G. LIANIS : Y a-t-il un risque d’ « incident chaud » ou provocateur en Egée, à Chypre ou ailleurs ?
E. VENIZELOS : Nous sommes dans un état de préparation et d’alerte pour parer à une telle éventualité. Nous entreprenons des actions immédiates afin d’éviter les escalades car l’escalade militaire n’a jamais été d’une grande aide pour la région et la Grèce. Dire que l’on a un « bouclier défensif », que l’on a une force dissuasive que nous pouvons utiliser si besoin est, est une chose, et entrer dans des crises sans perspective, sans cadre stratégique et qui génèrent des situations nuisibles qui, malheureusement s’installent et s’enracinent, en est une autre.
G. LIANIS : M. Vénizélos fait un bilan positif des résultats de la réunion au sommet trilatérale Grèce – Chypre – Egypte et estime que celle-ci est le fruit d’une préparation de longue haleine.
E. VENIZELOS : Tout a commencé en août – septembre 2013, grâce à des actions ciblées de notre part. Ma visite au Caire, était l’une des premières visites d’un ministre des Affaires étrangères d’Europe après la chute de Morsi. Nous avons soutenu l’Egypte depuis le début. Le gouvernement de transition. Nous avons soutenu l’Egypte et l’Union européenne, après moult difficultés, car à l’époque de nombreux pays européens, les Etats-Unis y compris, étaient très réservés. Imaginez qu’il y ait, maintenant que tous les fronts sont ouverts, du problème palestinien et la Syrie jusqu’en Libye, une Egypte qui soit instable. Maintenant l’Egypte a un rôle stabilisateur. Elle a un rôle de médiation à Gaza, en Libye. Elle est un point de référence dans la lutte contre l’EI. Imaginez que ce pays, avec ses 86 millions d’habitants, le plus grand du Moyen-Orient et de l’Afrique du nord, que cette puissance du monde arabe soit prise dans le tourbillon de l’instabilité. Nous avons donc fait la première réunion ministérielle tripartite l’année dernière, en septembre, à l’ONU. Puis de nouveau cette année en septembre à l’ONU. Nous avons fait une rencontre à Nicosie le 29 octobre et sommes ainsi arrivés à la réunion au sommet, non sans avoir au préalable donné une nouvelle impulsion à la négociation des comités techniques sur les zones maritimes. Les Egyptiens ont fait preuve de très bonne volonté.
G. LIANIS : Et l’autre coopération tripartite Grèce – Israël – Chypre ?
E. VENIZELOS : Nous avons un partenariat avec Israël sans que cela ne nuise à nos relations traditionnelles avec le monde arabe. Avec Chypre également. Chypre a, comme vous le savez, une coopération étroite dans le domaine de l’énergie. Avec Monsieur Antonis Samaras, nous avions fait le premier Conseil intergouvernemental à Jérusalem. Maintenant, nous préparons le prochain, ici, en Grèce. Dans le même temps, il y a eu des rencontres au niveau des ministres de l’Energie et maintenant nous avons des réunions au niveau des Secrétaires généraux des ministères des Affaires étrangères, afin d’aboutir à une rencontre des ministres des Affaires étrangères. M. Libermann était à Chypre la semaine passée et je l’avais rencontré le 29 septembre à New York.
G. LIANIS : Et vous pensez que tout cela contribuera de manière décisive à désamorcer la crise avec la Turquie ?
E. VENIZELOS : Je n’ai pas dit que l’Egypte et Israël contribueront au règlement de la question chypriote. Nous ne sommes pas dupes. Mais un environnement régional est créé, un environnement qui permet d’exercer des pressions sur la Turquie puisque celui-ci est créé au nom de la légalité internationale, au nom du droit international de la mer. Et cela est très important. La résolution du Parlement européen constitue une condamnation sévère de l’attitude de la Turquie à l’égard des droits souverains de la République de Chypre. Le Département d’Etat s’est, à plusieurs reprises, référé, au respect des droits souverains de Chypre.
G. LIANIS : Mon sentiment, M. le ministre, est que l’Union européenne a une moindre participation dans toutes les affaires.
E. VENIZELOS : Très juste. Mais c’est une vieille histoire. Et cela se poursuit et est confirmé lors des grandes crises au Moyen-Orient et en Ukraine. Le rôle de l’Union européenne a toujours été complémentaire à celui des Etats-Unis. Et ce, depuis 1917. A partir du moment où les Etats-Unis sont entrés en guerre pour exercer leur influence et terminer la guerre dans l’intérêt des forces alliées.
G. LIANIS : Et après tout cela, avez-vous l’impression que la Turquie a eu une attitude différente ?
E. VENIZELOS : La Turquie n’a pas caché son irritation et nous en a fait part directement. Et nous avons dit, sur tous les tons, que ces rencontres tripartites Grèce – Egypte – Chypre et Grèce – Egypte – Israël ne revêtent aucun caractère agressif à l’encontre de la Turquie.
G. LIANIS : Pourquoi les Turcs ont-ils été irrités ?
E. VENIZELOS : Car ils estiment que ce qui est arrivé est une action hostile à leur égard.
G. LIANIS : Et que va-t-il se passer ?
E. VENIZELOS : Les 5-6 décembre a été planifiée une rencontre du Conseil de coopération de haut niveau des deux gouvernements, grec et turc. Cela aurait dû avoir lieu en mars. Nous avions reporté la rencontre à la fin de la présidence grecque de l’UE. Nous en avons discuté également avec le Président Anastassiadis et avons jugé qu’il était préférable d’exprimer les points de vue de la Grèce et de Chypre directement, plutôt que de passer par des intermédiaires qui pourraient oublier certaines choses…
G. LIANIS : Ces rencontres trilatérales qui se déroulent aujourd’hui sont-elles indépendantes l’une de l’autre, ont-elles une influence l’une sur l’autre ou bien y a-t-il un point de contact entre elles ?
E. VENIZELOS : On peut aussi voir le « rectangle » qui est formé. Car l’Egypte connaît la relation avec Israël. Israël connaît la relation avec l’Egypte. Israël sait que le rôle de l’Egypte est déterminant dans le problème de Gaza et, de manière générale, du Moyen-Orient.
G. LIANIS : Cependant, le Barbaros continue son voyage à sa « vitesse de croisière ». Cela ne vous préoccupe-t-il pas ?
E. VENIZELOS : Toute violation du droit international est préoccupante, qui plus est lorsque les mémoires de l’invasion de 1974 sont ravivées. Dès lors que la Turquie soutient, comme elle le dit, le dialogue intercommunautaire à Chypre, elle doit veiller à réunir les conditions nécessaires à la réouverture du dialogue. Elle doit veiller à la désescalade et non l’escalade ou la diffusion des tensions. Comme j’ai eu l’occasion de le dire au Conseil national sur la politique étrangère, il y a, depuis des mois, une annonce concernant une série de recherches que des navires de recherche turcs ont l’intention de mener dans des régions marines présentant un intérêt grec. Des régions qui s’intègrent dans les limites extérieures du plateau continental grec et de la ZEE, en vertu de la loi 4001/2011 qui a été annoncée à l’ONU. Il s’agit de recherches d’échantillonnage de sédiments, mais les symbolismes continuent d’exister. Et nous ne voulons pas de tensions – même symboliques – mais nous insistons sur le fait que le droit international de la mer doit être strictement appliqué et respecté.
G. LIANIS : Tout ce que l’on a pu entendre dernièrement concernant la question de Skopje est dépourvu de contenu. « Il n’y a pas de nouvelle proposition Nimetz. Il n’y aura pas d’évolutions immédiates dans la question du nom car l’autre partie ne fait pas de pas en avant ». Le vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères est catégorique à ce sujet. Et assez révélateur du climat qui existe. « Ce que la Grèce devait faire, elle l’a fait depuis 2008. Avec la décision du cabinet qui a été acceptée par la quasi-totalité des partis de ce parlement. Depuis, nous attendons une action similaire de la part de l’ARYM. Non seulement, ils n’ont pas cédé d’un pas, mais si l’on entend les dernières déclarations officielles de M. Gruevski et du ministre des Affaires étrangères, M. Popovski, on peut comprendre ce qui se passe exactement. Ils n’ont pas l’intention, dit-il, de changer leur nom constitutionnel. C’est l’une de leurs positions de base. Et toute décision prise sur le nom sera soumise à référendum ». Le ministre des Affaires étrangères me précise la position nationale : « une appellation complexe avec déterminatif géographique pour usage externe et interne. Cela implique le changement de l’appellation constitutionnelle. Et la nouvelle appellation sera pour tous les usages, erga omnes. La même appellation partout, pour usage interne, international, dans le cadre des organisations internationales, lors des relations internationales, bilatérales et multilatérales. Les récentes déclarations de M. Popovski suggèrent une intransigeance absolue ».
G. LIANIS : Mais cette affaire dure depuis plus de vingt ans et tourmente les deux peuples. Combien de temps cela durera-il encore ?
E. VENIZELOS : Le dire en 1991 est une chose et le dire en 2014 en est une autre. Nous ne pouvons pas nous leurrer. Cela est manifeste. M. Gruevski utilise le nom comme levier pour exercer la politique étrangère. Le premier problème du pays voisin est celui de la cohésion ethnique et de la pleine application de l’accord d’Ohrid. Ces problèmes sont plus importants que celui du nom. Au même titre que la question de l’identité nationale et de la langue entre l’ARYM et la Bulgarie est plus grave que celle du nom. La tactique de l’ « antiquisation » choisie par les voisins qui se présentent comme des anciens Macédoniens en revendiquant l’héritage d’Alexandre le Grand est en totale contradiction avec le fait qu’ils se présentent en même temps comme des pures Slaves qui revendiquent l’héritage du Tsar Samuel. Lorsque nous allons à l’OTAN et à l’UE, nous leur disons qu’il y a la question du nom mais que derrière la question du nom il y a une question de démocratie, de droits de l’homme. Une question d’Etat de droit. Une question de relations entre Albanais et Slavo-macédoniens. Une question de relations entre le gouvernement et l’opposition. L’Union européenne connaît l’existence de ces problèmes de démocratie, d’Etat de droit, de liberté de la presse, de transparence, de relations ethniques. Il y a aussi la question du nom qui doit être résolue au moyen d’une solution mutuellement acceptable par le biais des procédures de l’ONU que la Grèce soutient.
G. LIANIS : Et l’OTAN ? Quel est le rôle de l’OTAN ?
E. VENIZELOS : Bien entendu, les pays candidats à l’adhésion à l’OTAN ont un intérêt moins marqué pour les questions relatives aux institutions et à la transparence. Car la question de la sécurité prévaut. Mais de quelle sécurité parle-t-on lorsqu’il n’y a pas de stabilité régionale. Lorsque l’ARYM connaît des tensions avec la Grèce, la Bulgarie, l’Albanie et la Serbie pour des questions ecclésiastiques. L’ARYM a une église schismatique par rapport à la Serbie. Donc avec tous ces fronts ouverts, comment l’ARYM peut-elle être un facteur de stabilité.
Novembre 16, 2014