Interview accordée par le ministre des Affaires étrangères, Nikos Dendias à la chaîne de télévision ERT et aux journalistes G. Pittaras et D. Kottaridis (03.04.2020)

interview-accordee-par-le-ministre-des-affaires-etrangeres-nikos-dendias-la-chaine-de-television-ert-et-aux-journalistes-pittaras-et-kottaridis-03042020JOURNALISTE : Nous avons la joie d’avoir avec nous le ministre des Affaires étrangères, Nikos Dendias. Monsieur Dendias bonjour.

N. DENDIAS : Bonjour à vous et aux téléspectateurs. Permettez-moi de leur souhaiter tous mes vœux de bonne santé.

JOURNALISTE : Oui, c’est notre souhait à tous. Hier, il y a eu, si j’ai bien compris, une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN.

N. DENDIAS : Le Conseil des ministres des Affaires étrangères de l’OTAN.

JOURNALISTE : Par visioconférence je suppose.

N. DENDIAS : Oui, tout a désormais lieu par visioconférence. Et pour la première fois cette réunion a eu lieu par visioconférence.

JOURNALISTE : Différents sujets ont été abordés, des sujets qui nous concernent, à savoir la Turquie et nos questions nationales, il y a eu une discussion animée avec M. Çavuşoğlu, d’après ce que j’ai pu apprendre. En tout cas, la question a été soulevée. Avez-vous discuté également du nouveau coronavirus et de ce que pourrait faire l’OTAN ?

N. DENDIAS : Le principal sujet de discussion était de savoir comment les structures de l’alliance pourraient fonctionner de manière complémentaire avec les systèmes nationaux de santé et les autorités de protection civile des pays de l’alliance, afin de pouvoir faire face à cette crise du coronavirus sans précédent. Finalement, il faut montrer que ce mécanisme de taille que possède l’OTAN peut être utilisé à plusieurs fins. Non pas pour les questions habituelles propres à une alliance militaire, mais pour aider le quotidien des citoyens de l’alliance.

JOURNALISTE : Et la question de la désinformation était également à l’ordre du jour ?

N. DENDIAS : Bien entendu.  

JOURNALISTE : Tout comme la question de la diffusion de fausses informations. Comment allez-vous envisager ce problème ?

N. DENDIAS : L’OTAN est dotée d’un mécanisme beaucoup plus sophistiqué que celui de l’Union européenne pour ce qui est de la diffusion de fausses informations. Bien entendu, pour ne pas se leurrer, tout ce mécanisme est conçu pour faire face à la diffusion de fausses informations provenant de diverses sources que vous pouvez bien imaginer. Il ne va pas de soi que, dans cette conjoncture, les mécanismes de diffusion de fausses informations coïncident avec ce qu’attend traditionnellement l’alliance. L’adaptation à cette nouvelle réalité nécessite la mise en place de certaines mesures. Vous comprenez bien que, puisqu’il s’agit d’une alliance militaire, il  m’est difficile de développer davantage la question en direct.

JOURNALISTE : Passons maintenant à la question de la confrontation avec M. Çavuşoğlu, car vous avez soulevé la question de la situation qui prévalait dernièrement à Evros et de la tentative d’Ankara d’instrumentaliser les réfugiés. M. Çavuşoğlu a répondu et vous lui avez également répondu. Voulez-vous un peu nous dire ce qui s’est passé ?

N. DENDIAS : Je vais vous répondre. Je ne voudrais pas dramatiser la situation. Mais il y a là un malentendu, je crois, de la part de la Turquie. L’alliance et la solidarité entre les pays alliés n’est pas « au choix ». Ce n’est pas au cas par cas. C’est une question globale. Nous nous aidons mutuellement sur toutes les questions relevant de l’agenda plus large de l’alliance. Un Etat membre de l’alliance, un allié, ne peut, d’un côté, demander l’aide de tous les autres membres pour une question le concernant – supposons que la Turquie demande l’aide de l’alliance pour les questions ayant trait à la Syrie – et de l’autre se retourner, d’une manière peu amicale pour ne pas dire autre chose, contre un autre Etat membre de l’alliance ou contre une union d’Etats, l’Union européenne, dont font partie de nombreux Etats membres de l’alliance. Cela n’est pas compatible et la Turquie doit le comprendre. Il y a une expression anglaise, le « cherry picking ». On ne peut choisir ce qui nous arrange et passer sous silence ce qui ne nous plaît pas. M. Çavuşoğlu a jugé qu’il devait répondre à cela. Et bien entendu, il m’a obligé à prendre position sur les questions concernant la tentative de la Turquie à Evros et dans les îles de la mer Egée d’utiliser les migrants comme un bélier contre les frontières de la Grèce et de l’Europe. Autrement dit, l’instrumentalisation de la douleur humaine. Bien entendu j’imagine que vous ne vous attendiez pas à ce que cela plaise à la Turquie.

JOURNALISTE : Monsieur le ministre, j’aimerais transmettre simplement ce que diffusent les médias turcs – et si vous voulez vous pouvez commenter cela – et de toute évidence ils diffusent la version Çavuşoğlu de ce fait, de cet incident que vous nous décrivez. Selon les reportages, M. Çavuşoğlu a affirmé qu’il y avait des pays alliés, comme les Etats-Unis, l’Angleterre, l’Allemagne, la Hongrie, les Pays-Bas qui ont été aux côtés de la Turquie, à l’exception de la Grèce qui a essayé – selon les reportages de nos envoyés spéciaux en Turquie – de conditionner son soutien à la Turquie au respect de la part de cette dernière de l’accord du 18 mars pour ce qui est de ses activités en Egée. Je ne sais pas si vous voulez commenter cela.

N. DENDIAS : Je n’ai pas l’intention ici de m’exprimer au nom des autres ministres des Etats membres, mais certes la partie turque veut voir les choses comme cela l’arrange et surtout les diffuser d’une manière qui l’arrange. Il y a eu au moins quatre pays qui ont associé l’obligation de la Turquie de ne pas se dérober à ses obligations découlant de l’accord de mars 2016 conclu avec l’Union européenne aux questions élargies dont nous discutions. Ce n’était pas seulement la Grèce. Et lors de ces rencontres, l’important n’est pas seulement ce qui est dit expressément. Mais la lecture que l’on peut faire de la manière dont une chose est dite. Dans le dossier migratoire, il y a une compréhension globale des points de vue de la Grèce. Une compréhension élargie sur les points de vue de la Grèce. Si maintenant dans le cadre de l’alliance certains pays décident de ne pas le dire expressément, dès lors qu’ils l’ont dit dans une autre enceinte, comme par exemple l’Union européenne, cela ne devrait pas soulager la Turquie. Il est manifeste que la Turquie a été exposée aux yeux de la communauté internationale pour ce qui est de cette question. Elle a été exposée. Telle est la réalité. Et je pense, si vous me le permettez, je conseillerais, si je peux conseiller un autre grand pays, de ne pas continuer sur cette voie. La Turquie doit comprendre que la Grèce souhaiterait entretenir de bonnes relations avec elle. Mais ces bonnes relations avec la Turquie passent par le respect des dispositions convenues et des règles du droit international. Dans ces conditions, la Grèce et la Turquie peuvent être deux pays voisins entretenant de très bonnes relations amicales. Et la Turquie doit le comprendre. Cela est dans son intérêt. Et non le contraire. Ce qui n’est pas dans son intérêt est de faire ce qu’elle essaie de faire en Egée et à Evros. Cela ne l’aide pas.

JOURNALISTE : Monsieur Dendias, d’après ce que j’ai pu comprendre, vous avez demandé la possibilité d’augmenter la contribution de l’OTAN en Egée, dans le cadre de la lutte contre le flux de migrants illégaux.

N. DENDIAS : Effectivement.

JOURNALISTE : Nous, à Evros, nous avons vu qu’il y avait des pays, comme l’Autriche ou d’autres, qui ont concrètement soutenu l’effort consenti par la partie grecque. L’OTAN, nous l’avons vu lors des rencontres qu’a eues ici le Secrétaire général et récemment au Palais Maximou avec Kyriakos Mitsotakis, lorsqu’on lui pose une question ayant trait aux relations gréco-turques et, dans le passé, à la question du nom, elle regarde le plafond, s’occupe de toute autre question sans apporter de réponse. Sommes-nous satisfaits ? Je n’attends pas de l’OTAN d’entrer dans le fond d’un conflit divisant deux Etats membres. Sommes-nous satisfaits du soutien de l’OTAN pour ce qui est de la défense des frontières de l’Union européenne contre l’immigration clandestine ?

N. DENDIAS : M. Stoltenberg est le Secrétaire général de l’alliance et il essaie de tout gérer à la fois.  Parfois, ce n’est pas très facile et vous avez raison, parfois il élude la question. J’ai eu une longue discussion avec lui, après sa rencontre ici avec le Premier ministre, Kyriakos Mitsotakis. La semaine passée, nous avons eu une longue communication téléphonique, qui a duré plus de 45 minutes. Nous avons assez de temps pour nous comprendre mutuellement, du moins pour lui faire comprendre comment que la partie grecque envisage ces problèmes. J’ai voulu lui expliquer que la Turquie, par son attitude, n’aide pas la partie grecque dans le cadre de l’OTAN, qui le concerne. Cela étant, l’opération de l’OTAN en Egée est une opération utile. Si vous voulez au niveau de l’observation seulement, le fait qu’il y ait l’OTAN là-bas pour enregistrer clairement ce qui se passe et comment cela se passe – et, si vous voulez, qui pourrait être responsable de ce qui se passe, est pour la Grèce d’une extrême importance. C’est la raison pour laquelle je me suis positionné en faveur de la poursuite de l’opération et en faveur du renforcement de l’opération. Vous comprenez bien entendu que d’un autre côté, le pays voisin, la Turquie, ne souhaite pas la poursuite de l’opération, encore moins le renforcement de celle-ci. Alors pourquoi ? Je pense qu’il est bien facile pour n’importe qui de le comprendre. Quoi qu’il en soit, les deux pays voisins ne s’accordent pas non plus sur ce point, à savoir l’opération de l’OTAN en Egée.

JOURNALISTE : J’aimerais citer un article récent que vous avez écrit dans le Financial Times, où vous aviez dit qu’il ne peut y avoir de coopération entre l’Union européenne et la Turquie sous la contrainte, la menace ou le chantage. Dans quelle mesure avez-vous la certitude que le Président Erdogan n’abandonnera pas cette diplomatie du chantage, tant qu’il voit que sur la table ne sont que des recommandations qui sont mises et non des sanctions par exemple ?

N. DENDIAS : Permettez-moi tout d’abord de vous dire que je ne peux pas me mettre dans la peau du Président Erdogan. Le Président Erdogan a une longue carrière aux commandes de la Turquie. Il a enregistré des succès majeurs. Pendant de nombreuses années, il a augmenté de manière significative le niveau de vie des citoyens turcs et j’espère qu’il verra clairement que ce qui est dans l’intérêt de la société et du pays qu’il dirige est d’entretenir de bonnes relations avec la Grèce, avec l’Union européenne et qu’il espère avoir une relation étroite et à la fin, pourquoi pas, une participation au devenir européen contemporain. Telle est notre conception sur l’intérêt de la Turquie et de la région. La Grèce est un pays qui aimerait avoir des relations amicales avec la Turquie, même si la Turquie ne rend pas la tâche particulièrement facile. Cela étant, j’espère qu’il ressortira clairement que la tentative de faire pression sur l’Union européenne en encourageant les flux migratoires, n’est pas seulement de l’encouragement, pour le dire poliment.  Nous avons tous vu ce qui s’est produit à Evros et nous avons tous vu ce qui s’est passé dans l’est de l’Egée. Il ne fait aucun doute que ces flux ont été totalement orchestrés et renforcés par la partie turque. La douleur humaine a été instrumentalisée. Telle est la vérité et cela n’est pas acceptable dans une société du 21e siècle. J’espère donc que la partie turque le verra clairement, car je veux être juste et honnête. La Turquie, au début de la crise syrienne du moins, a accueilli des personnes, elle a aidé des personnes. Comment se fait-il qu’un pays qui se vante d’avoir offert de l’aide, soit maintenant complètement à l’opposé et instrumentalise la douleur humaine, nous donnant de ce fait le droit de parler de pression, de chantage et tout ce que je suis malheureusement contraint de dire et de décrire dans le Financial Times. Je dois vous dire également que le gouvernement grec et le Premier ministre ainsi que moi-même, avons choisi de ne pas exposer la Turquie. La Turquie a choisi de se positionner via le ministre des Affaires étrangères dans ce même journal en accusant la Grèce, au moyen de fausses informations, m’obligeant ainsi à répondre par l’article en question dans le Financial Times.

JOURNALISTE : Monsieur le ministre, une dernière question. J’aimerais une brève réponse de votre part. Qu’en est-il des Grecs étant restés dans divers pays de l’Union européenne et souhaitant rentrer en Grèce ? Car nous recevons de nombreux messages. Il y en a beaucoup en Angleterre. Ils ont des problèmes, car leur communication n’est pas facile avec l’ambassade à Londres. Il y a différentes questions qui surgissent.

N. DENDIAS : Vous avez raison. J’aimerais vous dire tout d’abord que la coordination globale ne relève pas du ministère des Affaires étrangères, mais du ministère de la Protection civile. Le ministère des Affaires étrangères aide ces personnes sous les ordres du ministère de la Protection civile. Le nombre de personnes est très important, je le sais bien. Vous vous référez tout particulièrement à Londres, car à Londres il y a un très gros problème. J’ai envoyé un envoyé spécial. L’un des trois plus anciens ambassadeurs pour assurer la coordination avec les autorités britanniques, avec notre service de protection civile, avec le système de l’Union européenne car celui-ci est particulièrement complexe. Chaque matin, j’ai une liste, je vous la montre, avec tout ce qui se passe dans le monde et comment évolue l’énorme effort de rapatriement des Grecs en toute sécurité toutefois, car nous devons rapatrier nos compatriotes dans des conditions de sécurité absolue pour eux et leurs familles ainsi que pour la société grecque. Tout cela n’est pas simple. Et nous devons coordonner nos actions avec les pays. Ce n’est pas du tout simple. Le Pérou par exemple. Un exemple très concret. Nous avons au moins 10 Grecs au Pérou – et même pas à Lima – que nous essayons de rapatrier, en coordination avec l’autorité européenne de protection civile, notre service de protection civile, nous, les compagnies aériennes, on s’y perd et nous essayons de faire de notre mieux. Je comprends qu’il y ait des problèmes, mais je vous assure que nous faisons de notre mieux. Il y a un service spécial ici, sous la direction de Mme Matzila, une employée particulièrement expérimentée du ministère, qui travaille 24 h sur 24.

JOURNALISTE : Monsieur Dendias, nous vous remercions beaucoup.

N. DENDIAS : C’est moi qui vous remercie.

JOURNALISTE : Merci.

Avril 3, 2020