Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis à Proto Thema et au journaliste Nikos Meletis (22.10.2023)

Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères Giorgos Gerapetritis à Proto Thema et au journaliste Nikos Meletis (22.10.2023)JOURNALISTE : Monsieur le Ministre, nous assistons à une escalade de la violence sans précédent au Moyen-Orient. Et il n'y a certainement aucune lueur d'espoir à l'horizon. La Grèce est-elle prête, tant sur le plan diplomatique qu'opérationnel, à faire face à une nouvelle escalade de la tension au Moyen-Orient ?

G. GERAPETRITIS : La situation au Moyen-Orient est fragile. Comme l'a montré l'horrible événement survenu à l'hôpital de Gaza, il peut y avoir une détérioration globale d'un moment à l'autre. Ce que nous devons faire, c'est nous préparer pleinement à gérer toute nouvelle tension qui surviendrait au Moyen-Orient. D'un point de vue diplomatique, nous avons dès le départ mené une politique étrangère de principe sur la question du Moyen-Orient, comme nous le faisons généralement. Dès le départ, nous avons présenté un plan concret de désescalade de la crise, qui comprenait non seulement la condamnation du terrorisme, mais aussi la création de couloirs humanitaires, la fourniture d'une aide humanitaire à toutes les personnes vulnérables, la libération de tous les otages, la non-prise pour cible des civils et la tenue d'une conférence internationale sur le Moyen-Orient. Nous sommes également présents et comme fer de lance. Samedi, nous étions avec le Premier ministre à une conférence internationale en Egypte, à laquelle participaient des pays de l'Union européenne et du monde arabe, pour discuter de la désescalade de la crise, et nous organisons une mission d'aide humanitaire pour la population de Gaza. Sur le plan opérationnel, la Grèce travaille sur tous les scénarios, tant en termes de sécurité intérieure que pour gérer les cas de nouveaux flux migratoires. Nous sommes prêts à gérer n'importe quelle crise, comme nous l'avons prouvé dans le cas de l'évacuation des Grecs en Israël, où nous avons été le premier pays à achever le transfert de ses citoyens qui le souhaitaient, en toute sécurité, en seulement quatre jours, et nous avons également aidé à rapatrier des citoyens étrangers de différents pays.

JOURNALISTE : Notre position est claire : nous soutenons Israël contre les attaques du Hamas. Comment cette position peut-elle ne pas affecter le haut niveau de relations que nous avons atteint avec le monde arabe ?

G. GERAPETRITIS : La Grèce mène une politique étrangère fondée sur des principes, qui n'est ni opportuniste ni transactionnelle. L'un de nos principes fondamentaux est la condamnation de toute forme de violence ou de terrorisme. Dans ce contexte, nous avons condamné dès le premier instant les attaques terroristes du Hamas et nous avons reconnu le droit d'Israël à l'autodéfense dans les limites du droit international. Nous avons un partenariat stratégique avec Israël, qui coexiste et se développe parallèlement à nos relations traditionnelles profondes avec les pays arabes. La position de longue date de la Grèce concernant le règlement de la question du Moyen-Orient reste la solution globale à deux États, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Notre position claire et cohérente a constitué pour la Grèce un atout international important et est très appréciée par nos partenaires et la communauté internationale.

JOURNALISTE : Considérez-vous que les derniers développements mettent en péril des projets stratégiques ambitieux tels que le corridor économique Inde-Moyen-Orient-Europe (IMEC) ou même les interconnexions électriques d'Israël et de l'Égypte avec la Grèce ?

G. GERAPETRITIS : Le grand corridor Inde-Moyen-Orient-Europe et l'interconnexion électrique Grèce-Chypre-Israël sont des projets à long terme, des projets qui profitent et unissent. Notre pays est à l'avant-garde des nouvelles routes commerciales et énergétiques internationales. Je ne pense pas que la mise en œuvre de ces projets soit entravée par la crise au Moyen-Orient, mais nous devons rester vigilants afin de pouvoir réagir rapidement aux nouveaux développements.

JOURNALISTE : Êtes-vous inquiet par la nouvelle rhétorique anti-occidentale et anti-américaine du président turc ?

G. GERAPETRITIS : Chaque crise au Moyen-Orient peut entraîner des changements stratégiques pour les pays de la région. Une diplomatie efficace est une diplomatie qui se prépare à toutes les différenciations et qui envisage tous les scénarios possibles. Au cours des quatre dernières années, nous avons réussi à ne pas nous définir par rapport à des éléments exogènes en tant que pays et à être partie des solutions au niveau international, et non pas la source des problèmes.

JOURNALISTE : Si, finalement, l'offensive d'amitié menée par la Türkiye ces derniers mois est également liée à l'évolution des relations américano-turques, comment cela se reflétera-t-il dans le dialogue gréco-turc ?

G. GERAPETRITIS : Je ne voudrais pas analyser des scénarios hypothétiques. Ce qui est important de notre point de vue, c'est que le climat d'apaisement qui prévaut se poursuive et que le dialogue et la coopération entre les deux pays se déroulent de bonne foi et dans le respect du droit international. Notre objectif est d'avancer pas à pas sur les questions en suspens depuis longtemps et de prévenir les crises qui pourraient résulter de nos désaccords.

JOURNALISTE : La semaine dernière, nous avons lancé le dialogue politique et l'agenda positif avec la Türkiye. Y a-t-il eu un aperçu de la manière dont Ankara aborde la question de la délimitation du plateau continental/de la ZEE ? Existe-t-il une feuille de route pour ces pourparlers ?

G. GERAPETRITIS : Les deux réunions se sont déroulées dans une bonne atmosphère. Lors des discussions sur l'agenda positif, un certain nombre d'accords mutuellement bénéfiques ont été élaborés. Nous souhaitons approfondir notre coopération dans des domaines importants tels que les affaires, le tourisme, les transports, l'énergie, la science, l'agriculture, l'environnement, la jeunesse, l'éducation et les sports.

Le dialogue politique a porté sur la manière de mieux coordonner la question de la migration irrégulière, à la lumière des derniers développements au Moyen-Orient, et sur la crise climatique, qui menace les deux pays de la même manière, en mettant l'accent sur les politiques de prévention et de protection. À un stade ultérieur, nous aborderons également notre principal différend, le seul qui puisse être porté devant une juridiction internationale, à savoir la délimitation du plateau continental et de la zone économique exclusive.

La prochaine étape des contacts bilatéraux sera la réunion de novembre sur les mesures de confiance et le conseil de coopération de haut niveau qui se tiendra à Thessalonique le 7 décembre, avec un ordre du jour et une composition à déterminer par les deux ministres des Affaires étrangères.

JOURNALISTE : Il y a un changement de style, il y a le moratoire, mais il y a aussi des indications sérieuses qu'il n'y a pas eu de changement de position du côté turc. Mais l'amélioration du climat n'aura-t-elle pas une date d'expiration s'il n'y a pas de progrès sur les grandes questions ?

G. GERAPETRITIS : À Vilnius, en Lituanie, les dirigeants des deux pays sont convenus de reprendre le fil des relations gréco-turques et de promouvoir la coopération entre ces deux pays. Mon homologue, M. Fidan, et moi-même avons entamé un processus de concertation en toute bonne foi et avec un optimisme prudent.

Nous sommes encore au début d'un processus de dialogue. Si l'on passe brièvement en revue les relations bilatérales, je pense que nous sommes tous d'accord pour dire que la situation actuelle, avec le changement de style en termes de rhétorique et le changement de stratégie sur le terrain, avec un climat de calme dans la mer Égée, est un accomplissement significatif qui ne va pas de soi et qui n'est pas une étape facile à franchir.

Pour notre part, nous abordons le dialogue avec de bonnes intentions et nous attendons des résultats positifs. En tout état de cause, les progrès sur nos principales questions nécessiteront une sincérité consultative, une cohérence dans le climat de réconciliation et un engagement en faveur de valeurs universelles et fondamentales, telles que, avant tout, l'application stricte et universelle du droit international.

Nous souhaitons aborder nos principaux différends en étant conscients de l'historicité du moment et en comprenant pleinement leur complexité. Mais il faut d'abord des signes tangibles et durables de cohérence et de sincérité.

JOURNALISTE : On a critiqué le fait que le problème chypriote soit mis de côté pour ne pas perturber le climat. Peut-il y avoir une normalisation complète des relations gréco-turques sans une solution au problème chypriote ?

G. GERAPETRITIS : Cette critique est totalement infondée. Nous coopérons et sommes en communication constante avec la partie chypriote. La Grèce soulève toujours la question chypriote dans tous les forums internationaux et c'est également un sujet de discussion dans ses pourparlers avec la Türkiye. Nous sommes attachés à la résolution du problème chypriote dans le cadre d'une fédération bizonale et bicommunautaire, conformément aux résolutions du Conseil de sécurité des Nations unies. Je pense que l'amélioration des relations gréco-turques peut contribuer à la reprise des pourparlers en vue de trouver une solution viable au problème chypriote.

JOURNALISTE : En ce qui concerne la Macédoine du Nord, toutes les dispositions positives de l'accord de Prespa (manuels scolaires, statues, etc.) ont été gelées et la non-ratification des protocoles par le Parlement grec est souvent utilisée comme prétexte. Existe-t-il un plan d'action à ce sujet ?

G. GERAPETRITIS : L'accord de Prespa, indépendamment des réserves que chacun peut avoir, est un texte juridiquement contraignant qui ne peut être modifié unilatéralement, qui remplace les lois communes et qui génère des obligations pour les parties. Le gouvernement grec évaluera le moment politique approprié pour la ratification des protocoles, sous réserve de la condition évidente d'une mise en œuvre complète et continue de l'accord en toute bonne foi.

JOURNALISTE : L'Albanie montre qu'elle ne se laisse pas décourager par les mises en garde de blocage de son parcours européen et maintient en prison le maire élu Fredi Beleri. N'y a-t-il pas d'autres moyens de pression sur Tirana ?

G. GERAPETRITIS : Notre position sur cette question est claire et a été réitérée avec une clarté absolue par le Premier ministre lors de sa visite il y a quelques jours à Tirana pour le Sommet du Processus de Berlin. La Grèce respecte l'indépendance du système judiciaire albanais. Cependant, l'interdiction de la prestation de serment du maire élu de Himara est une mesure administrative et non une décision judiciaire. Il n'est pas acceptable par l’État de droit européen de restreindre le droit politique de voter. La Grèce continuera à soulever cette question avec vigueur et persévérance dans tous les forums internationaux et auprès des gouvernements nationaux, et à faire la lumière sur ses paramètres juridiques. Il va de soi que la perspective européenne de l'Albanie passe par le respect de l'acquis européen et des principes fondamentaux de l'État de droit.

JOURNALISTE : En ce qui concerne l'Albanie, le problème ne se limite pas à Fredi Beleri. L'accord visant à renvoyer devant la Haye la délimitation de la ZEE et les biens de la minorité nationale grecque seront-t-ils posés comme condition au feu vert des négociations d'adhésion de l'Albanie ?

G. GERAPETRITIS : La protection des droits de l'homme et le respect des relations de bon voisinage sont des critères clés sur lesquels sont évalués les progrès réalisés par chaque pays candidat à l'adhésion. Le respect de l'accord visant à soumettre la délimitation du plateau continental et de la zone économique exclusive entre la Grèce et l'Albanie à la Cour internationale de justice de la Haye et le respect des droits de la minorité nationale grecque sont des questions manifestement pertinentes pour le parcours européen de l'Albanie.

Octobre 22, 2023