Nous vous communiquons ci-dessous le texte (traduction à partir du grec) de l’interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, Nikos Kotzias aux chaînes de télévision allemandes ARD et ZDF, à Riga, samedi 7 mars 2015 :
JOURNALISTE: Monsieur le ministre, que pensez-vous de l’attitude de l’UE concernant la question ukrainienne?
N. KOTZIAS: Nous avons d’ores et déjà affirmé que nous sommes en faveur de la paix en Europe, de la paix et de la stabilité en Ukraine. Nous soutenons le gouvernement ukrainien dans sa lutte visant à assurer l’indépendance du pays et à garantir ses droits souverains. Cela étant dit, la question revêt pour nous une importance particulière car 160 000 Grecs, des citoyens d’origine grecque, vivent aujourd’hui à Marioupol. Marioupol est située à 10 km de la région des hostilités des indépendantistes, hostilités qui ont cessé. Nous sommes le seul pays à se trouver en première ligne et nous suivons de très près la situation avec notre ambassade et le consulat. Je suis fier de l’aide économique et médicale qui a été envoyée et nous faisons tout ce qui est en notre pouvoir pour assurer une voie de communication et permettre l’acheminement de l’aide.
JOURNALISTE: Etes-vous satisfait de l’attitude de l’UE vis-à-vis de la Russie?
N. KOTZIAS: L’attitude de l’UE vis-à-vis de la Russie a été formulée avec la contribution de la Grèce également et je suis satisfait de cette attitude.
JOURNALISTE: Est-ce que la question des sanctions sera abordée?
N. KOTZIAS: Nous sommes un pays qui a d’ores et déjà imposé des sanctions. Il y a 20 ans la Grèce a imposé des sanctions à l’ARYM. Cela était une erreur. Il n’est pas sûr que les sanctions soient constructives ou qu’elles soient un succès. C’est ce que nous pouvons du moins affirmer de par notre expérience. Les sanctions que nous soutenons sont celles qui permettront à la Russie de s’asseoir à la table des négociations. Nous ne sommes pas en faveur des sanctions suscitées par la colère. Notre objectif : que la Russie respecte tout ce qui a été convenu à Minsk, qu’elle mette en pratique ce qui a été convenu.
JOURNALISTE: Pensez-vous que cet objectif a été atteint?
N. KOTZIAS: Les sanctions qui ont été imposées ont engendré des problèmes économiques en Russie mais ce n’est pas – à mon sens – le plus important et cela ne doit pas être l’objectif des sanctions. La Russie a montré ces derniers jours sa volonté de respecter l’accord de Minsk. J’ai récemment eu l’occasion de remercier l’Allemagne et la France pour toutes les actions entreprises.
J’espère avoir l’occasion de parler aussi des problèmes de la Grèce, sur les chaînes ARD et ZDF et aussi de la façon dont certains médias allemands perçoivent la Grèce et comment ils présentent le peuple grec.
La semaine passée, nous avons eu l’occasion à Paris, pendant la réunion des Etats du sud méditerranéen de l’UE (groupe EUROMED), d’aborder la question des indépendantistes. Les indépendantistes sont une question cruciale pour la politique étrangère. La différence avec les djihadistes qui viennent du sud (des frontières sud de l’UE, Ndlr) est que ces derniers ne constituent pas seulement une question de politique extérieure, mais aussi de politique intérieure. Il est très important d’aborder la question de la stabilité au sud, il est très important de trouver des solutions pour la stabilité dans la région, au Moyen-Orient, en Libye. Hier, nous avons longuement discuté de la Libye.
JOURNALISTE: Pensez-vous que de nombreuses discussions concernant l’Ukraine aient lieu en UE?
N. KOTZIAS: Il ne faut pas seulement discuter de la question de l’Ukraine ou des djihadistes, mais aussi de l’avenir de l’Europe, de sa vision, de l’Europe que nous voulons avoir. Il faudra que nous retournions aux valeurs européennes. Je me préoccupe vivement de savoir dans quelle mesure la nouvelle génération en Europe et notamment la nouvelle génération dans les pays du sud, les collégiens d’aujourd’hui seront, après 10 ou 20 ans, satisfaits de l’Europe, s’ils seront en faveur de l’Europe lorsqu’aujourd’hui ils n’entendent parler que de sanctions, de punitions et de mémorandums. Il faudra que nous parlions d’autres choses à cette nouvelle génération européenne et non pas seulement des punitions et des autres actions qui sont nécessaires lors des confrontations internationales. L’Europe n’est pas seulement synonyme de sanctions et de punitions. Il faudra que nous leur disions que l’Europe est une vision positive et que nous devrons œuvrer davantage dans ce sens.
JOURNALISTE: Vous allez utiliser votre droit de veto contre les sanctions si je comprends bien.
N. KOTZIAS: Quand nous sommes en pleines négociations, je ne peux parler des négociations sinon cela n’a plus de sens.
JOURNALISTE: Cela veut dire…
N. KOTZIAS: Cela ne veut rien dire du tout. Nous négocierons et nous verrons comment nous avancerons. Il y a des pays qui sont en faveur des sanctions et d’autres qui sont frappés par les sanctions. Bien, parlons alors de l’application de sanctions. Mon pays traverse une crise économique et l’embargo imposé entraîne des coûts élevés pour nous et notre production agricole. Je comprends les pays qui n’ont pas de relations économiques avec la Russie, je comprends les pays qui sont en faveur de l’application de sanctions, mais ne respectent pas les sanctions. Nous devrons toutefois discuter de la Grèce et des problèmes économiques engendrés par l’application de sanctions, comment compenser les pertes économiques dues aux sanctions.
JOURNALISTE: Certains observateurs pensent que la Grèce menacera d’utiliser son droit de veto si elle n’obtient pas une aide financière.
N. KOTZIAS: Le droit de veto compte parmi les droits dont jouit la Grèce au sein de l’UE. Il est, pour le moins que l’on puisse dire, étrange de parler de menace lorsqu’on utilise ce qui est prévu à l’UE. Il ne s’agit pas de menace, mais de mécanismes définis par les réglementations et traités européens. Et deuxièmement, il y a des pays qui n’ont pas besoin, en raison de leur puissance, d’utiliser leur droit de veto, car ils peuvent s’imposer par leur puissance. Nous n’avons jamais utilisé le droit de veto sans raison et nous en ferons de même avec l’Ukraine. Personne n’a besoin de sentir qu’il est menacé. Nous devrons discuter à la table des négociations afin qu’il y ait une situation win-win, où tant nos partenaires que nous-mêmes sortirons gagnants. Je ne peux concevoir une politique où seuls certains de nos partenaires sortent gagnants et où nous ne faisons qu’augmenter nos pertes.
JOURNALISTE: Est-ce qu'à votre sens, il y a un lien de causalité entre votre consentement à la question de l'imposition des sanctions et la poursuite de l'aide financière?
N. KOTZIAS: S'agissant de la question des sanctions, je n'ai jamais dit qu'il y avait une corrélation entre ces deux questions. Nous devons toutefois voir comment seront compensées les pertes financières de l'UE occasionnées par les sanctions. Cela n'a aucun rapport avec l'aide financière. Ce que j'ai affirmé était que la question des sanctions nuisait à l'économie. En outre, il y a des pays de l'OTAN, de petits mais aussi de grands pays qui profitent des sanctions. Nous devons discuter de toutes ces questions. On ne peut avoir des pays qui profitent des sanctions et d'autres qui subissent les pertes. Tous les pays doivent gagner et perdre ensemble. Je reste perplexe face à la discussion qui est en cours ce derniers temps dans les médias allemands concernant notre attitude à l'égard de la question des sanctions, alors que dans le même temps personne ne parle des pays de l'OTAN qui n'appliquent pas les sanctions. Cela est une action unilatérale.
JOURNALISTE: Parlons maintenant de la façon dont les médias allemands perçoivent la Grèce.
N. KOTZIAS: Il existe de nombreux stéréotypes. Je voudrais faire une clarification à cet égard. Je suis un ami de l'Allemagne. J'aime l'Allemagne et je l'ai aussi affirmé à Berlin. Ma femme est allemande et par conséquent j'entretiens des liens familiaux avec l'Allemagne. Je comprends l'Allemagne et je me considère comme un politique qui connaît l'Allemagne. A part cela, je pense que l'Allemagne est un pays qui est au fond philhellène car elle s'est définie elle-même à travers la philosophie grecque ancienne et les convictions politiques. La Grèce et l'Allemagne entretiennent de longue date des relations amicales et j'essaye dans toutes mes actions de soutenir ces relations. Pour ce qui est toutefois des informations fournies par les médias allemands concernant la question de la crise grecque, je dirais qu'il existe de nombreux stéréotypes. Récemment, après le dernier accord, à la une de tous les journaux allemands figuraient des articles intitulés "Pas un centime de plus pour la Grèce", ce qui est bien évidemment un mensonge, car lors de notre dernier accord, la question à négocier ne portait pas sur l’aide financière.
Une autre question qui monopolise souvent les médias allemands est celle de l'argent qu'a perdu l'Allemagne à cause de la crise grecque. C'est tout à fait le contraire qui se passe. La crise économique grecque a fait gagner à l'Allemagne de manière directe et indirecte, à peu près 80 milliards d'euros. Nous devons parler sur la base de chiffres et éviter les positions pseudo-moralisatrices de part et d'autre.
L'un des stéréotypes porte également sur le fait qu'un pays entier a des qualités négatives, des stéréotypes qui ne correspondent guère à la réalité. Des stéréotypes d'après lesquels tous les Grecs sont des voleurs, des paresseux et des menteurs, alors que d'après toutes les données statistiques européennes, les Grecs travaillent plus d'heures par semaine que tous les Européens. Actuellement en Grèce le taux de chômage chez les jeunes se situe à 60% et nous devons donc voir ce qui va se passer avec cette nouvelle génération, quelle sera l'attitude de cette dernière à l'égard de l'UE et ce qu'elle fera si elle continue d'être au chômage tout en écoutant toujours parler au sein de l'UE des sanctions. Je comprends cette logique, à savoir que la Grèce doit être punie et que tous les Grecs sont méchants, je peux l'accepter mais nous devons voir ce qui va se passer après. Nous devons voir ce qui va se passer à l'avenir. Nous devons avoir une situation positive gagnant-gagnant...
Je voudrais aussi dire que l'Allemagne a trouvé une excellente manière de gérer ses dettes à travers l'accord de Londres de 1952-53. L'Allemagne avait perdu une guerre, une guerre désastreuse, mais la question relative aux prêts qu'elle a consentis a été réglée dans les années 20'. Il ne peut y avoir aujourd'hui pour la Grèce des conditions plus défavorables (pour le remboursement des prêts) que celles imposées à l'Allemagne qui a perdu toute une guerre. Nous devons discuter de cette question. L'Allemagne affirme sans cesse qu'elle s'est acquittée de toutes ses dettes, ce qui n'est pas bien évidemment valable et que nous, nous sommes des menteurs et des imposteurs qui ne veulent pas rendre l'argent prêté. C'est avant tout l'Allemagne qui n'a pas remboursé ses dettes après la Seconde guerre mondiale. Cela s'est passé avec l'accord de Londres. Conformément à cet accord, afin que l'Allemagne puisse rembourser ses dettes, il devrait y avoir de la croissance à laquelle ont contribué tous ses partenaires. Ses partenaires ont donc fixé un pourcentage représentant 3% de son commerce extérieur pour le remboursement de ses dettes.
Quel est l'accord pour la Grèce? Un accord qui a conduit à une perte de 30% de notre produit social. Si notre puissance financière diminue, comment est-il possible que nous remboursions notre dette? Nous avons besoin d'un règlement similaire à celui utilisé dans le cas de l'Allemagne pendant la période 1952-53. A l'époque, personne ne disait que les Allemands étaient des voleurs et des paresseux. Les Allemands sont sans aucun doute un peuple très laborieux doté de nombreuses capacités.
Ce dont on a besoin c’est une politique qui favorisera la croissance. Tel est d'ailleurs le point de désaccord avec nos partenaires lesquels insistent sur la poursuite d'une politique qui apporte des résultats négatifs, tels que des taux de chômage élevés, la destruction de la production industrielle et du tissu social. Nous avons besoin d'une autre politique. Nous devons renoncer aux arguments à caractère pseudo-moralisateur et aux attaques mutuelles. Et, pour finir, je voudrais faire encore une remarque : Vous savez, on doit prendre une décision. Est-ce qu'on veut qu'il y ait de la croissance afin que la Grèce puisse rembourser ses dettes ou est-ce qu'on veut détruire le pays? Si l'on veut détruire le pays, on doit réfléchir sur les conséquences qu'une telle situation aurait au niveau géopolitique et notamment en Méditerranée orientale.
Une autre remarque aussi pour finir: En Grèce ont éclaté de grandes affaires de corruption. Et les responsables de tous ces scandales sont des Grecs qui vivent aujourd'hui en Allemagne La justice allemande devra enfin nous remettre les procès-verbaux afin d'avoir des preuves concernant ceux qui ont perçu des pots-de-vin en Grèce. On ne peut utiliser des arguments à caractère pseudo-moralisateur, alors que les personnes impliquées dans ces scandales, telles que M. Christoforakos de la société Siemens, se trouvent en Allemagne. On doit mettre fin à cette situation. La justice allemande doit nous remettre leurs dépositions. Nous sommes contre la corruption, nous sommes contre la richesse acquise par des moyens frauduleux, mais l'Allemagne doit démasquer ces grands imposteurs.
Mars 9, 2015