Discours prononcé par M. Evangelos Vénizélos, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères lors d’une manifestation organisée par la Chambre de commerce et d’industrie franco-hellénique à Zappeion

Nous vous communiquons ci-dessous le texte du discours prononcé par M. Evangelos Vénizélos, vice-Premier ministre et ministre des Affaires étrangères lors d’une manifestation organisée par la Chambre de commerce et d’industrie franco-hellénique à Zappeion

« Monsieur l’ambassadeur de la République française, Messieurs les ministres, Mesdames et Messieurs. Je remercie la Chambre de commerce et d’industrie franco-hellénique pour son aimable invitation, je remercie le Président de la chambre de commerce et d’industrie pour son introduction qui a ouvert la voie à une forme de communication entre nous. Je vous remercie toutes et tous sincèrement pour votre présence ici.

Je remercie tout particulièrement l’ambassadeur dont la présence ici reflète les relations étroites, les relations de partenariat et d’amitié qui existent entre la France et la Grèce. J’ai eu l’occasion d’aller à Paris, il y a quelques jours, et j’ai eu des entretiens pratiques avec mon homologue, le ministre des Affaires étrangères, Laurent Fabius et avec le ministre des Finances, Pierre Moscovici ainsi qu’avec le Secrétaire du Parti socialiste, Monsieur Harlem Désir.

Et surtout, pour la première fois, j’ai eu l’occasion d’avoir une communication longue et directe avec les commissions des affaires extérieures et des affaires européennes du Sénat français. Avec les membres de ces commissions nous avons parlé longuement de la situation en Grèce, de la situation en Europe, des équilibres européens et M. Kourkoulas, le Secrétaire d’Etat aux Affaires étrangères a eu la même expérience à l’Assemblée nationale française. Donc il y a une communication institutionnelle très étroite que nous renouvelons chaque fois, puisque nous nous rencontrons au niveau ministériel très souvent, à Bruxelles aussi dans le cadre de l’OTAN et de l’Union européenne, en d’autres lieux, dans le cadre de rencontres internationales, comme récemment à Montreux où j’avais rencontré d’ailleurs mon homologue français. Nous nous sommes penchés sur la question de la Syrie et aussi de toute cette crise à la fois humanitaire, militaire et politique.

Mon exposé a le titre – un titre qui va de soi d’ailleurs – qui a été annoncé par M. Hatzopoulos. Car sans aucun doute la Grèce pour la première fois après de nombreuses années est sous les feux des projecteurs puisqu’elle vient d’assumer la présidence tournante semestrielle du conseil de l’UE. C’est la cinquième fois que nous faisons cela, que nous assumons la présidence depuis notre adhésion aux communautés européennes en 1981. C’est une obligation, ce n’est pas nous qui cherchons à assumer la présidence bien sûr et nous pensons que c’est une très bonne opportunité pour montrer le visage normal d’un pays égal et non celui d’un pays qui demande de l’aide, fait des négociations sur son prêt et ses obligations, un pays qui connaît une crise depuis 2008.

J’ai répondu souvent à la question de savoir comment est-il possible qu’un pays en pleine crise, qui est une sorte de laboratoire de la crise, comment est-il possible que ce pays représente l’UE. En réalité, la Grèce on juge de l’intégration européenne et de l’avenir de la zone euro. Et l’intégration réussie du programme d’ajustement de la Grèce est un pari européen, au sens large du terme, dont dépend la crédibilité mais aussi la possibilité de survie de l’Europe dans un monde où lorsque nous le voyons d’une façon macroscopique nous oblige à comprendre que l’Europe, le continent européen, pas seulement l’UE se rétrécit en tant qu’acteur mondial et est confronté à de grands problèmes, des problèmes budgétaires, démographique, économiques et autres.

Donc ce semestre est crucial à bien des égards et nous n’allons pas oublier les priorités que nous nous sommes fixées, nos besoins nationaux aussi en nous consacrant simplement à la présidence. Nous allons assumer cette présidence dans le cadre institutionnel de la façon la plus efficace possible en coopération avec les présidences permanentes qui de toute façon sont déterminantes et en coopération avec la Commission, le Parlement européen, avec les parlements nationaux des Etats membres, avec le Secrétariat général du Conseil avec le Service européen d’action extérieure qui est sous la houlette de la haute représentante de l’UE. Nous allons faire face à de grandes questions, comme la gouvernance économique et notamment l’union bancaire, qui ouvrent un débat intense entre l’Europe et les Etats-Unis.

Bien sûr, nous allons faire tout cela, mais nous allons nous préparer pour le grand événement du semestre, à savoir les élections européennes. En Grèce, nous avons, bien sûr, les élections municipales et régionales. Le grand événement, ce sont les élections européennes. C’est une épreuve je dirais pour tous les gouvernements, pour tous les parlements, pour toutes les sociétés face au phénomène d’eurosceptisme et de lassitude de la part des citoyens et plus particulièrement des jeunes qui pensent que l’Europe est identifiée à l’austérité, à la crise et à un modèle univoque qui est dirigé essentiellement par l’Allemagne et c’est pourquoi le rôle de la République française est très important, en la matière, le rôle aussi de la Chambre de commerce et d’industrie franco-hellénique car les équilibres internes au sein de l’UE sont également les équilibres de l’axe Berlin – Paris. Et lorsque cet axe est plus ou moins ébranlé et lorsqu’il ne permet pas qu’il y ait un rôle égal dans la prise de décisions, cela a une influence sur tous et surtout le sud de l’Europe, qui est une question essentielle de ce semestre, le grand thème du récit sur l’Europe que nous devons raconter.

Le récit sur l’Europe est une affaire qui appartient normalement aux partis politiques européens. Chacun d’eux, le parti populaire, le parti socialiste, etc., a le droit à la parole. Mais ce qui est important c’est de savoir s’il y aura ce concept de sud politique européen et non de sud géographique. Et lorsque je parle du sud politique européen, j’entends par là des idées fraiches, des idées nouvelles. Car nous avons besoin de pays, de gouvernements, de partis, d’intellectuels, d’idées, de propositions pour un récit alternatif de l’Europe.

Et le sud politique européen, la proposition alternative pour l’Europe ne peut apparaître si la France ne joue pas le rôle qui lui appartient et si l’on ne retrouve pas à nouveau le rapport de forces européen réel, si l’axe entre Berlin et Paris ne fonctionne pas. L’axe pour des questions économiques bien sûr et des questions liées à la politique de développement. Parce que pour les autres questions de la politique extérieure et de la politique de sécurité et de défense le rôle de la France est essentiel. C’est le rôle d’un membre permanent du Conseil de sécurité de l’ONU, comme le Royaume-Uni au même titre. Mais l’élément principal de force nationale de nos jours est l’économie et sa capacité à jouer un rôle dans l’élaboration de la politique budgétaire, financière et économique. Ceci influence la conscience des sociétés vis-à-vis du rôle qu’elles sont appelées à jouer en Europe.

Ce semestre est donc crucial, non pas parce que nous avons la présidence, mais parce que cette présidence coïncide avec l’épreuve des élections européennes et donc de la nécessité de dire quelque chose de neuf sur l’Europe, il faut repolitiser le débat, parler à nouveau des questions de fond, d’une Europe qui promeut des valeurs et pas une rhétorique de valeurs, des valeurs qui ont un impact économique social, un impact sur le développement, l’emploi, sur l’innovation, sur l’esprit d’initiative, qui ont une valeur ajoutée et qui impactent le PIB de l’UE et sa place dans la répartition mondiale. Cela n’est pas facile.

Ce semestre est donc crucial, pourquoi ? Parce qu’il faut dans un très bref lapse de temps, jusqu’à la fin avril, finaliser les procédures européennes avec le Parlement européen qui va être dissout. Il est crucial parce que tout de suite après les élections européennes, il y a des consultations pour l’encadrement des organes institutionnels, pour la désignation des personnes qui vont jouer un rôle important pour les cinq années à venir et c’est déterminant pour l’Europe et tous les pays et, bien entendu, ce semestre est celui pendant lequel nous sommes appelés à confirmer notre parcours, à respecter les sacrifices qui ont été faits par le peuple grec, à lier les acquis budgétaires à la conception que l’on a généralement de la Grèce au niveau international, mais aussi à la conception que les Grecs ont de la Grèce.

Parce que l’on dit aux Grecs, on a fait un ajustement budgétaire sans précédent au niveau des excédents primaires, de l’ordre d’à peu près 25 milliards en 3 ans et demi, c'est-à-dire 13% du PIB. Ceci ne s’est jamais produit. Un ajustement qui permet à la Grèce d’avoir le meilleur excédent primaire au niveau structurel et au niveau mondial, mieux que Singapour. Un ajustement budgétaire qui permet à la Grèce aujourd’hui de montrer qu’elle est au-dessous du seuil de 3% du déficit budgétaire prévus par le Traité de Maastricht et le Pacte de Stabilité. Nous sommes légèrement au-dessus de 2%, 2,1%, ce qui est impressionnant, mais d’autre part, pour en arriver là nous avons imposé des sacrifices de 75 milliards au peuple grec. Nous avons subi une sorte de récession cumulée qui dépasse les 25% à partir de 2008 et il y a un taux de chômage qui est barbare pour la population en général et surtout les jeunes jusqu’à 24 ans, le chômage dépasse 60%. Il y a une sorte de barrière à l’entrée sur le marché de l’emploi. Comment les Grecs pourront croire qu’on leur a épargné le pire ? On leur a épargné le pire, c’est vrai, en faisant un choix difficile avec un coût éthique et politique immense. Comment expliquer qu’il est important de perdre 25% du PIB et de gagner les 75% parce que c’est le contraire qui aurait dû se produire suite à une faillite désordonnée, non seulement économique, mais aussi sociale et institutionnelle à la fois, et politique, une véritable faillite démocratique du pays. Donc ce semestre est très important et il est crucial parce que nos partenaires politiques doivent comprendre ce que le secteur privé international a compris avec perspicacité et rapidité, u n secteur qui comprend le changement et investit dans le changement en Grèce et aussi dans la sphère financière et la sphère de l’économie réelle parallèlement.

Et là aussi le rôle de la France est prépondérant, la France qui peut devenir un véritable protagoniste en Grèce en tant qu’investisseur direct. C’est aussi une occasion de retour dans le secteur financier grâce à la recapitalisation et à la restructuration du système bancaire grec, où la présence française était très marquée ainsi que la participation loyale des banques françaises pour alléger la dette publique par le biais du PSI. Ce sont les seules banques qui ne se sont pas empressées de se débarrasser des obligations du trésor public et qui ont quand même assumé un coût considérable par le biais de cette procédure. Et en effet, je veux exprimer ici notre reconnaissance pour cela et pour cette participation.

La question cruciale, donc, pour résumer un débat très vaste c’est que l’on comprenne que la base de tout c’est de confirmer la viabilité à long terme de la dette grecque à partir du moment où nous avons annulé pratiquement le déficit budgétaire et le déficit de la balance des comptes courants, si ce n’est en tant que déficit au niveau de la compétitivité, au moins au niveau des échanges internationaux. Il faut donner une impulsion à l’économie réelle.

Il faut mettre un terme à cette discussion stéréotypée, cette sorte de cliché pour savoir si la Grèce peut, ne peut pas, veut, ou ne veut pas. Elle peut, elle veut et elle l’a prouvé avec le sang même et la sueur des Grecs, qui malgré les objections, malgré les difficultés, malgré les incertitudes ont fait un choix en mai et en juin, il y a deux ans, en 2012 et le peuple a choisi une stratégie explicitement, en toute connaissance de cause et pour être juste et équitable, il y a des réactions, il y a des angoisses, il y a des difficultés dans tous les ménages, dans toutes les entreprises, chez tout un chacun.

Mais la réaction sociale, si l’on pense à l’ampleur du problème, à l’ampleur de l’effort, aux immenses sacrifices qui ont été faits, il s’agit d’un choix, je dirais, tout à fait raisonnée. Et cela fait honneur à la maturité du peuple grec à l’encontre de différentes sirènes démagogiques et populistes qui n’ont rien à dire car l’option cruciale, le dilemme crucial de ces élections sera à nouveau le choix entre un programme difficile qui arrive à sa fin et dont on voit le bout du tunnel et un plan alternatif inexistant, confus et obscur qui nous ramènera en arrière, non pas à zéro, mais au dessous de zéro en annihilant les sacrifices et les réalisations qui sont tangibles.

Nous avons besoin non pas d’une négociation politique ou de certaines faveurs politiques, nous avons besoin d’un débat politique sérieux sur des bases professionnelles qui puisse confirmer l’évidence sur la base de chiffres, à savoir que le plan avait un sens.

Sinon, on devra admettre l’existence de problèmes au niveau de la conception de ce programme qui sont au détriment de nos partenaires. Il y avait des problèmes de ce genre et des erreurs énormes et le coût de la solidarité européenne est énorme et la solidarité aussi est très importante en tant que prêt. Mais le coût politique et social est énorme. Mais il y a des résultats et maintenant nous devons remédier aux injustices, corriger les erreurs, des erreurs que nous ne pouvions pas contourner parce que nous étions la partie faible dans une négociation particulièrement difficile, sous la menace constante d’évolutions dramatiques pour le pays. Et seul celui qui a vécu cette épreuve, comme celle que nous avons vécue avec M. Zania, au noyau dur de la crise, peut comprendre ce que cela signifie lorsque l’on parle de récit, et ce récit, c’est une angoisse nationale qui vit des moments difficiles et qu’on ne peut pas partager avec les autres car il y a beaucoup d’éléments confidentiels dans cette négociation difficile.

Donc maintenant il faut du point de vue institutionnel et politique confirmer l’évidence, à savoir que nous sommes arrivés à un point où la Grèce peut revenir à la normalité car tout le débat pour la finalisation du programme vient de là précisément. Ce débat commence par la viabilité de la dette souveraine qui est reliée à tous les autres points. C’est quelque chose de possible et cela aura beaucoup de conséquences sur l’optimisme, le comportement des investisseurs, le comportement des consommateurs et le fonctionnement du marché à tous les niveaux du plus simple, du plus quotidien jusqu’au plus haut au niveau international et au niveau des investissements. Voilà quel est l’objectif maintenant et nous ne demandons rien d’autre si ce n’est la mise en œuvre des dispositifs existants, le soutien de tous les Etats membres qui se trouvent dans un état normal. Nous ne voulons pas partir de la surveillance européenne commune, nous sommes tout à faire en mesure de comprendre les difficultés. C’est évident.

Mais la Grèce a le droit, après tout ce que le peuple a fait, après tous les efforts qui ont été accomplis, d’être complimentée pour cela, sans réserves, au niveau international et entendre ce qu’attend aussi le marché. C’est qu’en effet, nous sommes sur la ligne droite de sortie du mémorandum et de la crise, où le mémorandum symbolise l’exceptionnel, le spécifique et non pas ce qui se passe dans une surveillance multilatérale européenne, qui concerne tous les pays. C’est pour cette raison que ce semestre est important. Et il dépend de nous qu’il fonctionne comme une sorte de levier qui va nous permettre de tourner la page. Et le rôle du secteur privé est aussi primordial, le rôle de nos partenaires est essentiel, le rôle des entreprises étrangères qui sont implantées en Grèce et je pense que c’est une opportunité idéale avec le début de cette présidence d’avoir organisé cette communication grâce à l’aimable invitation de la direction de la chambre de commerce et d’industrie franco-hellénique.

Je vous remercie beaucoup».

Janvier 29, 2014