Le ministre des Affaires étrangères, M. Dimitris Avramopoulos a envoyé aujourd’hui une lettre au ministre turc des Affaires étrangères, M. Ahmet Davutoglu en réponse à la lettre de ce dernier.
M. Avramopoulos a répondu à toutes les questions soulevées par M. Davutoglu.
Veuillez retrouver ci-dessous le contenu de la lettre.
« Je vous remercie pour votre lettre dans laquelle vous présentez certaines réflexions portant sur des moyens de règlement de la question importante de la partition de Chypre depuis 40 ans, un drame qui perdure à nos jours, ce qui va à l’encontre des valeurs essentielles de notre civilisation et des dispositions fondamentales du droit international.
L’historique du problème est bien connu et a fait l’objet de nombreux débats. Sans aucun doute, il existe des responsabilités. Toutefois, nous ne devons pas demeurer prisonniers du passé pour toujours.
Votre référence aux Accords de 1959 et de 1960 a provoqué ma surprise car ces accords portaient sur la fondation d’un nouvel Etat bicommunautaire et souverain lequel est actuellement membre des Nations Unies et de l’Union européenne. Le résultat d’une série d’événements, de consultations diplomatiques et d’initiatives de cette époque était la fondation de la République de Chypre, en tant que nouvel
Etat, dont l’indépendance, l’intégrité territoriale, la souveraineté et l’ordre constitutionnel étaient garantis par nos deux pays et la Grande-Bretagne. Dans le même temps, des résolutions consécutives des Nations Unies, avec en premier lieu la résolution 186 du Conseil de sécurité des Nations Unies en mars 1964, venaient confirmer ce qui précède.
En 1974, le coup d’état militaire a servi de prétexte à l’invasion militaire qui s’est poursuivie après l’échec du coup d’état et a eu pour conséquence l’occupation de 37% du territoire de la République de Chypre par les forces armées turques. L’invasion et l’occupation illégales constituaient une violation de la Charte des Nations unies, ce qui a été condamné à maintes reprises par la communauté internationale et les Nations Unies.
En dépit de tout cela, nous sommes aujourd’hui témoins de cette situation inacceptable pour le peuple chypriote qui perdure, en violation des principes et des valeurs de l’humanité.
Or, la République de Chypre a pu se remettre sur pieds, asseoir sa position sur la scène internationale, prouvant par des actes et des paroles sa volonté de réintégrer cette partie de son peuple qui vit aujourd’hui sur les territoires occupés.
Votre idée de fonder un nouvel état des choses à Chypres doit tout d’abord être acceptée par les Chypriotes eux-mêmes. Elle doit également garantir la pérennité de la République de Chypre, ainsi que le prévoient les Accords de 1960.
Quoi qu’il en soit, nous devons tous respecter et appliquer les résolutions des Nations Unies, prévoyant la possibilité d’un retour de tous les Chypriotes déplacés sur les terres de leurs ancêtres et le retrait immédiat de toutes les forces armées étrangères ainsi que la cessation de toute ingérence étrangère dans les affaires de Chypre. Nous devrons également encourager les deux communautés à effacer les lignes de démarcation qui ont été imposées depuis des décennies.
Mais pour nous, une intervention aujourd’hui sous le prétexte des puissances garantes dans un Etat souverain et un peuple souverain n’est ni juste, ni acceptable et est dans tous les cas un anachronisme.
Je comprends bien que votre proposition émane de votre volonté de résoudre la question chypriote et s’intègre dans le cadre de la conjoncture économique actuelle à Chypre et de la perspective de forage pour l’extraction d’hydrocarbures dans la région élargie, où Chypre et la Grèce ont des droits souverains en vertu de la Convention des Nations Unies sur le droit de la mer et le droit international coutumier.
A mon avis, il est très certainement faux de considérer la faiblesse économique éphémère de Chypre ou de tout autre pays comme un critère visant à élaborer une politique, car nul n’est en mesure de savoir à quel moment la crise économique actuelle frappera la porte d’un autre pays. Je crains que votre décision d’interrompre votre coopération avec les sociétés d’énergie, au motif que ces dernières coopèrent avec la République de Chypre, soit une erreur.
Chypre a une histoire qui remonte à 4.000 environ et durant laquelle elle a conservé son identité en s’opposant à des invasions successives. Elle continuera d’être forte, retrouvera son dynamisme, tandis que son économie et sa société seront de nouveau florissantes.
Tel est l’avenir que Chypriotes turcs et grecs peuvent et doivent savourer de nouveau ensemble.
Ils ne peuvent y parvenir que dans le cadre d’une Chypre réunifiée, conformément aux Accords de haut niveau conclus en 1977 et 1979 et aux résolutions ultérieures du Conseil de sécurité des Nations Unies prévoyant une fédération bizonale, bicommunautaire avec une personnalité internationale unique, une souveraineté unique et une citoyenneté unique, des droits démocratiques sauvegardés pour tous ses citoyens et une égalité politique pour ses deux communautés, tel que défini dans les résolutions des Nations Unies. Toute allusion à une partition est à exclure.
Seule une Chypre réunifiée peut garantir les intérêts communs de son peuple et dans une Chypre réunifiée, l’exploitation des ressources naturelles sera dans l’intérêt de tous ses citoyens. Ce point de vue est largement accepté en Grèce, tant au niveau du gouvernement, que des partis politiques et de l’opinion commune.
Toutefois, cher Ahmet, plus la situation actuelle est maintenue et les résolutions du Conseil de sécurité ne sont pas appliqués, plus le problème ne peut être résolu dans l’intérêt des parties impliquées, tant sur l’île que dans la région élargie.
Je pense que votre lettre exprime une volonté réelle de résoudre la question chypriote et reflète une nouvelle perspective que s’efforcent de créer le gouvernement actuel de et le Premier ministre de la Turquie. Mais la façon dont vous envisagez la question chypriote dans votre lettre ne permet pas l’ouverture de cette nouvelle perspective.
Lors du récent Conseil de coopération de haut niveau qui s’est tenu à Istanbul, nous avons créé un nouveau climat entre nos deux pays. Cette réussite devrait mener à des nouvelles voies de bon voisinage, d’amitié et de coopération entre les peuples, qui souhaitent vivre et progresser dans un environnement de sécurité, de paix et de stabilité.
Nous devrons encourager vivement les Chypriotes grecs et les Chypriotes turcs à poursuivre leur dialogue sous l’égide des Nations Unies, qui comme vous le savez a été interrompu par le dirigeant chypriote turc.
Nous ne sommes pas d’accord avec votre proposition concernant une conférence quadripartite, car une telle proposition va tout d’abord à l’encontre du principe fondamental et inaliénable de l’indépendance, de la souveraineté et de l’intégrité territoriale de la République de Chypre. Par ailleurs, les expériences du passé ont montré que de tels modèles de négociation n’apportaient pas de résultats positifs, mais au contraire donnaient lieu à des nouvelles tensions et conflits. Les Chypriotes turcs et les Chypriotes grecs n’ont pas besoin de protecteurs. Ils peuvent trouver des solutions tous seuls et nos deux pays devront les encourager et faciliter cet effort louable.
Laissons donc la porte ouverte et envisageons cette question internationale importante avec franchise, réflexion, courage et détermination. Sa résolution laissera présager une nouvelle ère dynamique de développement et d’approfondissement des relations entre les deux pays et les deux peuples. Elle aura un rôle catalyseur pour la stabilité et la paix dans notre région. Permettez-moi de souligner à nouveau que cette décision revient à Chypre et aux Chypriotes. Nous pouvons sans aucun doute influencer de manière positive les évolutions en faisant part de notre volonté de les encourager afin que les négociations reprennent et aboutissent à une solution honnête, juste, durable et convenue ».
Mars 29, 2013