JOURNALISTE : Souhaitons la bienvenue à M. Giorgos Katrougalos, ministre délégué aux Affaires étrangères. Bonjour M. le ministre.
G. KATROUGALOS : Bonjour et bonne semaine à vous et à nos auditeurs.
JOURNALISTE : Nous allons commencer par ce qui se passe en France, avec les gilets jaunes. Est-ce qu’à votre avis, le moment est opportun pour engager une discussion à Bruxelles, une discussion sérieuse en Europe sur « le jour d’après » et notamment au regard des politiques d’austérité suivies, non seulement dans les pays soumis aux mémorandums, mais de manière générale dans la zone euro ; les événements de Paris ne sont-ils pas un message fort montrant que l’Europe est en danger ?
G. KATROUGALOS : Il en est exactement ainsi. C’est sans doute la sonnette d’alarme la plus forte, mais pas la seule. Vous avez tout à fait raison. L’Europe elle-même, dans son livre blanc sur l’avenir de l’Europe, a écrit que nous sommes la première génération d’Européens à craindre que leurs enfants aient une vie pire que la nôtre. Et cela n’est pas le résultat de la mondialisation en tant que phénomène naturel, car il y a des politiques très précises qui peuvent adapter les stratégies nationales et européennes aux défis réels de la mondialisation.
La situation est très simple : dans le cadre de l’application des politiques d’austérité suivies en Europe, les pauvres deviennent plus pauvres et les riches plus riches. Notre problème n’est pas que la taille du gâteau n’augmente. Celui-ci augmente dans des pays comme l’Allemagne, la France et les parts sont réparties de façon inégale. Je pense donc, comme vous l’avez à juste titre sous-entendu, que nous devons envisager les événements en France comme une forte sonnette d’alarme.
Tout comme le Brexit. Selon une analyse de l’Université de Warwick que j’ai lue récemment, au moins 10% des votes en faveur du Brexit sont dus à l’application de politiques d’austérité, à la désertification des régions industrielles du Nord, au sentiment qu’ont beaucoup de personnes de ne pas avoir d’avenir. Et cela concerne non seulement l’Europe, mais chaque pays séparément.
C’est pourquoi, les prochaines élections européennes sont très importantes. Car en réalité ce sont deux mondes qui s’affrontent. D’un côté, le monde de l’Europe ouverte, qui est faveur des droits politiques et des libertés politiques. De l’autre, dans le camp opposé, on observe une association un peu bizarre : les nationalistes souhaitant le retour à un passé d’or qui n’a jamais existé et dans le même temps une Europe pleinement libérale. Telles sont les politiques dans ces pays qui suivent la politique de « l’Europe forteresse ». Et c’est exactement la raison pour laquelle, les prochaines élections sont à la fois cruciales et porteuses d’un dilemme.
JOURNALISTE : Et il semblerait dans le même temps qu’en cette période, dans de nombreux pays européens – « Real News » d’ailleurs avait un reportage à ce sujet hier – ils planifient d’impliquer l’armée dans la question migratoire. En d’autres termes, il y a toute une série de dirigeants européens qui se montrent prêts à copier les méthodes que Trump applique aux frontières avec le Mexique. Je pense que cela est une évolution inquiétante pour l’Europe.
G. KATROUGALOS : Un grand sociologue français dit que lorsque la main gauche de l’Etat s’affaiblit – autrement dit la main qui octroie les droits sociaux, les prestations, les services sociaux – la main droite devient plus forte, à savoir celle de la loi et de l’ordre. Ce n’est pas ainsi que nous pourrons faire face à la crise. S’il est faux de faire de l’Europe une forteresse, pour ce qui est de la question migratoire, il est encore plus faux de considérer que nous avons des ennemis internes et d’organiser notre politique en fonction. Il y a une seule voie. L’Europe à l’époque traversait l’époque d’or pour ce qui est de la prospérité, ce que les Français appellent « les 30 glorieuses », lorsqu’elle a pu réduire les inégalités, construire une démocratie en même temps que son Etat social.
JOURNALISTE : Maintenant, si une telle conception prévaut en Europe, nous aurons des difficultés. Je viens d’être informé qu’il nous a été demandé de participer à un exercice en Hongrie. Si un tel point de vue prévaut, j’imagine que l’usage de la force militaire se fera notamment dans les pays qui constituent une porte d’accès aux migrants. Et la Grèce est la première porte d’entrée.
G. KATROUGALOS : La violence militaire ne s’inscrit pas du tout dans notre logique. Cela étant, nous avons aussi utilisé l’armée pour mieux organiser les infrastructures.
JOURNALISTE : Je ne parle pas de cela.
G. KATROUGALOS : Je le sais, mais je le fais exprès pour faire la distinction. Cette logique dont je vous ai parlé, à savoir celle qui pense que ces questions ne peuvent être envisagées que par la violence, est toute autre.
JOURNALISTE : C’est juste.
G. KATROUGALOS : Je vais vous dire, car ce qui devient un enjeu mondial – ce dont nous n’avons pas particulièrement fait attention en Grèce – est qu’aux Nations unies en cette période un effort est consenti, qui s’est parachevé au niveau diplomatique, pour parvenir à un accord mondial sur la question migratoire. La plupart des pays soutiennent ce projet et nous espérions que l’Europe dans son ensemble y serait favorable.
Mais après les pays habituels qui ont les désaccords que l’on connait – la Pologne, la Hongrie – nous commençons à voir des pays comme l’Autriche, la Bulgarie dont nous ne pensions pas qu’ils allaient suivre la politique de « forteresse », se retirer de cet accord, dont l’ambition était d’embrasser tous les pays du monde. Par conséquent, à tous les niveaux, de la société, à notre niveau individuel, combien de fois parlons-nous à des personnes qui nous disent que ce sont eux qui doivent partir, au niveau des pays. C’est donc un grand enjeu qui dépasse nos sociétés de manière horizontale ainsi que les systèmes politiques en Europe.
JOURNALISTE : Passons maintenant rapidement en revue nos questions nationales. Je commencerai par la Turquie et sa position s’agissant de la question des recherches effectuées dans la ZEE chypriote. Le pays voisin nous provoque constamment et hausse le ton. J’aimerais vous demander combien cette tactique vous inquiète. Sommes-nous inquiets de nous retrouver face à un incident chaud ?
G. KATROUGALOS : J’ai eu l’occasion de répondre à une question similaire de M. Koumoutsakos, le représentant de la Nouvelle Démocratie en matière de politique étrangère et je lui ai dit mon avis.
Cette montée de la rhétorique révisionniste de la Turquie n’est pas un signe de puissance, mais de faiblesse. Car elle comprend bien que s’agissant de cette question très importante, où la République de Chypre a su prouver qu’elle pouvait mettre en pratique ses droits souverains qui lui sont reconnus par le droit international, n’a pas réussi en créant des faits accomplis à renverser cela.
Par conséquent, je ne suis pas inquiet. De toute évidence, nous suivons avec la plus grande attention et modération les actions de la Turquie. Grâce à nos actions diplomatiques – et je ne parle pas seulement des modèles tripartites de coopération avec l’Egypte, Israël et la coordination absolue avec la République de Chypre, mais aussi à la question de savoir comment nous avons clairement fait savoir, au sein de l’Europe elle-même, que la Turquie viole le droit international lorsqu’elle agit de la sorte.
Et nous avons pour la première fois réussi à envoyer, au niveau du Conseil européen, des dirigeants de l’Union européenne, un avertissement très fort à la Turquie, qu’elle ne doit pas continuer ainsi. Nous voulons répondre à ces actions provocatrices, d’une part en envoyant un message clair que les droits souverains seront appliqués coûte que coûte et d’autre part qu’il faudra rouvrir le débat. Nous aspirons à ce qu’il y ait la rencontre du Président Erdogan avec notre Premier ministre à Istanbul, après l’invitation du Président Erdogan, avec la préparation adéquate, afin que celle-ci porte ses fruits, que ce ne soit pas seulement pour épater la galerie.
JOURNALISTE : J’ai vu un télégramme de l’Agence athénienne de presse que quelque chose se passe au niveau des relations gréco-albanaises. A quel niveau ? Est-il possible que nous arrivions prochainement à un accord définitif sur la ZEE ?
G. KATROUGALOS : Nous sommes sur le point de régler toutes les questions en suspens avec l’Albanie, y compris les zones maritimes. Malheureusement, l’événement tragique du décès de Katsifas nous a fait faire des pas en arrière, événement qui sur le fond n’a pas entravé l’évolution des discussions, mais a très certainement créé un climat délétère. Ce à quoi nous aspirons maintenant est que l’autre partie confirme ses engagements vis-à-vis de notre minorité. Elle a voté récemment une loi sur les minorités, nous attendons maintenant de voir sa mise en application. Car la priorité numéro un pour nous est la protection des droits des nôtres en Albanie. Et dès lors que nous avancerons sur cette voie, je pense que nous pouvons réellement reprendre le fil de nos discussions sur les zones économiques également.
JOURNALISTE : J’en viens maintenant à Skopje. Est-ce que la procédure avance ? Y a-t-il des obstacles ? Ou bien pensez-vous que les choses avancent normalement sur la base de ce qui a été convenu et dans les délais que nous avions initialement prévus – fin février, début mars – est-ce que l’accord de Prespès sera soumis au Parlement grec pour ratification ?
G. KATROUGALOS : Une réunion quadripartite au niveau des ministres des Affaires étrangères s’est récemment tenue à Thessalonique à laquelle ont participé, à part la Grèce, l’ARYM, la Bulgarie et l’Albanie. Lors de cette réunion a été pleinement confirmée la volonté des deux parties, la nôtre et celle du pays voisin, d’aller, dans un bon esprit de coopération, jusqu’au bout de ce que nous considérons comme étant un accord mutuellement profitable pour les deux parties.
Et il y a des contacts continus en vue d’assurer que ce qui a été convenu soit matérialisé, conformément à ce qui a été convenu à Prespès, dans la révision constitutionnelle. Je me réfère à la révision constitutionnelle dans le pays voisin.
Cela dit, la situation évolue comme vous l’avez bien dit. Nous nous attendons à ce que l’autre partie s’acquitte de ses obligations d’ici à janvier afin que nous puissions nous aussi, d’ici au mois de mars au plus tard, finaliser nos travaux relatifs à la ratification de l’accord au sein de notre parlement.
JOURNALISTE : Et en mai se tiendront des élections ?
G. KATROUGALOS : En mai effectivement se tiendront les élections européennes et municipales.
JOURNALISTE : Non, M. le ministre, je parle des élections nationales.
G. KATROUGALOS : Tel est mon avis et il ne s’agit pas seulement d’une obligation constitutionnelle d’aller au terme du mandat quadriennal.
JOURNALISTE : Vous dites donc que c’est votre proposition politique.
G. KATROUGALOS : C’est ma proposition politique. Et, à ma connaissance, le Premier ministre qui en prendra finalement la décision, n’envisage pas de tenir des élections. Ce n’est pas seulement le fait que la tenue des élections anticipées – conformément aux dispositions de la Constitution – est une exception en vue de faire face à un problème national majeur. Dans notre cas, à mon avis, l’intérêt national impose que nous laissions l’économie fonctionner comme elle fonctionne, c’est-à-dire à un taux de croissance élevé et ne pas interrompre cette tendance à la hausse avec une période préélectorale qui n’a pas d’objet. Je pense donc que l’intérêt national du pays est le même que notre intérêt politique – pour le dire ouvertement – afin que le peuple grec puisse récolter les fruits de ses efforts et que nous puissions par la suite organiser des élections au mois d’octobre dans un climat différent…
JOURNALISTE : Et ce, même après un éventuel, entre-temps, retrait du soutien de Panos Kammenos au gouvernement ?
G. KATROUGALOS : Je pense que si cela arrive, le parti ANEL en tiendra compte. J’ai toutefois le sentiment que de toute façon non seulement il y a au sein du parlement la majorité nécessaire à la ratification de l’Accord de Prespès, mais le gouvernement est en position aussi de s’assurer de la confiance déclarée du Parlement. Telle est mon opinion politique mais je ne voudrais pas avancer des arguments à cet égard car je n’ai pas actuellement à ma disposition d’autres éléments, au-delà du climat prévalant, pour soutenir mon sentiment politique.
JOURNALISTE : Je vous remercie beaucoup. Bonne journée.
Décembre 3, 2018