Interview du ministre des Affaires étrangères, N. Kotzias sur la WEB TV de l'agence de presse athénienne-macédonienne

JOURNALISTE: M. le ministre, nous vous remercions de nous accueillir au ministère des Affaires étrangères. A peine avez-vous assumé vos fonctions que vous avez tout de suite dû vous atteler à une tâche très difficile, lors de cette réunion cruciale des ministres des Affaires étrangères de l'UE. Une réunion que la Grèce, doit-je dire, a marqué de son empreinte.

Ν. KOTZIAS : A mon arrivée au Conseil, j'ai déclaré à la surprise de tous les journalistes qui s’y étaient rassemblés, que la Grèce s'intéressait à la stabilité et à la paix en Ukraine et qu'il fallait éviter les frictions entre l'UE et la Russie. C'était une démarche très difficile car on devrait trouver une manière d’éviter le conflit, ce qui serait absurde, et ne pas perturber notre relation dans le domaine économique externe avec les Européens ainsi que les relations de l'Europe et de la Grèce avec la Russie. Dans ce cadre, une négociation très dure a été menée laquelle a été lancée il y a quatre jours. Comme vous le savez, en vue de cette réunion, des propos calomnieux et mensongers ont été prononcés par les médias grecs ainsi que par la presse étrangère aux dépens de la Grèce ce qui s'inscrit dans le cadre des pressions qu'exerce l'autre partie qui dispose de plus de moyens. On pourrait comparer cette situation à la compétition automobile de Formule 1, à savoir les voitures prennent samedi la position de tête -pole position - pour le circuit qui aura lieu dimanche. C'est la même chose avec la négociation et les pressions exercées dans ce contexte. Malheureusement, je dois le dire, certains médias grecs adoptent les arguments de leurs homologues étrangers afin d'exercer des pressions sur nous. Ils ne l'ont pas fait exprès, mais cela n’est pas d’une grande aide.

JOURNALISTE: Quel était le climat lors de votre première réunion avec les autres partenaires?

N. KOTZIAS : Nos partenaires ne veulent pas entrer en conflit avec la Russie, ils ont montré de la sympathie envers nous et certains se sont « cachés » derrière nous au cours de la négociation. Les autres qui sont contre toute sorte de négociation ou de relation avec la Russie se sont montrés critiques à notre égard. Il y a eu une négociation très dure, ce qui était intéressant. Je pense que nous nous sommes en sortis avec succès. Il y a eu aussi une coïncidence. Le ministre allemand des Affaires étrangères, M. Steinmeier, était bien disposé à notre égard car nous avons étudié ensemble et nous habitions dans la même rue, même si nous n'avons jamais fait la connaissance l'un de l'autre, à l'époque où je faisais mes études en Allemagne de l'ouest. M. Steinmeier s’est amusé en lisant les articles parus dans les journaux grecs où il était dit que j'avais fait mes études en Allemagne de l'est et dans d'autres pays. Je dois dire que l'aide apportée par la Haute Représentante de l'UE, Mme Mogherini a été précieuse car elle a compris que l'intégration de l'UE ne pourrait être toujours axée sur une attitude agressive. Mes arguments ont été surtout de caractère politique et géopolitique. J'ai expliqué, conformément à la position de la Grèce qui se considère comme un pays pro-européen, que l'Europe ne commençait pas et ne finissait pas par des sanctions, pour ne pas dire que les sanctions ne faisaient pas partie de la politique de l'Europe. Je leur ai rappelé les aspirations sur lesquelles a été fondée l'UE, les traités, le projet de constitution ainsi que toutes les décisions y relatives. L'attitude adoptée par certains pays, d'après laquelle la qualité de pro-européen est synonyme de celui qui consent aux sanctions ou que ces dernières constituent un trait caractéristique de celui qui est pro-européen - une attitude que l'on voit en Grèce aussi- limite l'ampleur de l'idéal européen. Il s'agit d'une attitude et d'un argument qui s'oppose à l'Europe. Et mon deuxième argument a été que nos partenaires devraient prendre très au sérieux le fait que la Grèce se trouve au milieu d'un triangle de déstabilisation constitué de l'Ukraine, du Moyen-Orient et de la Libye et que notre pays est le seule point stable qui lance des vagues de stabilité et que si cette attitude adoptée envers la Grèce provoque la déstabilisation de cette dernière, cela va avoir des répercussions au delà des frontières russo-ukrainiennes, sur le Moyen-Orient et l'Afrique du nord, en provoquant un flux de dizaines de milliards de réfugiés, de djihadistes, de maladies et de toute sorte de dangers. L'UE devra enfin réfléchir sur la politique qu'elle veut exercer à l'égard de la Russie sur le long terme, sur la façon dont la région pourrait être stabilisée au lieu de réagir d'une manière directe et correcte du point de vue moral, mais convulsive. Nous avons déclaré notre solidarité avec les sociétés de l'Ukraine.

JOURNALISTE: Est-ce que Moscou et Kiev ont appelé la Grèce à jouer le rôle de médiateur dans ce conflit?

N. KOTZIAS : Nous avons déclaré que la Grèce disposait d'une minorité grecque en Ukraine et nous avons même introduit dans la décision finale une mention spéciale sur la protection des minorités nationales, une proposition sur laquelle seront fondées nos démarches visant à protéger les membres de la communauté grecque en Ukraine. Un autre élément mis en avant, car le ministre russe des Affaires étrangères, M. Lavrov, m'a invité à Kiev, est que la Grèce ne devrait pas faire partie du problème, ni renoncer à ses relations traditionnelles avec la Russie mais qu'elle devrait jouer le rôle de médiateur entre ces deux pays amis de l'Europe. Je tiens à souligner que la principale objection que nous avons soulevée jusqu’à la fin, et qui nous a permis de convaincre la majorité, est que l’Europe ne devrait pas procéder à une troisième vague de sanctions contre la Russie. C’est ce qu’on appelle les sanctions sectorielles, à savoir la destruction de secteurs de l’économie russe. Cela a été accepté, au terme d’un long débat, et adopté par certains pays. Lors des négociations, il y a eu une proposition intermédiaire faite par l’Allemagne et la France, qui ont justifié cette proposition intermédiaire en disant que c’est pour « se rapprocher la Grèce ». La présidence, toutefois, a fait une meilleure proposition, qui a tenu compte de toutes les suppressions que nous avions suggérées dans l’avant-projet et c’est là que les pays de l’Europe du nord-est, les républiques baltes, la Pologne, les pays scandinaves et la Grande Bretagne ont objecté. Il y a eu une discussion politique de fond. Les Polonais, les pays baltes et scandinaves ont abandonné leur insistance et le seul pays restant était la Grande Bretagne qui, à la fin, a retiré son véto, ce qui est inhabituel pour un tel Conseil.
JOURNALISTE : Pourquoi ces pays ont-ils opposé leur véto ?
N. KOTZIAS : Pour que les propositions grecques ne soient pas adoptées. Je crois que, grâce à la tactique et à la politique nous avons suivies, sur les instructions du Premier ministre Alexis Tsipras, nous avons pu – au lieu d’être contraints d’utiliser notre droit de véto – faire passer notre ligne fondamentale, à savoir « nous ne voulons pas d’autres sanctions à l’égard de la Russie ». Certes, les sanctions convenues dans le passé continueront, mais non pas cette vague majeure de sanctions car de cette façon nous avons pu maintenir l’unité européenne – l’Europe n’a pas été divisée sur cette question – et aussi il n’y a pas eu de division au détriment de la Russie. C’est pourquoi nous avons eu l’invitation de mon collègue, M. Lavrov de visiter Moscou, c’est pourquoi nous avons eu une discussion avec lui, c’est pourquoi il y aura également un entretien –téléphonique – entre M. Poutine et le Premier ministre du pays. Je dois vous dire que j’ai eu une discussion avec le Secrétaire d’Etat américain M. Kerry, qui a entendu avec un grand intérêt la position du gouvernement grec, laquelle j’ai également exposée au Conseil, à savoir que nous n’avons nullement l’intention de saper les droits démocratiques de quelque société ou partie que ce soit, nous voulons agir en médiateurs, nous ne voulons pas ouvrir de nouveaux fronts. Nous avons eu une très bonne discussion et très prochainement nous nous rencontrerons. J’ai quitté l’Europe avec des dizaines d’invitations de ministres des Affaires étrangères pour effectuer des visites et certains d’entre eux viendront ici et des centaines de demandes d’interview, demandes auxquelles je ne peux répondre – et vous êtes la seule exception – car nous sommes entrain de mener plusieurs négociations. Nous avons le Conseil des ministres des Affaires étrangères le 9 février, le 12 février se tient le Conseil européen. Et si j’ai fait cette exception, c’est parce que vous êtes une agence publique et parce que je pense qu’un ministre des Affaires étrangères ne doit pas beaucoup parler et il ne doit pas parler tout le temps parce que les médias le lui demandent. Je comprends que les médias le demandent et cela m’honore, mais quand on parle beaucoup, on risque de révéler la tactique suivie aux prochaines négociations et je dois faire très attention.
JOURNALISTE: Monsieur le ministre, cette issue positive pour notre politique étrangère est-elle un bon présage pour ce qui est de la principale question des prochaines négociations sur le volet économique ?

Ν. KOTZIAS : Je pense que l’expérience acquise au cours de ces cinq derniers jours, de l’avant-projet jusqu’à la négociation, est que l’UE est contrainte de faire des négociations. On ne peut donner des ordres quand on ne veut pas être celui à qui ont donne des ordres. C’est l’essentiel que j’ai compris et je pense que si nous avons gagné cette négociation, nous pouvons en perdre une autre à l’avenir, mais il n’en demeure pas moins que nous avons rétabli la souveraineté du pays et la notion d’égalité de tout Etat membre au sein de l’UE. Lors du dernier Conseil européen, mes confrères ont bien compris qu’ils ne pouvaient traiter la Grèce comme un paria sous prétexte que ce pays doit de l’argent. Devoir de l’argent est une chose, ne pas valoriser et renoncer à ses droits à l’UE en est une autre. D’après ce que j’ai pu observer, la négociation – j’ai reçu des milliers de messages, c’est la première fois que j’ai reçu autant de messages – a conféré un sentiment de dignité au peuple grec, un sentiment de confiance et un vent d’optimisme. Mais attention. La sortie du pays de la crise n’est pas seulement une affaire de marchés financiers. C’est l’affaire des hommes également, que les Grecs se sentent bien, qu’ils sentent qu’ils peuvent contribuer, que les citoyens aient leurs droits et puissent rêver de l’avenir. J’espère que l’Histoire prouvera que ce Conseil des ministres des Affaires étrangères était une petite pierre à l’édifice.

Février 2, 2015