je leur ai expliqué qu'il ne fallait pas écouter les propositions faites par certains car, en réalité, si l'on veut éviter l'arrivée de réfugiés en Grèce, on doit, soit bloquer l'accès aux côtes de la Turquie, mais cette dernière n'y consentira pas, soit mettre en place des centres de réinstallation, comme celles dont nous disposons à Mytilène et sur d'autres îles, où les réfugiés peuvent procéder à leur enregistrement. L'enregistrement pourrait se faire sur le territoire turc et par la suite les réfugiés pourraient se rendre depuis la Turquie directement en Europe. De cette manière il y aurait un meilleur contrôle des flux de réfugiés et ces personnes pourraient, sans risquer leur vie en mer, se rendre directement à leur destination.

JOURNALISTE : Pourrait-on dire que cela est un présent offert par Berlin à Ankara?

N. KOTZIAS : Je dirais que souvent certains journaux internationaux et certains commentateurs ne peuvent pas saisir la différence entre patrouilles communes, actions communes, coopération, coordination et utilisent ces mots comme s'ils étaient des synonymes. Nous avons lancé une campagne et nous leur expliquons que ces mots n'ont pas le même sens et je pense que cela a été très bien compris. Nous ne devons pas alimenter ce genre de débats et faire état de nos préoccupations parce que certains ne peuvent pas saisir le sens de certains mots. Lorsque nous expliquons que les patrouilles communes sont inacceptables et que leur rejet de notre part ne signifie pas le rejet de la nécessité de coopération et de coordination pour lutter contre les flux de réfugiés, tout le monde est d'accord avec nous et le comprend. Et je dois dire en toute sincérité, et je l'ai dit à plusieurs commentateurs, qu'une demande de ce genre n'a jamais été transmise officiellement à la Grèce, ni nous n'avons jamais subi de pressions et personne ne pourrait jamais exercer sur nous des pressions que nous pourrions accepter de subir. En général, notre politique étrangère se caractérise par l'élément suivant : Nous essayons de compenser notre faiblesse sur le plan économique par notre puissance géopolitique et notre rôle géopolitique.

JOURNALISTE : Nous y sommes arrivés?

N. KOTZIAS : Si l'on lit les déclarations faites des Etats-Unis, jusqu'en Chine et d'Israël jusqu'à Abu Dhabi, je pense que cette position a été sérieusement prise en considération.

JOURNALISTE : Est-ce que l'histoire avec l'Egypte et le gaz naturel et l'éventuelle coopération avec Chypre et la Grèce ont joué un rôle dans ce sens?
N. KOTZIAS : Nous avons établi une sérieuse coopération qui existe depuis les gouvernements précédents. C'était une idée que j'avais formulée depuis les années 90 en ma qualité d'ambassadeur au ministère des Affaires étrangères. Nous avons cette coopération tripartite avec Israël et nous avons proposé aussi à la Jordanie lors de l'Assemblée générale des Nations Unies il y a dix jours, d'organiser une réunion tripartite. Nous envisageons également d'établir un partenariat quadripartite constitué de quatre pays qui constituent des facteurs de stabilisation. En outre, je pense que si la question chypriote est réglée et nous œuvrons dans ce sens, il y aura une plus grande stabilisation dans toute la région.

Vous êtes bien au courant de l'existence de ce triangle de déstabilisation autour de nous. Les sommets du triangle sont l'Ukraine, la Libye et la Syrie. Ils ne l'ont pas compris d'emblée mais maintenant ils ont bien compris que la Grèce se trouve au centre de ce triangle et elle est la puissance stabilisatrice dans ce triangle et par conséquent, il serait insensé de déstabiliser le pays pour des raisons économiques. Ils l'ont très bien compris et, preuve en est, les télégrammes qui ne sont pas destinées à être publiés dans lesquels le Président d'une grande capitale a convaincu le Premier ministre d'un autre pays que son ministre devait cesser de parler de Grexit, car il existe ici une question géopolitique majeure et par conséquent personne ne doit toucher à ce pays.

JOURNALISTE : Monsieur Kotzias, puisque nous parlons de ce triangle et vu vos relations avec M. Toskas que pensez vous de ce qu'a affirmé ce dernier concernant l'éventualité d'avoir laissé transiter des djihadistes par notre pays?
N. KOTZIAS : Je pense que vu l'énorme flux de réfugiés dont la plupart sont des Syriens - et vous savez que les Syriens sont un peuple très fier – personne ne peut garantir que sur ces 430 000 réfugiés qui sont entrés dans le territoire cette année il n'y a personne qui soit mal intentionné. Cette affaire relève de la compétence des autorités grecques et européennes et il doit y avoir une surveillance systématique et intensive.

JOURNALISTE : Cette affaire vous préoccupe?

N. KOTZIAS : Ce sont les conséquences qui nous préoccupent c'est pourquoi nous voulons prévenir une telle situation. Il faut être prêt à toute éventualité.

JOURNALISTE : Est-ce qu'à votre avis les relations entre les Etats-Unis et la Grèce sont aujourd'hui plus étroites que jamais?

N. KOTZIAS : Je pense que la politique de l'administration Obama est plus proche de la théorie keynésienne concernant l'économie politique. Elle n'est pas proche du néolibéralisme et comme vous le savez en Europe c’est le néolibéralisme qui domine, même si la négociation et la vie elle-même ont apporté des changements profonds à cet égard. Par conséquent nos perceptions de l'exercice de l'économie politique sont plus proches de celles des Etats-Unis que d’autres pays occidentaux.

JOURNALISTE : Parlez-nous un peu de cette initiative grecque, à savoir la conférence d’Athènes sur la coexistence des religions et des cultures au Moyen-Orient.

Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Je vous remercie beaucoup. Cette conférence se tiendra lundi et mardi. Des personnalités très importantes seront présentes. Il y aura des ministres des Affaires étrangères, des Pays-Bas et de l’Egypte par exemple, des dirigeants musulmans, pratiquement tous les patriarches et les chefs de l’orthodoxie, il y aura le ministre des Affaires étrangères du Vatican, d’importants rabbins, des hommes politiques, des chefs religieux ainsi que d’éminents scientifiques d’universités prestigieuses comme la Sorbonne, Oxford, etc.

C’est une initiative qui vise un double objectif.

Premièrement, elle nous offre l’occasion de redire que le Moyen-Orient n’était pas un lieu de barbarie, comme cela peut paraître du point de vue de l’Europe, mais un lieu où les rêves de l’Europe se réalisent, comme par exemple les sociétés multiculturelles et multi-religieuses. Avant, en Syrie et en Irak, coexistaient les religions les plus différentes, notamment le christianisme orthodoxe, religions qui existent là-bas depuis 2 000 ans. Nous avons des civilisations différentes qui ont coexisté dans ces espaces. Aujourd’hui l’Europe, plus que tout autre, souhaite ce caractère multi-religieux et multiculturel, indépendamment du sens donné à chaque fois à ces termes. Ce qui donc existe depuis 2 000 ans, la paix au Moyen-Orient, est détruit.

Deuxièmement, cela n’est pas détruit théoriquement, à savoir que quelqu’un détruit une religion et une civilisation dans une région. Cette destruction signifie que des centaines de milliers de musulmans, chrétiens, coptes et chrétiens orthodoxes s’entretuent dans ces régions et donc nous avons, au-delà de la question de la protection de la religion et de la civilisation, la question encore plus cruciale de la protection de la vie humaine.

Le premier message de la Conférence internationale est : la protection de la religion, de la vie humaine, la solidarité et comprendre ce qui se passe vraiment au Moyen-Orient.

Le deuxième message est que nous voulons créer, ici à Athènes, un observatoire international chargé de surveiller les droits religieux et culturels.

A l’issue de cette conférence internationale, qui constitue d’ores et déjà un succès de par sa grande participation, j’annoncerai une seconde initiative, toute nouvelle. Et cette initiative est un noyau central de notre politique extérieure, une politique extérieure active et multidimensionnelle.

D’ailleurs, j’ai déjà dit que nous, qui luttons pour nos intérêts nationaux, pour ces questions que les Chinois appellent questions fondamentales ou centrales et que nous appelons questions nationales – car elles ont une correspondance dans d’autres pays – nous voulons mettre en exergue un nouveau rôle international de notre pays. Car plus le pays peut conférer une dimension internationale à sa politique extérieure, qui dépasse le quotidien de nos questions nationales, plus nous serons entendus et plus nos revendications seront comprises ainsi que nos pensées s’agissant de nos questions nationales. Je veux mettre en exergue un rôle international pour le pays, qui fera de lui un pays plus puissant et un facteur plus important par rapport à aujourd’hui et donc plus convaincant pour nos intérêts nationaux directs.

JOURNALISTE : Ne devrions-nous pas créer également un observatoire pour les Grecs diplômés qui partent à l’étranger ? Vous avez dû l’observer au cours de vos nombreux déplacements et contacts. Nous sommes champions en la matière. Et à ma connaissance, vous avez entrepris des actions à ce sujet.

N. KOTZIAS : Tout d’abord, nous avons notre Secrétariat général pour les Grecs de l’étranger – et je pense que cela vaut la peine d’en discuter à un moment donné, où que vous en discutiez avec M. Michalis Kokkinos – et dans ce cadre nous entreprenons de nouvelles actions originales concernant les Grecs de l’étranger.

Deuxièmement, comme vous le savez, car avant d’assumer le portefeuille des Affaires étrangères en janvier, je travaillais comme professeur à l’Université du Pirée, j’ai calculé combien nous « coûtent » les universitaires grecs qui sont partis à l’étranger. Selon les estimations, ils sont 140 000 à être partis, dont 10 000 qui sont des médecins et des scientifiques. Leur coût, selon mes estimations, est d’environ 14 milliards. Autrement dit, nous élevons un enfant dans notre pays. Cet enfant va à la crèche, à la maternelle, au primaire, au collège, au lycée, à l’université. Puis il se spécialiste, il fait des études postuniversitaires ou un doctorat et après, une fois que nous les avons payés…

JOURNALISTE : Nous les avons plus que payés !

Ν. ΚΟΤΖΙΑS: … que les familles ont payé, à la sueur de leur front et avec beaucoup de peine, ils partent à l’étranger, avec une formation complète. Ce n’est pas l’immigration des années 60.

JOURNALISTE : Et nous seulement ils ont bénéficié d’une formation complète mais ils sont des scientifiques distingués car, à tort ou à raison, nos cerveaux n’ont rien à voir…

JOURNALISTE : … et les médecins.

Ν. ΚΟΤΖΙΑS : Je revenais du Luxembourg et à côté de moi [dans l’avion] était assis un jeune homme, médecin à Munich, qui venait à Athènes pour trois jours, voir sa famille et il me disait « moi je pensais que les études en Grèce n’étaient pas si bonnes. Or, à l’étranger j’ai découvert que, dans ma spécialisation, l’ophtalmologie, nous sommes les seuls à tous pratiquer la chirurgie, alors qu’en Allemagne seuls les médecins triés sur le volet, les professeurs pratiquent la chirurgie ». En d’autres termes, nos scientifiques ont une grande expérience, ils ont reçu une formation générale de qualité et lorsqu’ils ont accès aux nouvelles infrastructures dans de nombreux pays de l’Europe centrale et du Nord, ils excellent. 14 milliards Monsieur Verikios !

JOURNALISTE : Il faut faire quelque chose pour les retenir, monsieur le ministre. Il doit y avoir un programme.

Ν. ΚΟΤΖΙΑS : La croissance économique est nécessaire et ce dont a, avant tout, besoin notre pays est d’une planification de croissance, de programmes de développement auxquels nous intégrons tous les accords que nous concluons en tant que ministère des Affaires étrangères dans le domaine de la diplomatie économique.

JOURNALISTE : C’était Nikos Kotzias, caustique et sévère comme toujours avec son éternel sens de l’autocritique. Nous vous remercions beaucoup. Bonne journée.

N. KOTZIAS : Merci à vous et bonjour à vos auditeurs.

Octobre 15, 2015