Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias parue dans le magazine allemand Spiegel (9 février 2015)

Nous vous communiquons ci-dessous l'interview accordée par Nikos Kotzias, ministre des Affaires étrangères au magazine allemand Spiegel :

SPIEGEL: En Grèce un mouvement populaire élargi a provoqué la chute d'un ancien régime. La même chose s'est exactement passée il y a à peu près un an à Kiev, n'est-ce pas?

Ν. KOTZIAS: Chez nous cela s'est passé à travers des élections. La cote de popularité du parti SYRIZA s'élève actuellement à 70%. Chaque jour les gens qui me côtoient dans la rue me disent: Nikos, tiens bon. Ne fais aucun pas en arrière. La politique est étroitement liée aux sentiments, notamment en Orient et dans les pays de l'est. Cela nous l'avons oublié à l'Union européenne. La Grèce a l’impression d'avoir perdu son respect de soi. Cela a d'ores et déjà changé dès la première semaine.

SPIEGEL: Comment l'Europe devrait-elle réagir à l'annexion de la Crimée par la Russie?

Ν. KOTZIAS: L'annexion de la Crimée a eu lieu avant ma prise de fonctions en tant que ministre des Affaires étrangères.

SPIEGEL: Ledit référendum a été reconnu par le SYRIZA.

Ν. KOTZIAS: Un référendum ne peut se dérouler que conformément aux dispositions de la constitution d'un pays.

SPIEGEL: A savoir, avec le consensus du gouvernement central.

Ν. KOTZIAS: Exactement. Ce consensus n'a pas été trouvé en Catalogne, ce qui a été par contre le cas en Écosse. Le processus suivi dans le cas de l'Ecosse serait la meilleure solution pour la Crimée. Par ailleurs, les Ecossais de l'étranger n'avaient pas le droit de vote, tandis que les ressortissants étrangers qui résidaient dans cette région avaient le droit de vote. Il s'agit d'un système progressiste. Si une région souhaite sa séparation par rapport à un Etat, ce sont ceux qui vivent dans cette région qui vont en décider et non pas ceux qui sont les ressortissants disposant de la carte d'identité nationale.

SPIEGEL: Avez-vous dit cela à votre homologue ukrainien?

N. KOTZIAS: Oui, c'était le premier homologue que j'aie rencontré lors de mon premier déplacement à Bruxelles après la prise de mes fonctions. Je lui ai dit qu'une structure fédérale de l'Ukraine ne serait pas dans l'intérêt de la Russie. Quand on est démocrate, on ne doit pas avoir peur des élections et des structures démocratiques.

SPIEGEL: De quelle manière l'UE devrait-elle exercer son influence sur la Russie?

N. KOTZIAS: L'Europe doit décider si elle veut intégrer la Russie dans son architecture de sécurité ou si la Russie est son ennemie. L'image que donne l'Europe aux peuples du sud est très négative puisque les treize dernières réunions du Conseil des ministres n'ont porté que sur des mémorandums, des punitions et des sanctions. Nous avons perdu beaucoup de temps.

SPIEGEL: Des sanctions auxquelles vous avez consenti avec réticence.

N. KOTZIAS: La situation était bien différente. Lors de mon premier jour au ministère, j'ai appris que l'UE avait pris une décision unanime sur l'Ukraine et la Russie. Nous avons appelé la Commission. On nous a dit qu'il n'y avait aucun problème et qu'on allait antidater notre avis conforme. Apparemment, le gouvernement précédent leur avait donné la permission de le traiter de cette manière là. Je leur ai demandé s'ils disaient cela sérieusement. Si je l'acceptais, la Grèce serait démunie de ses droits. Au lieu de demander pardon, ils ont lancé une campagne en présentant la Grèce comme un pays prorusse et dépendant de la Russie. Et cela à un moment où notre protestation était la plus importante action pro-européenne entreprise par la Grèce les dix dernières années. Nous sommes un pays pauvre, un petit pays en crise, mais un pays sur le même pied d'égalité que les autres. Nous sommes endettés, mais pas démunis de nos droits.

SPIEGEL: Quel rôle veut jouer votre pays dans le domaine de la politique étrangère ?

N. KOTZIAS : La Grèce se trouve au milieu d'un triangle. Un triangle constitué de l'Ukraine, de la Libye et du Moyen-Orient et à une distance de 300 km seulement de notre pays. Toutes ces régions sont déstabilisées. Que se passera-t-il si, par exemple, les fortes pressions au niveau des questions économiques exercées sur la Grèce provoquent aussi la déstabilisation de cette dernière ?  Cela pourrait créer un arc immense allant de la Russie à travers de l'Ukraine et des Balkans jusqu'au Moyen-Orient et à l'Afrique du nord ce qui pourrait résulter à l'arrivée de milliers de migrants en Europe. Toute l'Europe serait donc déstabilisée. Notre position est  que la paix et la justice en Ukraine sont tout aussi importantes que la stabilité en Europe.

SPIEGEL: Il ne faut pas donc imposer plus de sanctions.

N. KOTZIAS: Nous sommes en faveur des sanctions, si cela est indispensable, mais toujours dans le cadre de cette stabilité. Toute mesure doit être au service de l'objectif le plus élevé celui de la stabilité et de la paix. Si nous exprimons librement notre colère et notre indignation morale, nous aurons une "belle" guerre en Europe. Nous devons prendre en compte les sentiments des peuples tout en faisant preuve de fermeté dans nos décisions.

SPIEGEL: En tant que Grec et ex-communiste, vous être très proche du pays...

N. KOTZIAS: Beaucoup d'absurdités ont été affirmées à cet égard. Je suis athée, mais pas orthodoxe. Depuis l'existence de la Russie, il y a 25 ans, je ne l'ai visitée que deux fois. En politique étrangère, il y a la tendance selon laquelle les petits Etats doivent suivre les grands Etats. Lorsqu'il y a une crise dans les relations avec la Russie, nous devons nous y conformer tout comme lorsque c’est l'inverse. Nous sommes un Etat membre qui se trouve sur le même pied d'égalité que nos partenaires. Et nous disposons d'un avantage par rapport à beaucoup d'autres. Nous n'avons pas été une superpuissance coloniale. Nous avons une histoire culturelle. Cela est reconnu par la Chine. Tout comme par l'Inde laquelle nous considère, c'est-à-dire elle considère Alexandre le Grand et ses successeurs, comme un facteur qui a contribué à sa fondation. Il vaut de même pour la Russie. Nous voulons être un pont, un pont qui a ses fondements à l'Union européenne.

SPIEGEL: Pourquoi avez-vous invité en avril 2013 le propagandiste et partisan de la Grande Russie, Alexander Dugin à l'Université du Pirée?

N. KOTZIAS: Il était l'un des conseillers de Poutine et titulaire de l'une de plus importantes chaires à l'Université Lomonossov de Moscou. J'enseigne des relations internationales et j'invite régulièrement des diplomates et des professeurs à l'université. Certains diplomates m'ont parlé de Dugin lequel prononcerait des discours dans d'autres universités aussi, outre celle du Pirée. Dugin était un fervent antiaméricain et très pro-allemand, un mélange de Huntington et de Fukuyama. Il ne m'a pas plu, nous nous sommes disputés et je ne l'ai même pas accompagné vers la sortie.

SPIEGEL: Il existe toutefois une photo sur laquelle vous êtes l'un à côté de l'autre tout en souriant amicalement.

N. KOTZIAS: Cela s'est passé après, lorsque je l'ai rencontré à la sortie et les étudiants voulaient se faire photographier avec lui. Suite à cette photo certains ont pensé que j'étais en réalité un partisan de l'extrême droite.

SPIEGEL: Cela constitue une accusation très grave pour quelqu'un qui était membre du Comité central du parti communiste.

N. KOTZIAS: Pendant la dictature, je me suis trouvé en tant que membre de la direction du mouvement estudiantin devant la cour martiale. Est-ce que ceux qui répandent des libelles contre moi, se sont-ils jamais retrouvés en prison? Il s'agissait d'une campagne laquelle leur permettrait de se placer en tête du peloton vis-à-vis du nouveau gouvernement. Cela ne concernait pas seulement moi, mais aussi les négociations imminentes.

SPIEGEL: Il a été écrit que vous avez fait des études en Europe de l’est…

Ν. KOTZIAS: …et aussi que j’ai un accent d’Allemagne de l’est quand je parle allemand! Quelles inepties ! M. Steinmeier et moi-même avons découvert que nous habitions dans la même rue à Gissen.

SPIEGEL:  Et que vous étiez «un homme particulièrement intelligent qui plaisait aux femmes», selon le Frankfurter Allgemeine.

Ν. KOTZIAS: Ca, c’est Heinrich Brinkmann, qui était Sponti (gauchistes pendant les années ‘70, émanant de la gauche extraparlementaire de ‘68) qui l’a dit.

SPIEGEL: Les femmes étaient sous le charme lorsque vous lisiez des extraits de Marx et de Lénine.

Ν. KOTZIAS: Si cela était vrai, Lénine serait davantage lu. J’étais un homme qui avait échappé à la cour martiale en Grèce, je n’étais bien sûr pas si gros et il y avait une certaine sympathie pour cet homme qui avait combattu activement contre le fascisme.

SPIEGEL: Maintenant vient votre partenaire de la coalition, le ministre de la Défense, qui appartient au groupe de droite.

Ν. KOTZIAS: Il appartient à la droite populaire, qui, s’agissant du mémorandum (la politique de l’austérité de la troïka), partage le même point de vue que nous. C’est une force démocratique. Le gouvernement précédent a coopéré avec le parti LA.O.S., un parti orthodoxe, antisémite et ultranational. S’agissant de cela, l’Europe, faisant preuve de la plus grande hypocrisie, n’a pas dit un mot. Makis Voridis, du LA.O.S., était le dirigeant d’une organisation de jeunesse fasciste et d’ailleurs il est devenu le ministre de la Santé des conservateurs. Dans le passé, il avant rédigé des textes antisémites. Pourquoi n’a-t-on rien écrit là-dessus? Parce qu’il était un bon Yes Man, qui disait oui aux mémorandums ?

SPIEGEL:  Quelle est votre position aujourd’hui vis-à-vis de textes plus anciens où vous défendiez la répression du syndicat polonais Solidarnosc ?

Ν. KOTZIAS: Je n’ai jamais jeté de pierres, à l’instar d’un autre ministre des Affaires étrangères. Malgré cela, certains pensent que je suis ce qu’il y a de pire. J’étais membre du comité central du KKE (parti communiste de la Grèce). J’ai écrit, sur ordre de mon parti, certaines choses, par exemple sur la Pologne, qui étaient des inepties. C’était il y a 35 ans. Mais qui dit que j’ai publié les œuvres de Jürgen Habermas en Grèce ?

SPIEGEL:  Mais vous continuez de soutenir la thèse selon laquelle l’Allemagne a une position hégémonique en Europe ?

Ν. KOTZIAS: Non. Ma première position: l’Allemagne a réagi de manière agressive à certaines périodes de son histoire. Elle a été incitée à jouer un rôle hégémonique, même si du point de vue spirituel et culturel elle n’était pas prête pour cela. Ainsi, elle a joué ce rôle avec violence. C’est ainsi que j’essais d’expliquer le phénomène Hitler. La deuxième position qui décrit la Grèce comme une « colonie de la dette » et l’Allemagne comme une force souveraine, qui domine l’Europe, mais qui n’a pas encore développé l’hégémonie culturelle. Cela demeure une critique justifiée, que je peux soutenir du point de vue scientifique. Ceci étant dit, je ne compare pas la République fédérale à l’Allemagne de la seconde guerre mondiale. Le nazisme, cette industrialisation du crime, ne peut être comparé à rien du tout. Quiconque le compare à quoi que ce soit, que ce soit Israël ou Mme Merkel, ne commet non seulement une erreur scientifique, mais disculpe les auteurs de ce crime.

Février 9, 2015